Coercition

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Chambre 22

— C'était comment là-bas ? demanda Amaël.

Il regarda alors le bleu glacial des yeux de sa femme. Ils étaient toujours aussi sublimes malgré les années envolées, gorgés d'une vie qu'il avait commencée à oublier. En posant cette question, il prit conscience qu'il n'avait jamais abordé ce sujet, auparavant. Il revêtait pourtant une certaine évidence - voire une certaine importance -, mais il l'avait toujours éludé. Peut-être craignait-il la réponse, au fond. Après tant d'années là-bas, loin de lui, tellement loin de lui, qui savait ce qu'elle avait traversé.

Il aurait probablement beaucoup de mal à supporter la vérité.

Il ne parvenait même pas à l'envisager.

Néanmoins, aujourd'hui, cette question était sortie comme un éternuement soudain.

Peut-être avait-Elle commencé sa besogne.

— Je ne sais pas si ça vaut le coup d'en parler, tu sais.

S'était-il attendu à une autre réponse ? Peut-être bien.

Celle-ci lui parut tout à fait convenable, malgré tout, même si une étrange curiosité grouillait en lui, animée par ce qui lui semblait être de la jalousie. Ou bien était-ce de la peur ? Une forme d'appréhension, à coup sûr.

Ou alors, Elle avait réellement débuté.

— Je comprends, mais ça me démange de savoir. Je ne sais pas pourquoi. C'est con, en fait, parce que l'essentiel, c’est que tu sois ici, aujourd'hui.

Elise lui dédia un sourire, accompagné d'un regard tendre, puis elle se tourna vers les ondulations du lac qui s'étendait devant eux. Des conifères majestueux bordaient l'eau pour s'étendre à perte de vue dans d'harmonieux dénivelés qui masquaient l'horizon. Une route ondoyait le long des rives, agrémentées de petites cabanes perchées dans des grappes d'arbres, offrant des points de vue à couper le souffle. Il s'en souvenait parfaitement pour les avoir toutes visitées deux décennies plus tôt. Il y avait, dans cette vision d'une nature omniprésente, ainsi que dans l'odeur résineuse qui parfumait l'air de sucre et de bois, la nostalgie évidente de leur amour.

— Entre tous les possibles, murmura-t-elle, c'est cet endroit que tu as choisi.

— Je voulais que ton retour soit doux, que tu te rappelles nos premières vacances, les longues balades au bord du lac, main dans la main. Tu te souviens du gamin tombé dans les orties ? On ne savait pas si on devait se marrer ou l'aider.

Elle piqua du nez pour observer ses doigts remués par le stress et habilla son visage d'un nouveau sourire.

— Je m'en souviens. Tu l'as aidé à se relever, en plein fou rire. Je me rappelle aussi le regard noir de sa mère. Elle n'appréciait pas que tu te moques de son fils.

— Je peux la comprendre.

Amaël riait, perdu dans ses souvenirs.

— C'est peut-être mon plus grand regret, avoua-t-elle en se débarrassant de son amusement. Ne pas avoir eu d'enfants avec toi.

Barbouillé de nostalgie, le visage d'Elise se tourna brièvement vers lui, puis elle contempla les paumes de ses mains, comme si elle espérait y trouver des réponses.

— Tu as dû t'en aller, dit Amaël. Il n'y a rien à regretter.

— J'aurais pu choisir de rester. Et de t'aimer. Et...

— Tu as fait ce que tu avais à faire. Je t'en ai voulu, au départ, c'est vrai. Et puis, j'ai compris et j'ai respecté.

En repensant au choix de son épouse, il eut un frisson.

La retrouver, c'était aussi s'immerger dans la douleur de son passé.

— C'est gentil. Tu as toujours été attentionné. Délicat. Et j'avais presque oublié à quel point tu étais beau, aussi.

Les joues rosies par la gêne, elle n'osa le regarder dans les yeux.

Le lac parut une meilleure échappatoire.

Elise était belle, elle aussi, bien sûr.

Il n'avait jamais été fan de poésie, ni de mots charmeurs. Il aurait pourtant aimé lui décrire sa beauté avec la passion et le talent des grands auteurs, lui exprimer cet amour qui lui bouffait les tripes avec une telle violence qu'il aurait pu le hurler à la face du monde entier.

Rien que de penser à toutes ces années perdues, les larmes lui rongeaient les yeux.

Cependant, c'était bien l'envie de la prendre dans ses bras qui le démangeait plus que tout.

Désormais, il en était certain, le processus était entamé.

— Vous n'êtes pas mal non plus, madame Derne, répondit-il simplement.

— Je suis heureuse de te revoir.

