LA LEÇON

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De nos jours. Angor dans le Maine à La William Arnold house, demeure de Stephen King, Danny rencontre son idole. Conversation la plus irréaliste que King eut à tenir de toute sa vie.

« Bonsoir Danny.

Salut Stephen. Dis, t’as reçu ma lettre ?

Oui sans elle vous ne seriez pas là, croyez-moi.

Putain de lettre, hein ?

Oui, une perle. La mienne vous a plu j’espère.

Quelle lettre ?

Ma lettre d’invitation pour me rencontrer.

Ah, ça ! Ouais vachement…mais entre nous Stephen ta syntaxe laisse vachement à désirer.

Vraiment ?

Ouais j’t’assure. À dire vrai, je n’suis pas trop fan des phrases à la Richard Bachman. Je préfère de loin le style de Stephen King, le vrai, l’authentique. Mais bon, faut pas charrier, t’es pas Nabokov non plus ! Si tu veux je te donnerai quelques trucs pour enrichir un peu plus tes rédactions de collégiens. Tu devrais lire ma tante Berthe, elle c’est une championne de l’écriture, elle t’écrit des cartes postales de Dijon, encore mieux que la moutarde !

Mais avec grand plaisir Danny, je serai honoré de lire un échantillon de cartes postales de votre tante, bien que cela me semble inutile.

Oh que si ! Ça te sera vachement utile…En tout cas, Stephen, merci pour l’invitation.

Merci d’avoir répondu présent à celle-ci.

Ça n’a pas été facile de me libérer, crois-moi, mais c’est sympa de te voir !

Je suis ravi de vous voir aussi.

Hé, j’n’allais tout de même pas te faire faux bond, te priver de ma présence, Stephen. Pas à toi. On n’a pas tous les jours la chance de me rencontrer. Tiens je t’ai apporté des bonbecs.

Merci de cette gentille attention.

Tu n’les goûtes pas ?

Je les goûterai plus tard. En attendant je les pose là, sur le guéridon. Voilà.

Goûte. Ils sont super bons. C’est des bêtises.

De Dijon ?

Bin non, de Cambrai.

Evidemment. Pardonnez-moi. Je suis d’une intolérable bêtise.

Hein ?

C’est très connu les bêtises de Cambrai.

Bin ouais que c’est hyper connu les bêtises de Cambrai.

Il paraît que le Cambrésis est l’une des plus superbe régions de France ?

Ouais possible. Dis donc, ce n’est pas dégueu chez toi. Ça doit être la maison du bonheur ici. Regarde-moi tout ce déballage de fric ! C’est toi qui a fait la déco ou t’as fait appel à Valérie Damido?

Valérie qui ?

Laisse tomber, j’déconne. Putain la baraque ! Ça doit coûter une blinde une baraque pareille ! Elle est estimée à combien ?

Depuis que j’y vis disons quelques millions.

Combien? Deux, trois millions ?

Plus, Danny.

Plus de trois millions ! Bin putain, tu ne te mouches pas avec le dos de la cuillère, mon salaud ! En tout cas, ça donne envie d’y vivre, franchement. Sinon Stevie,….ça ne te dérange pas que je t’appelle par ton petit nom ?

Un peu, mais que vouliez-vous dire, Danny ?

Stevie, je suis super heureux d’être là ! Ça fait plaiz, tu n’peux pas t’imaginer.

C’est toujours une joie de rencontrer mes plus fidèles lecteurs, aussi barges soient-ils.

Putain avec les livres que tu ponds, j’imagine qu’ils doivent être nombreux. La vache ! Tu dois en être blindé !

Oui, plus que vous ne l’imaginez, Danny.

A vrai dire, Dieu seul le sait ça ?

Pardon.

Dieu…

Oui ?

Il est le seul à pouvoir le savoir le nombre de barges de tes lecteurs.

Et pourquoi serait-il le seul, Danny ?

Parce que Dieu lui-même est barge. Tu n’savais pas ?

Jusqu’à aujourd’hui personne ne m’avait informé de cette vérité.

Bin si, mon con. T’es con ou quoi ? Réveille-toi, il en est même la quintessence, crois-moi.

Mmm...ça se discute, Danny.

Bin si, le contraire te mettrais à la retraite, Stevie. Tu devrais le savoir. Et tu sais quoi d’autre ?

Non, Danny.

Il n’y a pas plus barge que ce zombie que l’Amérique vénère.

« Ce zombie » comme vous y aller ! Et pourquoi croyez vous que l’Amérique le vénère, Danny?

A cause de Darwin.

