Chapitre 19

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Ils avaient été adorables, à m’installer un sac de frappe dans l’une des cellules. Enfin, sac de frappe… façon de parler. C’était un Vane. Il était attaché comme je l’avais si souvent été durant ces deux dernières semaines, suspendu par les poignets, les pieds enchaînés au sol. Ses yeux verts sombres, indiquant sa parenté avec Freyr, étincelèrent d’une haine ancestrale à la vue de mes iris turquoise.

— Ne te retiens pas, surtout, fit Kalyan avec un rire en m’ôtant mes menottes. Évite juste de le tuer.

— Vous avez besoin d’une Loki pour faire votre sale boulot, maintenant ? grogna le Vane entre ses lèvres tuméfiées.

Je coulai un regard sceptique au Thor, qui me retourna une ombre de sourire. Après un peu de nourriture, des cachets et des soins d’urgence administrés par la première Eir qui passait par là, il avait apparemment décidé de tester mes capacités physiques.

Mais quelque chose me chiffonnait à l’idée de cette action, qui m’était pourtant routinière à la Confrérie. La tête de ce Freyr, plus exactement. Les souvenirs de mon passage à travers les longs couloirs blancs où Ekrest était détenu étaient flous dans mon esprit, mais j’avais toujours eu une bonne mémoire visuelle pour les visages, et je savais que j’avais déjà vu ce Vane derrière les barreaux, emprisonné dans le même secteur que mon mentor.

— Des remords, peut-être ? releva le blond, narquois.

Je levai les yeux au plafond, blasée, rétorquai :

— Tu te fous de ma gueule, peut-être ?

— Hé, tu m’as dit vouloir collaborer… Autant que tu sois utile à quelque chose…

Le Freyr se racla la gorge, dubitatif, comme si une Loki œuvrant de concert avec les Thor était une aberration de la nature. Je pivotai dans sa direction, lui flashai un sourire étincelant en faisant craquer mes jointures. C’était peut-être le cas en général – et encore, les vieux mythes auraient eu tendance à dire le contraire – mais il y avait aussi des arrangements ponctuels qui allaient à l’encontre des principes de clans. Et, aujourd’hui, cette petite exception était une nécessité pour assurer quelque peu ma position actuelle plus que précaire.

— Rien contre toi, mon ange, sifflai-je, un sourire vipérin aux lèvres. Mais on m’a offert un deal sympa.

Le Freyr n’eut pas le temps de répondre. Ni de gémir, d’ailleurs, lorsque mon talon percuta violemment son menton. Je fondis sur lui, garde-fous tombés, toute la haine contenue depuis ma capture se déversant à flots bouillants dans mes veines. Physiquement, je n’étais toujours qu’une loque, puisque la Eir avait pris soin de guérir seulement mes blessures profondes, et non celles de surface, qui handicapaient mes mouvements, mais ma rage anesthésiait les cris de protestation de mes muscles qui souffraient du soudain exercice. Mon corps était en pilote automatique, cherchait instinctivement les points sensibles, sans que mon esprit à la dérive n’ait besoin d’intervenir. J’étais ailleurs, perdue dans les souvenirs qui se superposaient sur ma rétine et dans mes tympans.

« Ekrest est mort. » avait dit Kaiser.

« Qui ? »

« Kalyan. Fils de Thor. »

Pourtant, Ekrest était vivant, et Kalyan derrière moi n’était donc pas un meurtrier.

« Bref, elles ont parlé de coniine. »

Sur le coup, j’avais cru à une manipulation, tant de la part de Kalyan que d’Elisabeth, pour me faire tomber dans le panneau et me faire croire que je leur étais redevable. Qu’ils m’avaient sauvé la vie.

Ça, je n’étais pas encore prête à l’accepter. Mais ils venaient de prouver qu’ils n’avaient aucune de raison de mentir, et cette vérité avait un goût amer.

« Il a dit que j’avais été empoisonnée. »

« Il n’a pas menti. »

D’un autre côté, qui donc aurait pu m’empoisonner ? Je mangeais la même chose que les autres, à la Confrérie, et personne ne m’approchait assez pour me glisser quelque chose dans mon plat.

J’inspirai une brusque bouffée d’air. À moins que… Non, c’était absurde. Totalement absurde.

Tout était bien trop confus. J’étais perdue, incapable de tirer une déduction logique à partir de ce que je savais. Je pressentais seulement qu’il me manquait des éléments essentiels, et qu’à moins de collaborer, je n’avais pas vraiment de moyen de les obtenir.

Ce fut un crissement aigu qui me tira de mes pensées. La chaîne gémissait, noyait les faibles plaintes du Freyr presque inconscient, mes phalanges étaient en sang, et mes omoplates douloureuses me criaient que l’heure était venue d’arrêter. Je jetai un bref regard à mon œuvre.

