Chapitre 16 - SACHA

6 minutes de lecture

le 26/02/2022

Durant ma marche, j’ai étudié sous tous les angles les différentes manières dont j’allais pouvoir réagir face à elle.
J’ai d’abord pensé à jouer la carte du jeune homme absolument mortifié de son erreur, tombé sur elle par hasard et désireux de ne pas trop la brusquer. En plus clair, un petit agneau inoffensif.
Mais pour pleinement apprécier ce moment, je me devais d’être un peu fidèle à ma personnalité et de ne pas trop arborer de masque. Et pour cela, l’ironie m’a paru le meilleur moyen d’allier les deux. L’ironie, bien entendu précédée de toute l’impassibilité dont je suis capable de faire preuve pour bien la déstabiliser auparavant.
Ce que je n’avais pas prévu, en revanche, c’est qu’elle ait apporté une arme pour se défendre, même si cela tombe sous le sens maintenant qu’elle la dirige vers ma tête. Je dirais même qu’elle est très exactement pointée sur l’espace entre mes deux yeux, un coup mortel qui, au vu de ses capacités lors de son évasion, elle ne risque pas de rater à cette distance.
Prudence.
Après tout, je fais face à un animal blessé que je viens d’acculer, de pousser dans ses derniers retranchement, et dans sa panique elle serait capable de faire n’importe quoi. Je dois avouer que mon comportement à son égard doit ressembler, de son point de vue, à la pire des agressions. Si seulement elle savait… mais elle ne sait pas, et c’est tant mieux pour moi, sinon rien de tout ceci ne serait possible.
Après avoir lancé ma petite pique, je me campe sur mes positions, décidé à ne plus bouger du petit rocher sur lequel je me suis juché. Et maintenant, que faire ? La laisser décider de son prochain mouvement, de la suite des opérations, et m’en remettre au cours de la discussion, ou l’orienter dans la direction que je souhaite avec une autre phrase de ma part.
Je suis cependant trop tenté de voir ce que sera sa première réaction à tout ça pour lui faciliter la tâche. Je garde donc un silence obstiné, attendant patiemment qu’elle daigne me donner sa réponse. Mais elle se contente de me fixer, le doigt sur la détente, sans rien dire, et le malaise grandit désagréablement en moi. Pourquoi ne fait-elle rien, ne rétorque-t-elle rien ? Est-elle si perturbée qu’elle n’arrive même plus à décrocher un seul mot pour contre-attaquer ? Elle doit pourtant avoir une centaine de questions se pressant sur ses lèvres bleuies par le froid.
Je remarque alors qu’elle tremble, et que sa chemise blanche renfilée à la hâte, trempée, est devenue plus ou moins transparente. Je détourne les yeux, poussé par un sentiment de pudeur venu de nulle part, mais me garde bien de lui faire remarquer pour ne pas dégénérer la situation .
Quand il devient évident que ce ne sera pas elle qui brisera le silence, je commence à me pencher sur les scénarios qui s’enchaînent suite aux différentes choses que je pourrais dire. Aucun ne me semble vraiment acceptable, et aucun ne correspond parfaitement à ce que je voudrais qu’il se passe. Ce que je voudrais ? Je voudrais qu’elle se sente mal, mais comme je n’arrive pas du tout à deviner ce qu’elle pense, je ne peux pas prévoir la suite.
Mes dents grincent l’une contre l’autre dans un bruit que j’abhorre moi-même, même s’il le don d’exprimer toute ma frustration.
Je suis venu ici dans l’espoir d’un peu d’action pour divertir mes journées pour le moins ennuyantes, pour faire avancer la situation avec Alexy mais aussi pour lui infliger de nouveaux tourments, et je me retrouve planté sur une pierre plate, au bord d’une rivière, devant une femme dégoulinante et manifestement très perturbée qui me menace de son arme. Il s’agirait maintenant de m’en accommoder, de remettre mes émotions au second plan et de résoudre ce problème épineux que ma petite expédition est devenue.
Bien malgré moi, je deviens donc l’agneau que j’avais pourtant mis de côté avec joie, car je ne vois pas d’autre échappatoire et je commence à douter de ma sécurité.
