Chapitre 9 - SACHA

6 minutes de lecture

le 30/04/2020 & le 22/02/2022

Encore étourdi, je me réveille lentement au rythme du balancement du véhicule, et cette fois je n’ai rien besoin de feindre.
Les souvenirs me reviennent peu à peu et je repasse les derniers évènements dont je me souvienne, mais je n'y trouve aucune logique. Mon discours semblait avoir complètement convaincu Alexy, mais également Allen.
Pour venir ajouter à ma stupeur, je constate que je suis totalement libre de mes mouvements : je peux bouger mains, jambes, tête, et chacun de mes muscles sans entraves, ce qui me m’inspire ni satisfaction ni haine. Juste de la pitié pour leur confiance aveugle et imméritée. Ils le regretteront . Amèrement.
Je chasse ces réflexions vengeresses, qui ont, il me semble, un peu perdu de leur éclat. C’est comme si elles étaient ancrées en moi par habitude de penser ainsi, et pas vraiment par… mais non, je raconte n’importe quoi.
Quelque chose me frappe alors de plein fouet, avec une telle force que j'en hoquette : en tant que jeune homme évadé des Résidences à l'histoire autrement très banale, je ne suis pas censé connaître l'existence des femmes. Comme chacun, j‘espère encore que le Gouvernement trouvera la solution miracle, mais sans me douter de sa proximité réelle. La présence d'Alexy doit donc me choquer au plus haut point.
Heureusement, mon silence premier et mon hoquet lorsque je m'en suis rendu compte peuvent justement passer pour une réaction face à sa féminité : elle se tient effectivement à une quarantaine de centimètres de moi, accroupie au-dessus du chien-loup toujours shooté aux médicaments. Je suis quelques secondes des yeux ses mouvements hésitants pendant qu’elle désinfecte une des nombreuses plaies de l’animal, puis je n'attends plus et lance à brûle-point, conscient qu'une telle erreur aurait pu me coûter ma couverture dès le deuxième jour :
- Qui êtes-vous ?
Je ne savais pas trop comment formuler ma question, car si le Gouvernement est parfaitement à même de reconnaître une femme lorsqu’il en voit une, ce n’est pas le cas de tout le monde. Je vois du coin de l’œil la tête d'Allen pivoter légèrement vers moi, mais je me garde bien de le regarder, tout en notant au passage la luminosité - ils m’ont donc gardé endormi toute la nuit et une partie de la matinée, car il doit être aux environs de onze heures.
Je garde les yeux fixés sur cette fille qui m'a tout pris et à laquelle je m'apprête à tout reprendre.
- Est-ce que vous êtes… vous êtes ?
- Une femelle ? Oui. Et non en même temps.
Allen est parfaitement posé, il ne semble pas paniqué le moins du monde par mes questions, et elle non plus d’ailleurs. Et je comprends subitement.
Lorsqu'il m'a assommé, il avait déjà pris sa décision de me laisser les accompagner. Mais il reste un agent de l'Organisation et la prudence fait partie de son entraînement. Or il avait besoin de tranquillité pour parler à Astrid du problème de sa féminité, et de la manière dont ils devaient l'aborder devant moi. Ne voulant pas non plus me laisser seul dans le rover, il m'a simplement mis hors d'état de nuire assez longtemps pour pouvoir discuter.
Je n'ai plus qu'une interrogation : qu'ont-ils décidé pendant que j'étais inconscient ? Quel mensonge vont-ils servir au citoyen lambda que je suis censé être ? J’ai hâte de découvrir quelle partie de la réalité il va transformer.
- Nous t'avons dit hier que nous sommes les membres d'une résistance. Et c'est vrai. Ce que nous ne t'avons pas dit c'est pourquoi nous avons créé l'Organisation.
Enfin, enfin il se décide à me livrer le nom de la résistance. Ce qu'il ne sait pas, c'est que je le connais déjà par coeur. Je reste silencieux pour l'encourager à continuer.
- L'Organisation a pour but premier de faire ce que le Gouvernement n'a pas su faire : sauver le futur de l’humanité. Nous nous sommes donné pour mission de créer l'équivalent féminin de l'homme, ce que nous appelons une femme, ou une fille. Et jusqu'ici, nous avons presque réussi. Alexy est notre dernier prototype en date.