Arcade sourcilière fendue des deux côtés, pommettes déjà gonflées, nez brisé, le visage n’était qu’un pâle reflet du reste du corps du Vane. Son torse nu laissait apparentes la douzaine côtes brisées après mon passage, ses rotules étaient probablement éclatées, et s’il arrivait à rester droit quand il se réveillerait, ce serait un miracle. J’exhalai un long soupir nerveux tandis que, derrière moi, de lents applaudissements venaient saluer ma performance. Je fermai les yeux.

Au bout du compte, bosser pour un camp ou pour l’autre, qu’est-ce que ça changeait ? Le job était sensiblement le même.

La pensée m’arracha un rire mauvais, qui m’écorcha la gorge. Je me détestais déjà pour ce que j’allais faire, mais si ça pouvait sortir une dizaine d’anciens Élites de ce trou à rats, ça en valait la peine. Encore fallait-il trouver un moyen de sortir d’ici en premier lieu, mais j’avais des jours et des jours pour trouver un moyen de négocier ça.

— Tu penseras à venir à mes prochains interrogatoires, lança le Thor à côté de moi, partagé entre l’admiration et une étrange tension que j’assimilai à de la nervosité.

— Seulement si j’en tire quelque chose, répondis-je avec mon sarcasme habituel. Et si je change d’apparence.

Il haussa un sourcil.

— Hé, j’ai pas envie de me faire haïr par la moitié du monde mythologique. Pas que ce ne soit pas déjà le cas, mais…

Une brusque pensée fusa dans mon esprit, je levai le nez vers mon geôlier, qui attendait déjà de pouvoir me remettre mes menottes.

— Ou alors… hésitai-je. Ouais, non, vous ne pourriez pas, ce serait anti protocolaire.

— Arrête d’essayer de contourner le système en faisant semblant d’anticiper nos refus, riposta-t-il, narquois.

Je pouffai, envisageai un instant la possibilité. Ils auraient tellement à gagner en efficacité dans leurs interrogatoires en m’ayant, moi, à leur service… Enfin, moi ou tout autre Loki assez doué pour s’infiltrer dans l’esprit de quelqu’un, mais nous nous comptions sur les doigts d’une main. Sauf qu’ils seraient fous d’y penser, parce que cela impliquerait de me laisser mes pouvoirs, et ça m’étonnerait qu’ils en aient envie.

— Mais dis toujours… me glissa mon geôlier.

Je tendis mes mains en arrière, muette, les offris à la morsure de l’acier. À force, les marques rouges sur mes poignets étaient devenues permanentes, mais elles faisaient pâle figure à côté des autres cicatrices. Je souris presque en songeant que je pouvais maintenant négocier ça. Bon, cela me coûterait bien plus cher que nécessaire, mais dans l’absolu…

Abandonnant le Freyr dans sa petite pièce aux murs tachés d’écarlate, je me laissai conduire dans la salle immaculée dotée d’une vitre sans tain qui m’avait accueillie à mon arrivée ici. Je coulai un regard faussement désintéressé sur le côté tandis qu’on m’attachait à la chaise, curieuse de savoir ce qu’ils espéraient deviner sur moi en m’observant ainsi. Mais Kalyan, assis en face de moi, m’obligea bien vite à me recentrer sur lui en claquant des mains juste sous mon nez. Je cillai, tournai la tête, avisai son téléphone posé sur la table, dont l’écran venait de s’illuminer d’un message. Juste avant qu’il ne s’éteigne, j’eus le temps de lire la date à l’envers, et mon estomac remonta dans ma gorge.

Mardi quatre août.

— Bon. Qu’est-ce que tu veux en premier ?

Un goût de bile envahit ma bouche, acide et amer, je ravalai difficilement un hoquet d’horreur. Quatre août.

J’avais été capturée mi mai.

Ça faisait près de onze semaines que je pourrissais ici.

— Et pense aussi à la rétribution, Lokinette, faut qu’on puisse vérifier tes infos.

Brièvement, la pensée de ce que j’allais faire vint m’effleurer, et le regard désapprobateur d’Ekrest ancré dans mes souvenirs me fit vaciller. Mais c’était sans compter sur la colère tenace et la rancœur accumulée durant onze semaines de torture. Onze semaines d’abandon.

J’avais passé des heures à ressasser l’idée de ma collaboration, dans le mitard, et la seule chose que je pouvais maintenant faire était assumer ma décision et écarter les souvenirs de mon éducation. Renier celle que j’avais été, pour devenir celle qui ferait le nécessaire, qu’importe le prix.

