Fatalité (Fin)

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Plantée au beau milieu de l’allée bordée de boutiques Duty Free, Léa resta ainsi quelques secondes. Le temps de comprendre à peu près les mots qui se glissaient dans son oreille, … trouvé votre numéro dans le répertoire… connaissez-vous M…, Seigneur pourquoi demandaient-ils des trucs pareils ? Bien sûr qu’elle connaissait M… puisqu’elle était sa femme ! Le type au bout du fils nota l’information et continua sur sa lancée, …Bien… Bien. Ecoutez Madame ce que j’ai à vous dire n’est pas très facile…, mais dans la tête de Léa les mots lui arrivaient un peu dans le désordre, du coup ils s’organisaient particulièrement mal dans sa tête, accident de voiture… pronostique vital

C’est sur ces derniers mots, ou plus exactement juste après le blanc qui suivit que le regard de Léa se figea. De prime abord elle pensa ne pas avoir compris, ou tout au moins avoir mal compris, le type a l’autre bout du fil devait être complètement cinglé, ou bien il s’était tout simplement trompé de numéro, l’histoire était classique, un cas d’école même si on pouvait dire, alors elle le fit répéter une seconde fois, d’une voix vacillante parce qu’au fond d’elle elle savait déjà, elle repoussait le moment autant qu’elle pouvait mais elle savait quelque part qu’elle ne faisait que se mentir, vous… heu… attendez un instant… vous avez dis… quoi ? Exactement ?…, et le type en face attendit quelques secondes avant de prendre une voix plus douce, parce qu’il avait peut-être pris la décision de la ménager, peut-être voulait-il lui aussi retarder le moment, il l’avait senti un peu fragile, tellement fragile mais voilà, comment dire des choses comme ça : Eric venait de cartonner méchamment en voiture, pour être totalement honnête il était plus du coté de la mort que de la vie, l’encéphalogramme était au moins aussi plat qu’une mer d’huile, et c’était la vérité vraie. Toute crue. Son corps était visible aux urgences, à l’hôpital de Grange-Blanche, sur Lyon, et il fallait faire vite, très vite. S’il pouvait se permettre un conseil. C’est vrai après tout : comment dire des choses pareilles à un autre être humain ? D’une voix blanche. Et pas trop indifférente. Tout au moins essayer. Voilà tout.

Le Blackberry tomba par terre. Léa s’accroupit et resta un moment dans cette position, une main posée sur le portable et les yeux plantés dans du vide. Elle se releva au bout d’un temps indéfini, dans l’indifférence générale, mais à partir de cet instant tout en elle se ferma. Rien ne pouvait plus entrer ni sortir. L’air même avait du mal à passer, ses muscles étaient tendus à l’extrême. Elle souffrit d’un coup. Et ce fut si violent qu’elle ne put verser aucune larme.

Elle repassa devant la douane, sans plus réfléchir. Tout était loin maintenant, les chalenges à l’autre bout de la planète, les magnums, les parts de marchés… Tout ça appartenait maintenant à un monde qu’elle avait définitivement quitté. Elle ne se souvint plus de l’excuse qu’elle avait servi aux douaniers, les mots étaient sortis tout seul, minimalistes, et maintenant elle marchait dans un couloir sans limite, encore toute chancelante. Elle se dirigea dehors par la première porte à sa portée, l’air chaud lui fouetta aussitôt le visage. Elle prit le premier taxi qui s’offrait à elle et dit au chauffeur: “Grange-Blanche. Vite”. Ce fut tout ce qui sortit d’elle. Sur la route elle entendit vaguement le type qui lui parlait, de loin, mais comme elle ne lui répondait pas, l’homme se contenta de rouler. Vite, et en silence.

Lorsqu’elle arriva il était trop tard. Eric était mort dans le quart d’heure qui avait suivi l’appel. Ils ne l’avaient pas rappelé bien sûr, il n’y avait plus d’urgence, ils savaient qu’elle arrivait et ils n’avaient rien d’autre à faire qu’à l’attendre. Bien Sûr. C’est ce que se dit Léa qui ne mesurait pas encore toute l’ampleur du drame.

