Chapitre 7 - ALEXY

5 minutes de lecture

le 29/04/2020 & le 22/02/2022

Depuis qu'il a ouvert les yeux, une chose me frappe, encore et encore.
Leur couleur.
Ainsi, je me suis complètement trompée, sur la route, en pensant à un noir d’encre. Car sous ses paupières ne se cachent pas deux puits sans fond : non, ce que j'ai découvert, ce sont des diamants étincelants, dont l’un m’offre l’éclat d’un mélange saisissant de vert clair, bleu électrique et ambre doré. Je ne cesse de penser à cette explosion de couleurs arc-en-ciel ; il n'y a aucun mot pour le décrire précisément, c'est comme si toutes étaient rassemblées en une seule.
J’ai d'abord pensé que ses yeux étaient simplement vairons, puis je me suis rendu compte qu'aucun iris n'a cette couleur extrêmement claire qu'il arbore pourtant à l’autre œil. Ce n'est même pas du bleu, c'est un blanc laiteux qui me fait penser qu'il n'y a pas d'iris du tout, à part peut-être la fine démarcation un peu plus foncée au centre. Seul être aveugle de ce côté pourrait avoir causé ce phénomène, mais dans ce cas est-ce de naissance ? Ou dû à un accident ? Pour une raison inexplicable, je brûle de le savoir, et c’est pourquoi je n’ai pu résister à l’occasion qui s’est présentée à moi :
- Dans ce cas, comment as-tu perdu ton œil ?
Le silence se fait, pesant. Il y tant de tension dans l'habitacle que je peux presque voir l'électricité crépiter dans l'air. Je mets à regretter ma question, guidée uniquement par ma curiosité dévorante et pas par un véritable besoin de le mettre à l’épreuve.
Ça me fait mal de voir le jeune homme ainsi, je me compare sans cesse à lui et je ne cesse de revivre mes premiers moments, dans le hangar, face à cet homme imposant qui n'arrêtait pas de m'abreuver de questions que je ne comprenais même pas. A présent je comprends certes un peu mieux la situation, mais Allen reste très mystérieux, et je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec cet inconnu fascinant que nous avons si injustement enchaîné.
Il finit d’ailleurs par se décider à parler :
- C'est cet évènement qui m'a définitivement poussé à quitter les Résidences. J'en avais déjà le désir avant, mais ça a été comme la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Je ne supportais plus la vie que j’avais là-bas. Peu avant mes dix-huit ans, j’ai donc fait quelque chose de stupide, une erreur bête qui n’aurait tout de même pas dû me coûter si cher : je suis sorti après le couvre-feu. Je voulais voir la ville où je serais après l’Intégration, et je ne pouvais plus attendre pour conquérir un peu de ma liberté. Mais j'ai été surpris, et au lieu de simplement me rendre, j'ai tenté de m'enfuir. Un agent des Forces de Prévention m’a maîtrisé, et dans la lutte, il m'a plaqué face à un mur pour m’immobiliser, sauf que...
Il reprend sa respiration quelques instants, et j’en profite pour fixer son visage selon mes bonnes vieilles habitudes.
- ... sauf que de ce mur dépassait une pointe métallique, achève-t-il dans un souffle.
Je tressaille devant la haine qui brille indéniablement dans son regard, et qui, comme je l’ai tout de suite remarqué sur la route, fait écho si étrangement à la mienne. C’est comme s’il irradiait une onde que les miennes rejoignaient pour former une symbiose bouillonnante.
- Je ne me souviens pas d’avoir eu aussi mal de toute ma vie. On m'a emmené d’urgence dans un hôpital et j’ai reçu des soins intensifs de première technologie, mais une infection s’est déclenchée quelques jours plus tard et j’étais trop faible pour supporter de nouvelles interventions. Ils n'ont pas pu sauver mon œil. Ils m'ont proposé une greffe mais j’ai refusé sans la moindre hésitation. Je leur ai seulement laissé me poser une prothèse pour mon propre confort, sans même une lentille de couleur, car je ne voulais pas effacer complètement ce que j’ai subi à cause d’eux. Déjà, un plan d'évasion commençait à se former dans mon esprit. J'étais décidé à ne pas rester suffisamment pour voir le 1er janvier arriver, et j'ai réussi. J'étais las du système, alors perdre quelque chose de si important à cause de ceux qui étaient censés nous protéger, je ne pouvais juste pas le supporter. J'ai exprimé mon désaccord en m'enfuyant. Pacifiquement, mais efficacement. Du moins, je l'espère.
Aucun de nous ne prononce plus un mot. Je suis touchée par son histoire, d'autant plus qu'elle ressemble à la mienne. Comme à lui, le Gouvernement m’a volé de nombreuses choses, et comme lui j’ai vécu avec ce sentiment terrible d’oppression, ou plutôt de décalage. Son handicap est peut-être physique, et le mien plus psychologique, mais ils se ressemblent d'une manière que je ne peux pas ignorer, et nous portons tous deux au final notre passé gravé sur notre visage.
Mon regard sur lui a encore changé. Ce n'est plus de la simple compassion qui me tenaille, c'est un puissant désir de lui offrir un moyen de se venger. Je me promets à cet instant que je ferai tout pour qu'il retrouve une vie normale. Personne ne mérite ce qui lui est arrivé. Personne ne mérite ce que j'ai subi non plus. Le Gouvernement est allé trop loin dans sa tentative de contrôle.
A côté de moi, Allen respire calmement. Son regard dangereux a disparu et il semble rassuré. C'est comme si je le connaissais intimement et je ne doute pas qu'il est à présent aussi convaincu que moi de l'innocence du jeune homme. Lui non plus ne pouvait pas rester insensible à cette souffrance qui nous ressemble tant, à l’éclat d’honnêteté et à l’énergie qui se dégage de notre prisonnier. C’est comme si, même indépendamment de ses paroles, il y avait cette note toute particulière dans sa voix qui ne peut que démontrer la puissance de son histoire.
- Je n'ai toujours pas confiance en toi, lance tout de même Allen pour maintenir les apparences, mais sa voix ne montre aucune agressivité. Cependant je ne peux pas refuser de l'aide à quelqu'un qui lutte contre le Gouvernement. Tu peux donc rester avec nous jusqu'à ce que nous rejoignions la résistance.
Je remarque qu'il évite toujours scrupuleusement d'utiliser le nom de l'Organisation.
- À la condition, bien sûr, que tu ne sois jamais seul. Tu devras toujours être accompagné d'Alexy ou de moi-même. Et tu n'auras accès à aucune arme. Ne me fais pas regretter ma décision.
Puis, s’avançant vers lui, il lève sa main et je crois qu’il va enfin le libérer, cédant au bon-sens et à la gentillesse. Je suis donc presque choquée quand il abat la crosse de son arme sur sa tête.

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