— Un accès à une salle de sport. Quatre heures.

— Ça devrait aller, soupira-t-il.

Je jetai un bref regard à la vitre sans tain, et ajoutai :

— Par jour.

Il hoqueta, je souris, mais je ne lui laissai pas le temps de trop y réfléchir :

— Et une amélioration significative de mes conditions de vie et de déplacement. À commencer par les menottes. Celles-ci sont ignobles.

— On commence par les conditions de vie, décida-t-il immédiatement. Autre chose là-dessus ?

J’hésitai à peine.

— Un rythme de vie sur vingt-quatre heures, changements de luminosité inclus, des soins réguliers, et pareil pour la douche.

— Qu’est-ce que tu proposes en retour ?

Mardi quatre août. Des lieux et des horaires flashèrent dans mon esprit.

— La localisation et la date d’ouverture d’un portail.

— Vendu.

Je réprimai un sourire satisfait. Je connaissais mes opérations de routine sur le bout des doigts et, à moins de mener un bataillon entier sur place, les Thor ne seraient pas capables d’attaquer sans risquer de se faire démolir. Aussi lâchai-je presque sans hésitation l’adresse de la maison qui allait héberger le portail, ainsi que les horaires. Si j’étais encore à jour sur mon calendrier, il s’ouvrait ce soir même, et à l’instant où la Confrérie remarquerait la présence des intrus, elle modifierait le protocole, passerait à de nouveaux horaires. Que je connaissais aussi.

— Si c’est un leurre, on te retire tes privilèges, et tu passes directement à la Centrale, crut bon de menacer Kalyan.

— Je sais, marmottai-je distraitement, ne réfléchissant au sens de ses mots qu’après coup.

La Centrale. Il ne me fallut qu’un instant pour comprendre que c’était la zone de détention des Élites. Mon cœur se serra à cette idée ; je ne leur serais d’aucune utilité si je me faisais emprisonner avec eux. Ekrest avait été clair sur ce que je devais faire.

Alors je me mordis les lèvres, observai Kalyan se lever et sortir de la salle d’un pas tranquille, sans doute pour aller parler à ses supérieurs. J’avançai le buste, fis rouler mes épaules pour me détendre un peu, crispai et décrispai plusieurs fois de suite mes doigts sur les accoudoirs en patientant.

Le blond revint finalement au bout de quelques minutes, l’air légèrement contrarié, mais avec quelques bonnes nouvelles.

— Pour la douche, ce sera une fois par jour, et tu as en plus le droit à un coussin. Par contre, la salle de sport, ce sera deux heures pour le moment.

— Pourquoi ? demandai-je, même si j’anticipais déjà la réponse.

C’était probablement une question de personnel… En général, les systèmes de rondes étaient conçus pour surveiller les prisonniers dans des lieux précis, pas pour les accompagner à la moindre de leur envie. Et, de ce fait…

— Les roulements sont trop compliqués à gérer pour le moment, confirma-t-il, en écho à mes pensées. On ajustera plus tard si nécessaire.

— Ça le sera, l’interrompis-je.

— D’accord. À la prochaine info, bien évidemment.

Je roulai des yeux, ricanai.

— Comme si je n’avais pas saisi l’évidence…

Il se plaça sur le côté de la chaise, me mit un large bracelet doré au poignet. Je haussai un sourcil, étonnée, mais me laissai faire, curieuse de voir ce qui allait se passer. Kalyan ignora ma mimique, ajusta la taille de l’anneau grâce à une chaînette, le serra juste assez pour l’empêcher de glisser le long de mon bras ou de passer autour de mon poignet trop fin. Puis, il fit la même chose sur mon bras droit. Enfin, il défit les entraves qui me retenaient au siège, et mit simultanément la main dans sa poche.

Immédiatement, une puissante force d’attraction colla mes mains ensemble, sans que je ne puisse lutter. Un rire un peu nerveux, sincèrement surpris, m’échappa.

— Sympa… soufflai-je, amusée.

Kalyan me fit un signe du menton, et je me levai pour me diriger vers la porte. La moitié des gardes supplémentaires qui m’avaient été attribués après ma crise s’étaient déjà évaporés, et ceux qui restaient n’étaient là que par sécurité, vu leur position reculée. On assumait certainement que, maintenant que je collaborais, je ne ferais rien de stupide… à moins que les autres soient juste planqués derrière l’angle le plus proche, parés à intervenir au moindre problème. Ce qui me paraissait bien plus probable.

— Vous avez beaucoup de prisonniers qui sont aussi dociles ? lâchai-je en me retournant brusquement.