Darwin ?

Charles Darwin, tu connais ? Bref, le pauvre s’il savait que vous préférez chier sur l’évolution de l’espèce au lieu de lui donner un sens.

Que voulez-vous dire par là ?

Que vous les Amerlocs, vous êtes une bande de créationnistes à la con. Vous n’êtes même pas capable de voir que Dieu, bin…il n’existe même pas ! Tu m’étonnes que vous soyez barges. Pour vous, Darwin c’est…c’est « Darwin aux pays des zombies ». Hé ! Pas mal le titre. Avec un titre pareil, Stevie, tu peux en tirer un bon roman. Crois-moi.

— Je ne pense pas.

Arrête c’est tout vu ! Tiens, ce sera le titre de ton prochain roman, point barre ! Allez, c’est cadeau ! Avec les bonbecs t’es gâté mon con.

En effet, je suis un homme comblé comme l’homme athée que vous semblez être. Saviez-vous que l’athéisme est une croyance, tout comme n’importe quelle religion ?

— Je sais. Tu ne m’apprends rien Stevie. Moi aussi je suis allé à l’école, qu’est-ce que tu crois ? Que je suis ignare ?

Loin de moi cette pensée. Je suis certain que vous avez fait de hautes études. Il n’y a qu’à vous entendre parler pour comprendre que rien n’est laissé au hasard. Et quelles études avez-vous faites ?

Littéraires.

Mais c’est l’évidence même ! Littéraires, vous dites ? Comment n’ai-je pu le deviner ? Je dois être sourd pour ne pas mettre rendu compte plus tôt que vous êtes un homme de lettres. Tout cela est charmant, n’est ce pas ?

Mmm…mmm…

— Danny ?

Hein !

Quelque chose vous tracasse, Danny? Vous me semblez ailleurs.

Sans nul doute le plus horrifique !

Vous dites ?

Ton futur roman.

Quel roman ? Je ne vous suis pas.

— " Darwin au pays des zombies ", sans nul doute le plus horrifique.

Ça te cloue le bec, pas vrai ? C’est à cause que j’t’impressionne le créationniste !

Encore cette histoire. Passons à autre chose si vous le voulez bien.

Que non ! Sais-tu que nous, en France, nous ne sommes pas créationnistes ? À vrai dire, nous sommes un pays ouvertement laïques. Eh ouais ! Bien que quelques Gaulois résistent encore à la tentation du tout puissant, ça malheureusement il y aura toujours un con pour en endoctriner dix autres. Bref, ce qui nous différencient de vous c’est que nous, en France, la culture, bin elle pèse beaucoup dans notre balance. Pas vous. Lisez Diderot, encore aujourd’hui, il est le garant des valeurs athéistes de notre chère patrie. Diderot…ça c’est la France !

N’empêche que Diderot, lui, n’aurait jamais « chié » ce courrier que vous m’avez adressé.

Hein ?

Ok, suffit les conneries, Danny. Je vous ai laissé me parler d’une manière prou ou peu à la discussion. Parlons plutôt de votre lettre, maintenant.

Ma lettre ?

Oui, votre lettre, Danny. Cette lettre vile et si déshonorante envers celui qui l’a réellement écrite et envers vous même…Vous plagiez Monsieur Stanley Kubrick…Quelle honte de vous prendre pour ce que vous n’êtes pas ! Vous avez délibérément copié la lettre de Kubrick destinée à Ingmar Bergman et vous croyez réellement que j’allais tomber dans le panneau de ce subterfuge abjecte en vous prenant pour Stanley K. et moi jouant le rôle de Bergman ? En plus vous vous trahissez d’être un imbécile suffisant dans votre post-scriptum où vous avez l’idée folle de souhaiter écrire un roman. C’est quoi c’est connerie de vouloir vous prendre pour un talentueux écrivain ?

Parce que c’est la vérité vrai, Stevie : je suis écrivain.

Vous ? Écrivain ? Laissez moi rire. Vous avez relu ce torchon prétentieux ?

Évidemment qu'oui !

Évidemment que non, Danny. Cette lettre est une insulte à la profession !

Et deux secondes, je ne te permets pas de dire quoi que se soit sur ma lettre! Primo, je ne vois pas la moindre prétention dans celle-ci, okay ? Secundo, de quoi qu’tu parles avec ton « insulte à la profession » ? Stevie, de toi à moi, je suis sans nul doute l’écrivain que tout le monde veut lire. Attends que mon nouveau roman soit édité et tu seras dans l’obligation de reconnaître mon talent. Et t’es gentil, appelle moi monsieur l’écrivain.

