La marche sanglante

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Les heures s’égrainaient lentement, la marche funèbre était en route. Des milliers d’hommes, lourdement armés, et une logistique à en faire pâlir tous les rois du monde, s’apprêtaient à reprendre leur dû. Arkama en tête, Sieber, fièrement droit sur son cheval à ses côtés. Nul doute, le sang allait couler. Les plus farouches avaient rejoints les rangs, des mercenaires, des hommes et femmes venant de toutes les contrées marchaient droit sur la grande citadelle. Sieber arborait un sourire cynique, son œil crevé grand ouvert, il savourait déjà la victoire. Les chiens étaient tapis dans le coin de leur cage de fer, attendant patiemment de pouvoir goûter à la chair. Leurs grognements résonnaient jusqu’au bout de la longue colonie. Leur maître jeta un œil sur eux, s’assurant qu’ils se tenaient tranquilles. Il savait que la route allait être longue, mais il était prêt à condamné des miséreux afin que ses chiens soient en forme pour l’attaque. Il avait déjà jeté son dévolu sur plusieurs d’entre eux. Des biens potelés, le ventre bedonnant, tout ce qu’il faut pour que ses petits princes prennent des forces.

Arkama ricanait, tenant ente ses mains les chaînes qui entravaient son prisonnier : Fergus. Le vieux mage se traînait tant qu’il pouvait, suivant le cheval maître à l’avant du convoi.

Ne t’inquiète pas, Fergus, je veillerai que tu sois alerte le jour où nous franchirons les murailles de la grande citadelle ! s’exclama-t-il, tout en tirant sur les chaînes.

C’est ta mort que tu verras, Arkama, une mort certaine !

Fergus tira sèchement sur les chaînes, faisant arrêter le cheval de son tortionnaire.

Ils seront là, Arkama, tous là, et tu te prosterneras devant eux.

Jamais ! lui lança-t-il entre les dents. Et s’il le faut, je te trancherai la gorge devant eux, misérable mage, petite broutille, je te traînerai devant tous les nobles, et lorsque je prendrai place sur le trône, j’accueillerai tes lamentations avec bonheur.

Fergus ne pouvait qu’abjurer, il se devait de rester en vie, et ce, le plus longtemps possible. Bien que lourdement affaibli, il se devait de retourner cette situation, et mettre en place un vrai roi.

Bien loin de là, Roland suivait Phillias dans les couloirs au centre de la terre, sans vraiment savoir où il allait et dans quel but. Ils marchèrent longuement avant que le vieux mage prenne place dans une petite crypte. Il alluma un feu et déposa quelques insectes récoltés le long du chemin. Il faisait sombre, les parois étaient humides et de l’eau coulait entre leurs pieds. Le chevalier regardait amèrement ce vieil homme se délecter de son maigre repas. Il n’avait plus la force de lui dire quoi que ce soit, alors que tant de questions se bousculaient dans sa tête. Il devait le laisser se reposer, après tout, même s’il était un grand mage, il était bien plus vieux que tous ceux qu’il avait pu croiser. C’est en lâchant un long soupir qu’il se laissa glisser jusqu’au sol, espérant, lui aussi à un peu de repos.

Nous arriverons chez Yvon, demain à l’aube. Trancha la vieille voix du mage.

Et puis après ? Que fera-t-il ?

Nous devons lui parler !

Il ne nous écoutera pas, tout comme Tarcille ! Personne ne nous écoutera, et, pour être tout à fait franc, je ne comprends plus rien. Lâcha Roland, essayant vainement d’attraper les gouttelettes devant lui.

Tu ne dois pas être défaitiste, Roland. Tu as la reine bleue avec toi.

Je ne sais pas de quoi tu parles, et pour tout te dire, je n’en ai plus rien à faire ! Ils n’ont qu’à tous s’entretuer, quoi qu’il se passe, moi, je resterai un damné.

Ne dis pas ça, Roland ! coupa Phillias en le pointant du doigt. N’as-tu pas vu ce qu’il s’est passé dans la salle ?

Je n’ai rien vu de plus qu’un simple tremblement de terre, ce qui arrive souvent, vieil homme. Lui répondit-il en le regardant du coin des yeux.

Phillias se mit à rire, plongea une de ses brindilles dans le feu, puis releva les yeux sur lui.

La reine bleue obéît à tes ordres, Roland. Elle fait partie de toi.

Roland hésita quelques instants, puis s’avança pour lui faire face.

Tu as dit à Tarcille qu’il avait trois frères, qui étaient-ce ?

Arkama est son frère, si c’est la réponse que tu attends.

Phillias sortit quelques menus morceaux de pain sec, ainsi que des lanières de viande séchée. Un profond silence s’installa. Roland le regardait du coin des yeux, pouvant sentir ce que lui réservait encore son destin. Là, tous deux dans un repli d’une grotte, le temps avait pris une tout autre dimension. Le chevalier regardait autour de lui, il n’avait jamais entendu parler de ces couloirs souterrains. Pourtant, il connaissait toute la région mieux que les seigneurs eux-mêmes. Il repensa à son long parcours de chevalier. Son enfance passée, son adolescence près des siens avant qu’ils ne soient tous entre les mains de la mort. Tous massacrés lors de la dernière guerre avec le père de Tarcille. Celui qui avait dirigé ce monde un peu trop fou, mais de sa main de maître, rétablit un certain ordre, une paix fébrile.