Je surpris du coin de l’œil sa main qui glissait instinctivement vers la matraque pendue à sa ceinture, mais il parvint à maîtriser son geste en voyant que je n’étais pas agressive. Il se détendit imperceptiblement tandis que je me remettais en marche.

— Non. Il n’y a que toi qui sois aussi placide, en fait.

— Ça explique les cris que j’entends souvent, ricanai-je.

— D’ailleurs, je me demande pourquoi, marmotta-t-il un ton plus bas.

— Pourquoi quoi ? Pourquoi je suis comme ça ?

Il ne dit rien, sachant que ma question était rhétorique. Je souris.

— J’ai l’habitude des prisons. Résister ne sert à rien. J’ai été du côté opposé assez souvent pour le savoir. Ça ne m’empêche pas de vouloir le faire. Terriblement.

Je pivotai à nouveau, me mis dos à la porte de ma cellule, l’empêchant de m’ouvrir, levai les bras en un simulacre de position de combat.

— Là par exemple. Je pourrais te buter en trois secondes. Grand max. À quoi est-ce que ça m’avancerait ? Eux me tomberaient dessus, et de toute façon, je n’ai pas mes pouvoirs.

Je ricanai, provocante. Les gardes que je venais de mentionner ne bronchèrent pas, se contentèrent de me fixer, sans détourner un instant le regard, guettant le moindre geste vraiment agressif.

— Franchement, grommelai-je, j’essaie vraiment de m’en sortir sans trop de dommages, en ce moment.

Kalyan me considéra un certain temps, silencieux. J’essayai de deviner ce qui se passait dans sa tête, mais la lueur dans ses yeux me déstabilisait. Il était intéressé. Presque… admiratif, aurais-je eu envie de dire. Même si je ne voyais franchement pas pourquoi, bien au contraire. La culpabilité me brûlait déjà la poitrine.

Finalement, il me fit un nouveau signe, et je m’écartai pour qu’il puisse m’ouvrir la porte. En revanche, lorsqu’il referma derrière moi sans m’avoir démontée, en m’adressant un sourire narquois, j’eus envie de lui sauter à la gorge. Surtout qu’il ne semblait pas prêt à le faire avant que je ne le lui demande.

— Kalinou ? Aurais-tu l’extrême obligeance de me détacher, s’il te plaît ?

L’excès de politesse sarcastique dans ma voix parvint à le faire rire, il porta à nouveau la main à sa poche. Apparemment, il devait avoir sur lui une sorte de télécommande, parce que je sentis la force d’attraction entre les deux bracelets s’évaporer immédiatement.

Le Thor m’adressa un dernier clin d’œil et s’en alla tranquillement, tandis que je filais m’affaler sur mon lit. Effectivement, un coussin pouvait être utile, songeai-je lorsque mon crâne tapa pour la millième fois contre le ciment. Le matelas était si fin qu’il ne servait quasiment à rien, à part préserver un minimum de chaleur, et encore. Je levai les yeux sur le plafond. Tout autour de moi, les murs étaient toujours aussi blancs qu’à mon arrivée. Je commençais à en avoir assez. Un peu de blanc passait, mais là, j’en devenais malade.

Pour changer un peu de paysage, je fixai mes nouvelles menottes, très semblables aux breloques qu’on pouvait trouver dans n’importe quelle boutique de bijoux. Larges d’environ trois centimètres, les anneaux dorés se fermaient par deux chaînettes de la même teinte. Kalyan avait pris soin de parfaitement les serrer, de façon à ce que je ne puisse même pas les faire tourner autour de mon poignet.

Et, comme je pus le tester, je ne pouvais pas simplement les dégrafer. La chaînette devait être enchantée, comme celle de mon collier – et Loki savait que je m’étais pourtant acharnée sur le fermoir. Je les observai encore un moment avec un léger sourire, amusée par les jeux de lumière sur leur surface lisse, puis en revins à ma contemplation mutique du plafond.

| † | † |

— Debout là-dedans !

Je souris en entendant la voix, mais ne bougeai pas d’un pouce. Ma couchette s’était en fin de compte révélée presque confortable, maintenant qu’il y avait un coussin et une couverture plus épaisse. L’un des gardiens les avaient fait passer la veille, en me gratifiant au passage d’un regard assassin que je n’étais pas sûre d’avoir mérité. J’avais tout de même vendu mon âme à Hel pour l’obtenir…

Kalyan grogna de façon parfaitement audible, mais ce grondement avait quelque chose d’amusé. La porte grinça, claqua. Ses pas lourds s’approchèrent de moi.

— Ne me fais pas regretter de t’avoir fait passer ce coussin… menaça-t-il.

Je me retournai, le fixai avec mon sourire en coin habituel, presque taquine pour une fois.