- Désolé, Alexy.
Je sais que je peux utiliser ce prénom car j’ai déjà entendu Allen l’appeler plusieurs fois ainsi, et elle ne peut donc pas me soupçonner de quoi que ce soit.
- Je ne voulais pas te surprendre comme ça, mais Allen m’a laissé un peu m’éloigner et j’ai pensé que traverser la route m’éviterait justement de croiser qui que ce soit.
Cette excuse est à la fois très valable, me déchargeant de la responsabilité, mais elle lui sert surtout le même mensonge qu’à Allen. Le seul problème, c’est qu’elle ne correspond pas vraiment à la manière dont je l’ai fixée dans un premier temps, ce que j’espère qu’elle ne remarquera de toute façon pas.
Mon ton encourageant la débloque enfin, et ses yeux passent par toute une myriade d’émotions avant de se stabiliser sur quelque chose qui ressemble à de la culpabilité… non de la honte. Mais pourquoi de la honte ? J’essaye de me mettre à sa place mais je ne comprends vraiment pas ce qui pourrait lui causer un tel sentiment. Je me serais attendu à de la haine, voir même l’envie de me tuer, mais certainement pas de la honte.
Son pistolet reste brandi tandis qu’elle me répond en léchant l’eau sur ses lèvres. Je ne sais pas pourquoi, mais ce geste contracte tous les muscles du bas de mon ventre.
- Tu n’aurais pas dû me trouver ici.
Et ça y est, je ne sais plus quoi répondre, encore une fois. Certes, je n’aurais pas dû, mais comment poursuivre cette conversation à partir de ça ? M’excuser encore une fois ? Je ne sais plus comment me tirer de ce guêpier, et je me surprends à regretter d’être venu ici.
- Je sais. Et je m’en irai dès que je serai sûr que tu ne me tireras pas dessus dès que j’aurai le dos tourné.
J’appuie ma déclaration d’un sourire pour bien lui faire comprendre le message, et je me rends compte que l’ironie me vient plus facilement que je ne le pensais. Je n’ai presque pas besoin de faire de vrais efforts, et le ton m’est finalement venu tout seul. Je ne suis par contre pas sûr que cela aura l’effet voulu.
Elle abaisse enfin son arme, et je comprends que j’étais crispé par la tension quand mes épaules se relâchent douloureusement.
Qu’est-ce que tu fais, Sacha ? siffle une voix excédée à mon oreille, et je tressaille presque de surprise. Heureusement, mon entraînement rigoureux m’empêche de me trahir, car je suis sûr qu’Alexy l’aurait remarqué. Même si ma mauvaise humeur remonte en flèche à l’idée que c’est Willer, à l’autre bout de mon oreillette, qui me crache ses directives.
Je ne peux bien sûr pas lui répondre, et d’ailleurs il n’attend pas une telle chose de moi. Il s’agit simplement d’un avertissement, d’une remise à pied, pour me rappeler que ma mission ne correspond en rien à ce que je suis en train de faire. Je sens que ce micro va rapidement finir par m’irriter. Mais je ne peux pas ignorer cet ordre à peine voilé, et en plus de cela, la conversation avec Alexy étant finie, je m’apprête à faire demi-tour. Cette idée aura été un échec total, et une vraie perte de temps.
Je pivote pour reprendre le chemin du campement, quand la voix d’Alexy m’arrête net dans mon élan.
- Attends.
Contrairement à ce que j’imaginais, son ton n’est ni éteint ni faible. Son unique mot sonne comme un ordre plus que comme une requête, et elle a, semble-t-il, retrouvé toute sa force. Bien malgré moi, j’éprouve une certaine admiration devant sa capacité à se remettre de ses émotions si vite.
- J’ai froid.
Elle désigne ma veste d’un signe de tête, et sur son visage, il n’y a plus rien de la petite fille désemparée.
Ce que je vois, c’est une femme.
Je vois le pouvoir à l’état pur brûler dans des yeux d’acier trempé.
Je vois une personne dangereuse, et surtout une personne à part entière.
Je vois une reine prête à mettre ses sujets à genoux devant elle.

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