Je manque de hurler de rire, et me contiens à grand peine. Un prototype ? Ils n’ont rien trouvé de mieux à me servir ? Pour une fois j’aimerais ne pas être sur le terrain et pouvoir libérer mon hilarité. Mes traits se crispent d’effort, et j’essaye de le faire passer pour de l’incrédulité.
- A chaque fois, nous tentons d’améliorer les erreurs commises sur mes anciens essais, poursuit Alexy en prenant le relai, mais il en reste toujours, que nous n'avions pas vus auparavant. Et notamment le plus insurmontable de tous, car malgré tous nos efforts, nous ne parvenons pas à créer un système de reproduction correct qui puisse mener l'enfant à terme sans danger. Je ne suis pas humaine à proprement parler. Disons plutôt que je suis croisée biologiquement avec un robot. C'est la meilleure idée que nos scientifiques aient eu à ce jour pour nous rendre… opérationnels. Mais bien sûr le but étant, à terme, de créer une femme totalement vivante, un organisme, je fonctionne exactement comme les hommes : je dors, mange, bois, et ai besoin des mêmes choses que vous pour survivre. Je suis simplement plus résistante grâce à ma moitié mécanique.
Un silence ébahi s'installe, mais contrairement à ce qu'ils peuvent penser, ces révélations entraînent en moi des réactions bien différentes, une fois mon premier fou rire passé.
La manière dont l'Organisation a réussi à survivre sans femmes jusqu'ici, alors que la guerre nucléaire qui a ravagé le monde a eu lieu il y a plusieurs centaines d'années, est un des nombreux mystères qui nous occupent, et sûrement le plus intriguant. Et Allen vient peut-être de nous livrer leur secret sans le savoir. Cependant... non, en y réfléchissant bien, c'est impossible. S'ils avaient réussi à créer une femme artificiellement, ils n'auraient pas eu besoin de mener cette opération il y a dix-huit ans. Ils n'auraient pas eu besoin d'Alexy, sauf peut-être en tant que femme du Sanctuaire. Mais qu’est-ce qui l’aurait différenciée des autres alors ?
Non, ça ne tient pas debout. A l'évidence, il s'agit simplement du seul mensonge qu'il a trouvé pour m'expliquer la féminité d'Astrid, et absolument pas d'un fait réel. L'Organisation, recluse, n'a pas la technologie suffisante pour cet exploit.
- Je...
Je bégaye presque réellement. Et pour le coup, je ne sais vraiment pas quoi dire. Comment est-on censé réagir normalement dans une telle situation ? Comment pensent les civils que j’ai l’habitude de manipuler ? Je n’ai jamais pris la peine de me mettre à leur place, car pour moi ils sont des jouets, des outils, ni plus ni moins. Mais en ce moment j'aimerais avoir vécu au moins quelques jours dans leur univers, pour en connaître un peu plus sur leur mode de vie et de pensée. Ce handicap me fait cruellement défaut aujourd'hui, encore plus que mon œil mort.
- Toute cette histoire est un peu dure à avaler, finis-je par cracher après quelques secondes de réflexion intense, ne trouvant rien d’autre
Mon interlocuteur hoche la tête avec compréhension.
- Bien sûr. Je sais que tu as encore des doutes à notre sujet, comme j'en ai au tien. Qui n'en aurait pas ? Notre existence même est dure à accepter. Mais un jour tu finiras par l'assimiler. En attendant, tu t’imagines bien que je ne suis pas autorisé à t'en révéler plus.
Je pèse ses mots.
Je ne sais plus vraiment quoi penser de tout ça, même dans ma position de manipulateur. Je me rends compte que finalement, nous sommes encore loin de tout savoir.
Mais je me raisonne en me disant que, même dans le cas peu probable où ce qu'il vient de me dire serait vrai, ça ne change rien à la donne. Notre objectif est toujours le même, et, femmes artificiellement créées ou pas, nous y arriverons.

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