— Désolée… mais c’est tellement plus agréable, maintenant !

Il roula des yeux, et je me levai en grommelant, faussement agacée. Il me tendit une paire de baskets de qualité… étonnamment bonne, à ma grande surprise, et des chaussettes propres. Devinant ce qui s’annonçait, je les enfilai en quatrième vitesse, un sourire joyeux aux lèvres à l’idée de pouvoir enfin bouger un peu. Puis, Kalyan fit un signe vers l’extérieur. Mes bracelets claquèrent en se collant soudainement, la grille s’ouvrit.

La sensation d’avoir les pieds enfermés dans des chaussures, pour la première fois depuis deux mois, me perturba. Je cillai, sortis à petits pas, profitant de la différence de pression entre mes orteils et mes talons, faisant basculer mon poids d’avant en arrière juste pour apprécier la sensation d’avoir à nouveau des semelles. Kalyan me rejoignit à l’extérieur, m’attrapa par l’épaule et me poussa vers la gauche. Sans piper mot, il me mena silencieusement jusqu’à un escalier, devant lequel il me banda les yeux. Ensuite, je gravis les marches une à une.

Aveugle, je me fiais bien plus à mon nez et à mes oreilles que je le faisais d’habitude. L’escalier était circulaire. Je le savais parce que je sentais que je devais sans cesse obliquer vers la gauche, mais aussi parce que l’air circulait d’une façon différente autour de moi. De plus, je perçus aisément le changement de surface lorsque, des prisons, nous émergeâmes dans leur base. Le ciment lisse devint un dallage de pierres irrégulièrement disposées, taillées en rectangles. On me tira à droite, à gauche, puis deux fois à droite. Une nouvelle volée d’escaliers, droits cette fois-ci, encore des virages.

Le silence se faisait sur mon passage, puis les gens reprenaient en murmurant. Je sentais leurs regards désapprobateurs qui pesaient sur mes épaules, leur énergie magique qui crépitait tout autour de moi, l’air qui se chargeait d’ozone. Menottée, désarmée et vulnérable, face à des gens qui voulaient ma peau simplement parce que mes yeux avaient une couleur différente de la leur, j’avais l’impression désagréable d’être un lapin au milieu d’une meute de loups.

Puis, brutalement, les bruits du couloir disparurent, remplacés par un silence irréel. J’inspirai profondément, alors que le pas familier de Kalyan se rapprochait de moi. Il m’ôta mon bandeau, recula pour me laisser visualiser les lieux. Je cillai plusieurs fois pour accoutumer mes yeux à la soudaine luminosité des néons allumés. Normalement, les hautes fenêtres auraient probablement dû être ouvertes, mais les Thor ne voulaient sans doute pas que je puisse deviner où je me trouvais, aussi, les stores étaient baissés. Je m’arrêtai un instant sur les miroirs, qui me renvoyaient un reflet que j’aurais préféré ne pas croiser, pivotai sur mes talons en admirant les lieux.

Les machines flamboyantes et les équipements dernier cri, je les connaissais par cœur. Toute la pièce transpirait la modernité des salles de sport normalisées. Le plancher était en faux parquet poli mais, lorsque je levai les yeux au plafond, je vis de la pierre grisâtre taillée en blocs inégaux. Je souris intérieurement. Si mes souvenirs étaient bons, leur Q.G. était quelque part au nord de l’Italie. Et, au vu des apparences, ils devaient avoir investi un vieux château local. C’était une information qui pouvait toujours servir.

Kalyan sortit un petit appareil de sa poche, appuya sur un bouton, et l’attraction entre mes menottes s’évapora instantanément. Je lui lançai un sourire éclatant, m’étirai, fis craquer mes doigts. Un coup d’œil à la pendule me confirma que, oui, il était presque huit heures, preuve que mon estomac grincheux avait raison de se manifester. Mais j’avais deux heures, autant ne pas les gaspiller ; le petit-déjeuner m’attendrait.

Je me tournai vers mes gardes.

— Vous n’auriez pas un élastique, par hasard ?

La seule femme de mon groupe de matons poussa un long soupir, et en sortit un de sa poche. Je la remerciai platement, attachai mes cheveux en queue de cheval haute, et me dirigeai vers un tapis de course. Comme des ombres, deux soldats me suivirent, tandis que les deux autres restaient près de la porte, à surveiller chacun de mes mouvements. Kalyan lui-même se déplaça pour garder les yeux sur moi.

— Vous allez vous ennuyer, les prévins-je en paramétrant la machine pour un départ rapide.