Cette fois-ci, elle le regarda et, l'espace d'un instant, la vision de cette nature féérique disparut complètement. Ne restait que le délicat visage de sa femme, percé d'un regard bouleversant.

— Et moi donc.

Sa gorge se noua et il dut prendre une grande inspiration pour ne pas céder aux larmes.

— Est-ce que je peux te serrer dans mes bras ? ajouta-t-il en étranglant ses mots.

Elle sourit, secoua la tête d'un air désolé et reporta à nouveau son attention sur le lac.

— Je ne sais pas, Amaël. J'ai encore un peu de mal à me faire à tout ça.

Submergé par l'émotion, il pleura sans retenue.

— J'ai été égoïste, sanglota-t-il. Tu m'en veux ?

— Non, mon chéri. Je n'ai pensé qu'à ça pendant sept ans. Te retrouver. Mais tout a changé, tu sais. Et je crois juste que je suis un peu perdue.

Amaël souffla pour contenir cette tristesse parasitée par la joie de la retrouver. Il essuya ses yeux du pouce et planta son regard sur l'eau remuante. De longues minutes, les anciens amants contemplèrent silencieusement ce décor époustouflant.

Mais quelque chose d'autre se mit à grouiller en lui.

Tout comme il avait posé sa question sans s'en rendre compte, dopé d'une envie aussi subite que déconcertante, il devait désormais la serrer dans ses bras. Sentir le parfum de ses cheveux tout contre lui le rendrait si heureux.

Et ce simple désir submergea tout le reste, se mua en un besoin d'abord physique, puis physiologique, comme si tout son être ne pouvait fonctionner sans les bras d'Elise autour de lui. L'idée de s'approcher d'elle - l'idée saugrenue de la serrer contre lui malgré son refus - lui traversa l'esprit, mais il la combattit avec toute l'ardeur de sa volonté.

Pour le moment, il avait le dessus.

— Je comprends, mon cœur. Je comprends. Tu veux marcher, un peu ?

— Aller au bord de l'eau ?

— Ce serait parfait.

Alors ils se levèrent, descendirent la volée de marches qui menait au chemin bordant le lac, puis traversèrent la route pour rejoindre la rive. Ils retirèrent leurs chaussures, s'avancèrent dans l'eau froide jusqu'aux chevilles puis s'arrêtèrent pour contempler, sur l'eau, les reflets du crépuscule naissant. En silence, Elise prit la main de son mari. Dans la poitrine d'Amaël, son cœur déclencha une frénésie de battements si puissants que la tête lui tournait. Néanmoins, il affichait un sourire radieux, galvanisé par ce contact qu'il attendait depuis sept longues années.

Jamais elle ne l'avait effleuré, auparavant.

— On n'a jamais fait l'amour au bord de l'eau, lança-t-elle sans quitter la nature des yeux.

— Faire l'amour dans la terre ou dans le sable, c'est quand même...

Elle l'interrompit en terminant sa phrase.

— ... sacrément dégueulasse.

Tandis qu'ils s'esclaffaient à deux, d'un rire qui ouvrit toutes les vannes et libéra la pression, elle s'approcha plus encore de lui et posa sa tête sur son épaule. La sensation provoqua une explosion de couleurs dans ses veines, une joie pure, sans artifices, bouleversante, l'un de ces fourmillements de bonheur insensé qui marque le début d'une nouvelle vie.

La prendre dans ses bras.

L'envie revint.

Elle revenait toujours, aussi sûrement qu'une pierre jetée à la surface du lac vomit des remous. Inéluctables, les vagues. Systématique, ce désir. Il n'était jamais allé aussi loin, pourtant, si proche d'un amour de nouveau partagé, sans contraintes, sans limites.

Retrouver le bonheur du quotidien à ses côtés.

Un enfant, peut-être ?

Était-ce seulement possible ?

Cependant - il le sentait -, la brisure approchait et l'envie emporterait tout. Viendrait l'horreur, la folie dégoutante et la dépression. Peut-être qu'il y parviendrait au prochain essai, s'il ne perdait pas pied d'ici là. La douleur systémique, au fond du cœur, au tréfonds de l'âme, le plongerait dans une éternité de sanglots, cette nuit.

— Je suis désolé, dit-il à sa femme.

— Pourquoi ?

Elle ne quittait plus son épaule. Désormais, elle serrait le bras de son mari tout contre elle. Amaël sentait la chaleur de son corps, ce qui décuplait plus encore l'immense bonheur qui pulsait en lui.

L'envie était là, en embuscade, prête à se projeter, à le briser.

Il cèderait.

Il cédait toujours.

— Parce que je vais craquer.

Elle se redressa et regarda son mari dans les yeux.