Roland leva les yeux sur les cavités qui s’enchevêtraient les unes aux autres dans ce dédale de couloirs. Une certaine solitude s’emparait lentement de son cœur, lui, qui avait toujours eu de nombreuses personnes autour de lui et ce, depuis son enfance. Bien qu’il aie vu de ses propres yeux la mort de ses parents, il avait ployé le genou devant le fils de son tortionnaire. Roland avait été un grand maître d’arme, réputé, jalousé, vénéré et maintenant : damné. Il jeta un autre regard sur le vieil homme qui s’enroulait dans sa cape pour se protéger du froid. Ce froid qu’il ne sentait plus, et qu’il ne pourrait plus jamais ressentir. Phillias approcha ses doigts du maigre petit feu, puis releva lentement les yeux sur son compagnon de route.

Nous devons repartir ! fit-il en se redressant.

Reposes-toi, Phillias. Maintenant, plus rien ne vaut la peine de se presser. Les troupes d’Arkama vont fondre sur la citadelle dans très peu de temps, et nous… rit-il. Nous ne sommes que des ombres, des chimères à qui personne ne viendra en aide, ni nous écoutera d’ailleurs.

Yvon nous écoutera, il n’est pas si égoïste que l’on pense.

Yvon est un fou, Phillias. J’ai mesuré sa violence et la puissance du mal qui le ronge lors du dernier affrontement que nous avions eu à la frontière, et…

Aller, en route ! coupa le mage sans même le laisser finir sa phrase.

Roland poussa un long soupire, se leva et le rejoignit dans le couloir sombre. Ralliant l’autre bout du tunnel, les deux émissaires allaient se jeter directement d ans la gueule du loup. Cela, Roland le savait parfaitement. Il connaissait parfaitement ce bourreau, ainsi que la trempe de ses soldats, ces sanguinaires qui frappaient n’importe où, n’importe quand avec une sauvagerie digne des tribus maudites. Le temps était compté, il fallait accélérer le pas. Phillias s’arrêta contre une paroi et arracha une longue racine bien solide, puis se remit en route en s’appuyant dessus. Roland n’osait plus rien lui dire, sachant que ce chemin n’allait les mener à rien, tout comme avec Tarcille. Peut-être que se rendre directement dans les gueules des chiens Sieber aurait eu plus d’impact ? pensa-t-il.

Une lueur apparue au loin, la sortie était là, s’ouvrant dans une magnifique forêt. Phillias s’accorda quelques instants afin d’acclimater ses pupilles au grand jour, chose que Roland n’y prêta aucune attention. Ce dernier fit quelques pas, essayant de s’orienter, mais, mis à part une grande et dense forêt, ne put savoir où ils se trouvaient. Un craquement de branche le fit faire un volt face. Le tunnel disparaissait sous un tumulte assourdissant.

Phillias, le tunnel ! s’écrit-il, en le pointant du doigt.

Du calme, Roland. Il reprend sa place, comme toute chose ici-bas.

Qu’est-ce que tu me raconte ? L’autre n’avait pas disparu ?

Bien entendu, oui ! Seulement tu ne l’as pas observé ! Bien, continuons, la forteresse d’Yvon est juste là derrière. Nous devons faire vite.

Roland détailla le paysage. Il connaissait toutes les contrées, sa force et ses connaissances les avaient emmenées au plus profond de tous les domaines. Mais là, il devait se rendre à l’évidence, le monde sacré avait une toute autre dimension.

Il s’arrêta net, quelque chose le tenaillait.

Comment se fait-il que l’on soit si rapidement devant la forteresse d’Yvon ? Elle se trouve à plusieurs jours de marche !

Roland, bien des choses vont te paraître étrange. Pour le moment, contente-toi de me suivre.

Non ! imposa-t-il. Je veux savoir ! Nous ne pouvons être si rapidement dans les terres d’Yvon. Il y a… Il y a, me semble-t-il des postes de gardes bien en amont. Et nous les avons dépassées.

Phillias leva les yeux au ciel, contrarié par cette nouvelle discussion qui s’imposait. Il hésita, mais le chevalier n’avait pas l’air de vouloir bouger sans avoir plus d’explications.

Ce genre de couloirs, comme tu as pu l’observer, est au centre de la terre. Le temps et les distances ne sont pas les mêmes.

Je ne comprends pas, Phillias. Quel est cette machination diabolique ?

Il n’y a rien de diabolique ! trancha le vieil homme, las de devoir répondre à toutes les questions.

Il s’approcha de lui et planta son bâton dans le sol à plusieurs reprises.

Crois-tu que nous soyons les seuls à vivre sur cette terre, Roland ? Crois-tu, après avoir vu ton propre corps, que tout est normal ? Il n’y a rien de cohérent pour des êtres comme Tarcille, Yvon et bien d’autre. Le monde souterrain est peuplé d’êtres magiques. Nous les appelons : les enfants de la Terre. Ils possèdent bien des dons que tu ignores. Nous avons parcouru toute cette distance grâce à eux.

Je ne les ai pas vus, je n’ai rien vu ! coupa le chevalier, déconcerté par cet aveu.

Tu ne les as pas vus, car tu ne savais pas qu’ils existaient. Ils se montreront, le temps venu, Roland. A présent, pouvons-nous poursuivre ?

Roland lâcha un profond soupire. Tant de chose qu’il ignorait jusqu’à présent se montrait devant ses yeux. Si la montagne bleue l’avait choisi, il se devait d’être à la hauteur. Sous l’impatience grandissante de son compagnon de route, Roland acquiesça.

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