Je commençai à courir, choisissant une vitesse loin en deçà de ma moyenne habituelle, pour me remettre en forme. Cela faisait près de trois mois que mon activité physique était restreinte au minimum nécessaire à ma survie, dans la mesure du possible, j’avais essayé d’économiser mes forces. De fait, la majeure partie de muscles avait évidemment fondu, et là où, habituellement, j’aurais couru durant trois heures d’affilée à ce rythme presque sans transpirer, j’avais déjà le souffle court alors que je n’avais parcouru que deux cent mètres.

Un soupir m’échappa, je fichai mon regard droit devant, et me forçai à avancer, au mépris de la sueur, de chacune de mes cicatrices, qui semblaient vouloir me tirer vers l’arrière et me faire tomber.

Au bout de trois quarts d’heure, j’étais en nage, hors d’haleine, et mes gardes échangeaient des regards surpris pas exactement… discrets. Ils ne s’attendaient probablement pas à ça. Pas à une endurance encore acceptable après un onze semaines d’enfermement, de coups et de violences. Bien loin de mon niveau habituel, j’étais en train de me drainer, je devais forcer mes pieds à avancer alors qu’ils hurlaient déjà au massacre, mais je tenais bon. Les années d’entraînement avec Ekrest payaient, mon mental tenait même quand mon corps voulait craquer.

Et puis, la porte derrière moi claqua. Je jetai un regard en arrière. Une brunette venait de rentrer, et Kalyan était déjà en train de marmonner une vague remarque réprobatrice, mais elle lui retourna un regard tellement meurtrier que je m’étonnai un instant qu’il ne se désintègre pas devant mes yeux.

— Ce n’est pas à cause d’une salope comme elle que je vais arrêter de venir sur mes horaires.

Je pris l’insulte injustifiée comme un coup dans les dents, imprévu, violent et, la mâchoire contractée, je me concentrai sur mes pas. Les classifications aveugles, les avis fermés et les jugements hâtifs, j’y étais habituée. Depuis longtemps, depuis ma plus tendre enfance au Manoir. Au début, j’avais été la petite nouvelle, la gamine qui se cachait dans l’ombre de son mentor. J’avais encaissé en silence les ricanements sur mon passage, les croche-pieds dans les couloirs et les menaces dans les angles obscurs où Ekrest ne voyait pas. J’avais attendu mon heure, je m’étais préparée et, une fois prête, j’avais défié Adam, lui avais arraché sa place de second Élite, et tous avaient dû se mordre la langue.

Alors qu’est-ce qui changeait, ici ? Pourquoi l’avis d’une étrangère dont je me foutais royalement importait-il ? Je ne savais pas vraiment.

Je lui opposai un visage lisse, à des kilomètres de la haine qui bouillonnait dans mes veines, tandis qu’elle s’installait sur un pec-deck en m’adressant une grimace dégoûtée.

À la suite de la brune, à des intervalles de trois minutes environ, d’autres personnes vinrent s’installer, enhardies par son arrivée. Pour la plupart, je me contentai de les regarder entrer, puis je m’en détournai pour en revenir à ma course. En revanche, eux ne se dérangèrent pas pour me lorgner ouvertement. Leurs grimaces étaient pour le moins déplaisantes, mais je préférai les ignorer. Ne pas lancer de guerre ouverte alors que j’étais submergée par les pupilles azur. Ne pas se faire carboniser quand je n’avais aucun moyen d’ériger ne serait-ce qu’un simple bouclier magique.


Une demi-heure avant la fin seulement, je finis par m’arrêter. Cela faisait quatre-vingt-dix minutes que je m’acharnais sur ce tapis. J’avais le cœur au bord des lèvres, mes poumons me brûlaient, mon estomac hurlait famine et la tétanie menaçait mes muscles. Mais quelque chose dans cette ambiance de haine ancestrale dans laquelle on m’avait plongée m’avait donné la motivation de me donner à fond. Je voyais déjà les courbatures se profiler à l’horizon, chose que je n’avais plus envisagée depuis quelques années après une course si courte, mais j’avais prouvé mon niveau, ma force. J’étais loin du gibier qu’ils s’étaient imaginés voir.

— Une heure et demie… murmura quelqu’un au fond de la salle.

Je laissai un léger sourire mutin effleurer mes lèvres, attrapai la gourde d’un litre qu’ils avaient eu l’extrême obligeance de m’amener, en vidai les trois quarts en quelques longues gorgées. Puis, je pris une vingtaine de minutes sur un tapis de gym dans un coin pour m’étirer longuement et reprendre mon souffle, nauséeuse, trempée de sueur et en nage, pestant toujours en silence contre ma chair meurtrie. J’avais l’impression d’être écorchée vive, malgré le bref passage d’une Eir la veille.

