Le facteur K

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Il était huit heures tapantes et comme chaque matin, Jacques Morvan sortit de son appartement parisien pour se rendre au travail. Comme chaque matin également, il dédaigna l’ascenseur pour les escaliers. C’était là son seul sport de la journée. L’homme avait à la fois l’apparence et l’hygiène de vie de Churchill : bon vivant, amateur de cigares et de whisky, et pratiquant juste assez de sport pour ne pas rouiller sur pied.

L’immeuble bénéficiait d’une cage d’escalier vitrée, très lumineuse. Jacques nota le ciel bleu clair, et sourit. La journée promettait d’être belle. C’était assez rare pour être remarqué, en ce début d’année 2020 pluvieux et morne.

Le rez-de-chaussée donnait sur un jardin intérieur, paradis du chat de la concierge et des quelques oiseaux qui lui avaient survécu. Le matou — un noiraud court sur pattes qui avait lui aussi ses habitudes de vieux garçon — le regardait tranquillement passer quand soudain, il se hérissa de tous ses poils ! Juste avant qu’un long coup de klaxon ne résonne à l’extérieur, suivi d’un fracas de tôle froissée.

Les chats étaient-ils des êtres doués de prescience, ou simplement pourvus de sens dont l’humanité, Jacques y compris, était tristement privée ? La mine pensive de l’homme trahissait l’intense réflexion en cours, pourtant il ne prit même pas la peine d’accélérer le pas. Les petits évènements du quotidien, voilà qui était bien éloigné des sujets qu’il couvrait, et la question des chats attendrait. C’était un journaliste d’investigation reconnu, un vrai de vrai, un pur. Dans le métier, tous l’appelaient « le bouledogue », non sans raisons. Traquer l’obscure vérité camouflée au milieu d’un fatras de mensonges, débusquer un politique pourri jusqu’à la moelle et dévoiler la corruption en cours, avec éclat, comme on retire d’un trait le drap masquant l’œuvre du siècle sous les yeux de la foule subjuguée, voilà ce qui intéressait notre homme, fin limier et enquêteur hors pair. Son réseau s’étendait à l’international. Des quartiers mal famés aux plus hautes marches du pouvoir, il avait ses entrées partout : Jacques connaissait la moitié du monde, quand l’autre moitié connaissait Jacques.

Comme toujours, juste avant de sortir dans la rue pour prendre son bus, le bouledogue fit un petit arrêt devant les boîtes aux lettres ; une enveloppe marron dépassait de la sienne, fait inhabituel. Moins de cinq minutes plus tard Jacques était dans son bus, et l’enveloppe dans sa sacoche. Il l’ouvrirait plus tard, rien d’intéressant n’arrivait jamais par voie postale — sauf dans les mauvais romans policiers, peut-être.

Il se passa un certain temps avant que l’enveloppe ne lui revienne en mémoire, et il ne l’ouvrit que lors de sa pause déjeuner, moment de calme dans la tempête permanente de la rédaction. Un flot de feuilles s’en échappa, mélange de schémas et textes, majoritairement en anglais. Pourquoi donc lui envoyer cela, était-ce une erreur d’adressage ? Mais « le bouledogue » était un animal curieux, il s’installa donc aussi confortablement que possible, et entrepris de parcourir et classer le tas de feuilles que l’enveloppe dodue avait vomi.

Moins d’un quart d’heure après, le journaliste ne songeait même plus à son club sandwich. Tout était là, offert à son analyse : courriers, rapports, notes… et même quelques mails au contenu explosif, sans-doute crackés par un pirate de haut vol. Le dernier document ramassé provenait des Nations Unies… Ce qui s’étalait sous ses yeux était à peine croyable.

Jacques s’attacha à classer les documents par genre, produisant plusieurs piles bien nettes et ordonnées par dates. Il inscrivit chaque élément clé sur de petits post-it colorés, au fil de sa lecture. Les heures passaient, pourtant sa légendaire concentration ne lui faisait pas défaut : le bouledogue avait planté ses crocs dans un sujet bien saignant, juteux à souhait. Quelques collaborateurs avaient bien essayé de s’incruster par instants. Accueillis par un grognement à peine humain, sans obtenir de Jacques le moindre regard, pas même agacé, tous renonçaient, ayant reconnu les signes avant-coureurs : le journaliste avait flairé la piste d’un nouveau scoop…

Le temps s’écoulait, encore et encore, inépuisable… La nuit avait noyé Paris dans l’ombre depuis bien longtemps quand l’homme se redressa enfin, un air hagard sur son visage massif qui semblait presque effondré sur lui-même. En l’espace d’une unique journée, il avait vieilli de dix ans… Il se frotta les yeux, se rejeta en arrière sur son fauteuil, et contempla le résultat de son travail acharné : le bureau tout entier était encombré de petits papiers de couleurs différentes, disposés de façon à relier les faits et les personnes, traçant les contours du plus terrible complot ourdi contre les hommes, par l’humanité elle-même. Mais pouvait-on encore parler d’humanité ? Peut-être « inhumanité » était-il plus approprié, désormais.

Les grandes lignes de son article se déroulaient dans l’esprit de Jacques : il lui faudrait commencer par poser le contexte, celui de la crise planétaire en cours, sur fond de changement climatique et sixième extinction de masse bien engagés. Le tout causé par le développement irraisonné de l’espèce humaine, qui échappait à tout contrôle. Cet amer constat entrainant la révolte d’un petit groupe de décideurs, prêt à tout pour conserver le bénéfice de la planète, y compris à sacrifier une part non négligeable de la population — la moins productive, de préférence. Le moyen de limiter la croissance d’une population : une pandémie. Rien de plus simple, les virus dont la souche ancienne pouvait être modifiée ne manquaient pas. Dans un laboratoire chinois, S était devenu L. C’était fait. Les premiers effets se verraient bientôt. Son titre était tout trouvé : « Le facteur K », et le bouledogue souriait presque quand l’alarme incendie se mit à hurler, et…

Maudit réveil et son alarme stridente ! C’était chaque jour pareil !

Ce matin-là, Jacques décida enfin d’en acheter un moins bruyant.

A huit heures tapantes, il sortit de son appartement. Le ciel bleu clair annonçait une belle journée.

Jusqu’à ce qu’il croise le chat de la concierge, tout hérissé, et qu’un coup de klaxon ne résonne…

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