— Danny ?

Oui.

Taisez-vous !

Hein ?

Taisez-vous, bon Dieu ! Ou je vous renvoie chez vous en aller simple dans le prochain avion en direction Camenberland! J’en ai connu des connards prétentieux mais vous vous décrochez le pompon !

Stephen, que ça te plaise ou non, je suis écrivain tout comme toi, pas la peine de s’énerver.

Alors voilà !... « Voilà où vous en êtes, vous autres. Vous croyez que le même bonheur est fait pour tous. Quelle étrange vision ! Le vôtre suppose un certain tour d’esprit romanesque que je n’ai pas, une âme singulière, un goût particulier. Vous décorez cette bizarrerie du nom de vertu ; vous l’appelez philosophie. Mais la vertu, la philosophie sont-elles faites pour tout le monde ? En a qui peut. En conserve qui peut. Imaginez l’univers sage et philosophe ; convenez qu’il serait diablement triste. Tenez, vive la philosophie ; la sagesse de Salomon : boire de bons vins, se gorger de mets délicats ; se rouler sur de jolies femmes ; se rouler dans des lits bien mollets. Excepté cela, le reste n’est que vanité ».

Hein ?

Ce n’est pas de moi, je vous rassure, je n’en ai pas le talent, je ne suis pas Nabokov, pas vrai ? Mais je parie que vous, Charlie, en bon Français athéiste, vous qui avez la science infuse, vous devez savoir de qui sont tirés ces mots et de même vous devez savoir, en bon littéraire que vous êtes, de quel roman il s’agit, n’est ce pas ?

C’est quoi ces conneries, Stevie.

Allez-y, jouez un peu avec moi. Tentez votre chance, je suis sûr que vis à vis de moi, pauvre Amerloc, pauvre créationniste, pauvre zombie ou je ne sais quoi, je suis sur que vous allez gagner !

Bin c’est de Nabokov dans « Lolita ».

DING ! Faux ! C’est de Denis Diderot dans « Le neveu de rameau ».

Ouais et alors, qu’est-ce que j’en ai à branler de ton neveu !

La vanité, ça vous parle ?

La vanité, bin c’est quand t’es vaniteux, c’est tout, voilà !

La vanité, Danny, c’est le défaut d'une personne très fière d'elle et qui se glorifie de ses qualités, qu'elles soient réelles ou imaginaires. Charlie vous êtes vaniteux. Un vaniteux imaginaire.

Attends Stevie, je crois que j’ai mal compris là, tu me prends pour qui au juste ? Moi, vaniteux imaginaire ? Mais je vais te défoncer la gueule si c’est ça Stevie !

Cessez de m’appeler par mon prénom ! Nous n’avons pas élevé les cochons ensemble que je sache ! Vous réalisez à quel point vous êtes irrévérencieux et effronté d’oser me parler ainsi ? Danny, ouvrez donc un peu vos yeux sur vos utopies. Pour quelle raison croyez vous à votre présence ici ?

Pour parlez de mon roman.

Mais je m’en fiche de votre roman, il n’est même pas écrit, crétin !

Et pourquoi, alors ?

Pour que vous ayez un tant soit peu de sollicitude envers moi.

De la sollicitude ? Mais pour quelle raison devrais-je avoir de la sollicitude pour un type comme toi, Stevie, si tu me respectes même pas ?

Vous voyez cette lettre que vous m’avez adressé ou voulez-vous que je vous la mette sous le nez comme à un clébard devant sa merde qu’il vient de chier sur le tapis du salon ?

Oui, je la vois c’est bon, arrêtez de l’agiter devant mon nez !

Eh bien, j’en reçois des dizaines par jours et, à dire vrai j’en ai plus que marre de recevoir ces âneries dans ma boite aux lettres où un puceau de l’écriture se prend pour Philip Roth alors qu’il peine à écrire un courrier de lui-même. Charlie, je préfère vous le dire tout de go, jamais vous ne serez écrivain. Votre place est à l’asile. Vous comprenez ça ?

Pas vraiment.

Sérieusement, Danny, vous vous prétendez réellement écrivain ?

Oui, évidemment. Ce devrait te paraître édifiant.

Édifiant ? Alors ok ! Lisez-moi à haute voix ce torchon et, s’il vous plaît, prière de ne pas me faire rire.

Stevie, tu plaisantes ?

Ai-je l’air de plaisanter ?

Non, pas vraiment.

Alors lisez, please.

Tout ?

Tout. La lettre de Kubrick ainsi que votre post-scriptum ridicule.

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