Finalement, un peu reposée, je me redressai péniblement, m’avançai en direction du centre de la pièce, où un carré de caoutchouc gris faisait office d’arène.

— Quelqu’un ? interrogeai-je à la ronde.

J’avais envie de frapper quelque chose qui pouvait essayer de me rendre mes coups. Juste pour me détendre, parce que je n’en avais pas vraiment eu l’occasion depuis des semaines. Encore trop récemment, si on occultait le Freyr qui m’avait servi de sac de boxe, c’étaient plutôt les autres – Kalyan pour ne pas le nommer – qui m’avaient frappée. Je me tournai vers lui, interrogatrice. Il secoua la tête.

— On ne peut pas, fit-il en désignant mon escorte.

— Pour ne pas me montrer vos faiblesses, raillai-je, ou plutôt pour vous maintenir dans l’illusion que vous pouvez me contenir ?

Du coin de l’œil, je surpris un mouvement sur la gauche. La brune qui m’avait insultée dès son entrée quitta la machine qu’elle était en train d’utiliser et se dirigea vers moi d’un pas résolu, les épaules crispées, l’air agressive. J’émis un ricanement sarcastique et me mis en garde, tout en évaluant l’espace que j’avais. C’était un carré de trois mètres sur trois. Peu de place, donc, et un combat majoritairement statique.

La brune se plaça, elle aussi, poings fermés devant elle. Je la détaillai en un coup d’œil critique, jaugeai sa position, évaluai ses faiblesses potentielles, immobile, dans l’expectative d’une première attaque qui ne tarda pas. Elle visa directement la mâchoire. Je m’esquivai souplement, ravie de voir que malgré la douleur et les muscles à moitié atrophiés, mes réflexes étaient restés les mêmes.

— Kal, ça ne te dérange pas si je l’amoche un peu, pas vrai ? questionna-t-elle sans me quitter des yeux.

Je n’attendis pas qu’elle ait terminé sa phrase pour placer une feinte. Mon coude fusa vers sa tête, mais j’arrêtai le mouvement au dernier moment pour lui donner plutôt un coup de genou dans le ventre. Elle se plia en deux, je reculai, un sourire caustique aux lèvres. Haine et douleur étincelèrent dans le regard de mon adversaire.

Les autres Thor avaient plus ou moins tous cessé ce qu’ils faisaient, s’étaient rapprochés pour observer. Mes gardes se tenaient légèrement en retrait, mais Kalyan gardait la main sur la télécommande de mes menottes, me fixait sans ciller. L’avertissement était clair. Je hochai imperceptiblement la tête.

La brune remarqua ce court instant de distraction, et à nouveau, son poing partit en avant. Prise au dépourvu, j’encaissai un atémi brutal qui me précipita au sol. Elle m’asséna un violent coup de pied dans les côtes, voulut m’en donner un autre dans le visage. Par réflexe, je parvins à attraper sa cheville en plein vol et à la renverser. Je me redressai en vacillant, l’esprit brumeux, secouai la tête pour éclaircir mes pensées. La brunette s’était entre-temps reprise ; elle tenta de frapper à nouveau. Mais je m’y attendais plus ou moins, cette fois-ci. Je déviai le coup avec mon avant-bras, en profitai pour lui attraper le poignet, et la faire basculer en lui fauchant les jambes. Même si elle opposa de la résistance, en moins de deux, elle se retrouva par terre. Je m’assis sur son dos, glissai un bras autour de son cou.

Comme prévu, une seconde plus tard, les menottes claquaient l’une contre l’autre. Les gardes pointèrent leurs fusils vers moi, les autres Thor se tendirent, l’odeur d’ozone envahit la pièce. Je me penchai un peu, soufflai à l’oreille de la Thor :

— Navrée de détruire tes espoirs…

Puis, je fis passer mes mains attachées autour de sa tête pour me dégager, et me releva. Toujours au sol, elle me lança un regard où colère et stupeur se disputaient la place.

— Hé, paix ! souris-je en direction de ceux qui regardaient.

Je levai légèrement mes mains en signe de soumission, plantai mon regard dans celui de Kalyan. Il ignora ma demande muette, me remit mon bandeau et me poussa hors de la pièce.


Je ne fus pas ramenée directement dans ma cellule. Au lieu de cela, lorsque mon geôlier ôta le sac noir sur ma tête, je découvris que j’étais dans une salle d’interrogatoire. Je me laissai attacher à la chaise tranquillement – de toute façon, je n’avais pas vraiment la possibilité de dicter mes conditions, à moins de les négocier – et fixai mon interlocuteur droit dans les yeux. Puis, je reniflai. Ça sentait l’after-shave. Il sentait l’after-shave. Et le shampoing au citron.