— C’est-à-dire ?

— La Fosse, elle va m'obliger à faire... des choses.

— C'est quoi la Fosse ?

— Je ne sais pas si ça vaut le coup d'en parler, tu sais. J'ai déjà essayé. Tu as tout oublié.

Il observa l'harmonie sublime des yeux de sa femme, la glace bleutée de ses iris et posa une main sur sa joue. Un puissant désir déboula dans ses pensées, une envie qui éclipsa tout, qui La pulvérisait presque, alors il s'y accrocha de toutes ses forces. Il voulait l'embrasser, tendrement, en un geste d'amour sincère, des lèvres effleurées comme un premier baiser adolescent.

— Je t'aime tellement, bredouilla-t-il en pleurant de nouveau.

L'espace d'un instant, il crut que le Soluté P-34 était le bon, qu'en s'accrochant au désir plus fort que ceux de la Fosse, on pouvait La vaincre, mais alors que sa femme s'étendait vers lui pour l'embrasser, offrant une vue imprenable sur sa nuque adorable, la brisure opéra.

L'envie de serrer Elise dans ses bras mua, comme elle muait toujours.

Et désormais, il désirait enrouler ses doigts autour du cou de son épouse. De les enrouler et de serrer de toutes ses forces. Alors il la repoussa, s'éloigna d'elle à reculons.

— Qu'est-ce que tu fais, Amaël ?

— Je veux pas, hurla-t-il. Arrêtez tout ! Je veux pas que ça recommence !

L'écho de son cri rugit dans les collines.

— Amaël, murmura son épouse.

Mais personne n'interrompit la session et la brisure l'enveloppa, sillonnant son esprit, prenant le contrôle de ses membres.

Il se jeta sur elle.

Alors qu'il l'étranglait, allongée dans l'eau du lac, alors qu'elle se débattait, déchiquetait ses mains incontrôlées dans une vaine tentative de survie, le soleil s'éteignit, les arbres s'effondrèrent sur eux-mêmes et un tourbillon d'obscurité profonde dévora le lac. Bientôt, ne restèrent qu'Elise et Amaël, au cœur d'une chambre métallique, éclairés par une lampe directionnelle fixée au plafond.

Derrière eux, une vitre éventrait un mur.

Et, derrière cette fenêtre, un homme et une femme les observaient.

*

— Le Soluté P-34 est un nouvel échec, monsieur Laforg, annonça la femme en blouse blanche.

— Merci de ce constat, Cinq. Je n'y serais pas parvenu sans vous. Vos rapports précédents faisaient état d'une maitrise corporelle de plusieurs minutes. Il a tenu plus longtemps, non ?

— Oui, c'est son record.

— Nous sommes donc sur la bonne voie. Je n'y croyais pas quand vous aviez évoqué ces prédicats.

— Oui, plus rien à voir avec nos premiers essais. Les conclusions convergeaient toutes vers une même évidence. S'ils ne sont pas confrontés à la réalité, les sujets se laissent emporter par la Fosse. Ils vont jusqu'à y prendre du plaisir, comme s'ils pensaient qu'elle les dédouanait de leurs actes.

— L'envie de combattre est plus forte, face à ce qu'il y a de plus important dans nos vies.

— Vitale.

— Et pour la femme ? Comment vous faites ?

— On jette le corps dans le gouffre. Et puis on la fait revenir. Elle a tout oublié. Fraîche comme au premier retour du grand froid.

— Et quel est le protocole si Amaël venait à vaincre la Fosse ?

— Mon rapport est déjà prêt, j'ai juste à inscrire la bonne réf pour le Soluté et tout sera prêt pour parapher le contrat.

— Non, je veux dire, quel est le protocole pour la femme.

— C’est-à-dire ?

— S'il surpasse la Fosse, elle demeure en vie ?

— Ah ! Non, non, on s'en débarrasse nous-mêmes. Elle s'est suicidée, il y a sept ans. Sa place est dans le grand froid, pas ici.

Un bruit suraigu alerta Ignacius qui consulta alors son poignet.

— Sophia ?

— Chambre 52, monsieur, annonça la voix robotique.

Il secoua la tête et frissona.

— Comme toujours. Cinq ? Est-ce qu'il le sait qu'on va se débarasser de sa femme ?

— Non, pourquoi se battrait-il, sinon ?

— Alors, débarrassez-vous de lui aussi quand vous aurez terminé. De toute manière, il ne servira plus à rien. Je vous laisse, je dois m'occuper d'elle.

De l'autre côté de la vitre, un homme pleurait, la tête posée sur le corps sans vie de sa femme et, dans un murmure inondé de sanglots, il murmura :

— À très vite, jolie toi.

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