On lui présenta le corps d’Eric comme ça. Froid, immobile. Totalement inexpressif. Comme une coquille vide. Aussitôt, une foule d’images l’assaillirent. Pleines. Vivantes. Trop vivantes. Elles lui faisaient mal. Toutes. Que faire. Quoi faire. Elle ne savait pas. Elle n’avait pas de réponses, Léa. Elle signa des papiers, une multitude de papiers, sans même les lire, sans vraiment les voir, puis les hommes en blanc finirent par la laisser tranquille, vous pouvez vous asseoir là un moment si vous voulez, les voix étaient extrêmement lointaines et d’une douceur insupportable, …vous voulez peut-être un petit remontant, Madame… Ou autre chose… Au cas où vous n’hésitez-pas, hein, on reste dans les parages... Mais elle, tout ce qu’elle voulait, c’était la paix, alors elle tourna le dos à tous ces êtres blancs et sortit par la première porte en face d’elle, ses talons frappaient le carrelage en produisant un écho épouvantable, impossible de passer inaperçu dans ces milieux aseptisés,  et ce ne fut que lorsque la pointe de ses chaussures touchèrent le bitume entourant le bloc, et que le vent vint fouetter son visage éteint, qu’elle se sentit enfin loin de tout ce merdier. Très loin…

Elle était encore près d’Eric en fait. Elle était restée près de lui. Les autres avaient eu beau lui répéter toute cette putain de journée qu’il était mort, et bien mort,  fracture du crâne, les quatre premières vertèbres en poussières… dans cet état là c’est peut-être mieux pour lui vous savez… Pour tout le monde en fait… Croyez-moi… Pour lui peut-être, à la limite elle pouvait bien le comprendre, mais elle dans tout ça ? Elle les regardait et elle avait envie de leur dire que non, ce n’était pas comme cela que ça marchait, pour sa part elle ne l’avait pas encore quitté. Parce qu’on ne part pas comme ça, sans prévenir. Elle n’était pas d’accord, Léa. La mort n’était pas assez puissante pour les séparer. Et puis ce n’était pas dans les habitudes d’Eric de la laisser, comme ça, seule avec ses angoisses. Mais auraient-ils compris ce qu’elle voulait leur dire? L’auraient-ils simplement… entendue ?

Elle rentra chez elle en ligne droite. En ouvrant sa porte d’entrée, elle pensa un instant le trouver là, assis devant une bière, à l’attendre, parce que tout cela n’était qu’un mauvais rêve en fait, un putain de sale cauchemar, maintenant elle allait se réveiller, voilà tout, elle allait cligner des yeux et tout serait rentré en ordre… Mais une fois ses yeux bien ouverts il n’y avait personne devant elle. Bien sûr. Juste un silence de mort, et le ronronnement mortel du frigo.

 La sonnerie du téléphone déchira la solitude. Léa se leva, et sortit sans décrocher. Sa décision était prise. Elle ne pouvait se passer de lui. Or il existait un chemin pour le rejoindre. Un seul. Et elle allait le prendre. Elle aurait voulu pleurer, elle aurait tellement voulu. Mais ses yeux restaient désespérément secs. Tout en elle était sec. A jamais.

Elle prit l’autoroute. Dans l’habitacle, le parfum d’Eric finissait de mourir, entraînant avec lui des souvenirs cruels. Elle se mit sur la voie de gauche. Le compteur marquait cent quatre-vingt, la route filait, sous elle, à une vitesse folle, et elle croyait déjà s’envoler. Les garde-fous étaient près, si près de la frêle carcasse de ferraille où elle était enfermée, avec sa douleur assise sur sa droite. Mais Léa accéléra encore. La voiture avait encore de la réserve. Lorsque le compteur marqua cent quatre-vingt-quinze, elle voulut accélérer encore, mais son pied était au plancher. La voiture était au maximum de ce qu’elle pouvait donner et d’une certaine manière, cela la réconforta. Elle tenait fermement le volant de ses deux mains, elle sentait son cœur battre vie dans sa poitrine, elle pensa alors au cœur d’Eric, froid, salement enfermé dans une poitrine gelée, l’image était insupportable et durcissait plus encore sa volonté.

Elle donna quelques appels de phare aux inconscients qui se traînaient devant elle, sans relâcher son pied de l’accélérateur. Elle allait droit devant, Léa. Sans aucune destination précise. Où plutôt si, il y en avait une. Elle n’était pas dans la distance, mais dans la vitesse. Dans la forme de la route, non pas dans sa direction. Un simple virage un peu serré suffisait. Son cœur ralenti. Elle n’était plus pressée maintenant : elle était presque arrivée.

A la radio, Lou Reed terminait de chanter “the last shot” puis il y eut un flash-info. Un flash spécial. Au sujet d’un accident d’avion. Il y avait environ quatre heures, au-dessus de l’atlantique. Une explosion en plein vol. Aucun survivant. Léa écouta, sans bien tout comprendre. C’était un avion qui allait à l’autre bout du monde. C’était son avion. Et elle n’était pas dedans. A cause de...

Ou… Grâce à...

 C’est à ce moment seulement, dans cette voiture qui déchirait l’air et le temps, que Léa leva le pied de l’accélérateur. Elle se rangea sagement sur la voie de droite et se mit à pleurer doucement.

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