Sans que je ne sache pourquoi, cela me perturba.

— Qu’est-ce qu’on fait là ? demandai-je.

Pour la première fois depuis des semaines, il ne répondit pas à une de mes questions par un coup ou une décharge, mais par une phrase complète, comme une personne civilisée.

— On continue sur la lancée d’hier. Une équipe est allée vérifier tes informations.

— Le manque de confiance me blesse, ronchonnai-je, faussement déçue.

Un léger sourire vint errer sur ses lèvres, mais il ne releva pas.

— Comme le premier marché a été concluant, on continue sur la lancée… à moins que tu ne veuilles en revenir au classique ? ajouta-t-il avec un rictus.

Je secouai la tête en signe de dénégation. Reprendre les impulsions électriques, les coups de poing, de couteau, de matraque ?

— Non, ça va aller.

C’est lâche, songeai-je, grincheuse. Mon confort contre la Confrérie. Cela allait à l’encontre de toutes les règles que j’avais apprises. Mais, comme les opérations de sauvetage et les négociations en ma faveur semblaient avoir été suspendues, il fallait bien que je me débrouille à ma manière. Et comme il y avait d’autres gens qui dépendaient de ma capacité à sortir d’ici, ma conscience et mes émotions pouvaient se mettre en veilleuse l’espace de quelques semaines.

— En premier lieu, qu’est-ce que tu voudrais ?

Je me mordillai les lèvres, pensive. Ici, la bonne formulation aurait été : de quoi avais-je besoin ? Réellement. La réponse s’imposa tout de suite : de distraction. J’en avais assez de fixer un plafond blanc, des murs blancs, et un couloir blanc où les gardes passaient toutes les demi-heures. L’ennui me minait encore plus que les souffrances de mon corps et le sentiment fugace d’avoir été abandonnée, qui lui se manifestait de façon sporadique, quand je ne surveillais pas mes réflexions.

Mais, d’un autre côté, je me voyais mal leur demander une X-Box ou une Play Station. Quoique, j’aurais pu, mais c’était comme demander ma libération immédiate ou l’accès à un ordinateur : ça ne marcherait jamais.

— Des livres.

Kalyan haussa un sourcil.

— Du genre…?

— Des dystopies, de la fantasy… Vous avez une bibliothèque, quand même ? narguai-je.

Il jeta un coup d’œil à la vitre teintée.

— Un par semaine, proposa-t-il.

— Cinq.

Nouvelle grimace surprise.

— C’est comme la salle de sport… ajoutai-je avec un haussement de sourcils amusé. Imagine-toi à ma place deux secondes.

— Deux.

— Cinq.

— Trois.

— Cinq.

— Trois.

Je réfléchis un moment. C’était probablement le meilleur arrangement que je puisse faire, il n’allait pas me concéder autre chose.

— Trois.

— Et en échange ?

Je refis défiler toutes les questions qu’ils m’avait posées depuis mon arrivée ici. Ça tournait généralement autour des bases de la Confrérie, des entrées, des portails… et des captifs qui séjournaient chez nous. Un levier acceptable.

— Une estimation du nombre de Týr chez nous.

Il me considéra un moment. Ce n’était pas forcément sa Maison, mais c’était une maison Ase. Une alliée.

— Le nombre de Thor, plutôt.

Je secouai la tête.

— Un nombre précis, alors.

— Honnêtement, je n’en ai aucune fichtre idée. À part Cobb et le type qui est rentré chez lui… une semaine après, en principe… Bref, je ne me suis pas vraiment préoccupée d’eux. Mais dis-toi que la seule chose que je demande en retour, c’est des livres.

L’argument sembla porter, puisqu’il acquiesça finalement avec une grimace.

— Une dizaine. Quinze tout au plus.

Je ne précisai pas que c’étaient presque tous des sang-purs. Ce n’était pas exactement important pour Kalyan, mais pour les Týr, cela aurait pu l’être. Ces imbéciles se basaient sur la pureté du sang pour établir une bonne partie de leur hiérarchie, ce qui voulait dire que quelques uns de leurs hauts chefs leur manquaient depuis des mois. Un sourire m’échappa à cette idée. J’avais beau collaborer, trahir mon sang et ma famille, je resterais toujours une Loki, au fond. Une menteuse, une vipère dans leur nid.

Après tout, mon mentor était prisonnier à mon étage, distant de quelques couloirs seulement, en compagnie d’au moins une demi-douzaine de mes frères et sœurs. Il était hors de question que je le laisse là, à pourrir dans une base adverse, à se faire torturer pendant des années encore. Il était hors de question que je le laisse là tout court, même si Nídhögg se repaîtrait à ma mort de mon cadavre de parjure.

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