Saint-Louis, le samedi 18 juillet 2020

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Geneviève en était encore à débarrasser la vaisselle du petit déjeuné lorsque la sonnette retentit.

Déjà ? Bernard, c’est Julien, tu vas ouvrir.

Elle perçut le brouhaha de l’entrée alors qu’elle était en train de se débattre avec ce satané lave-vaisselle qu’il allait bien falloir se décider à changer.

Mer.. , la porte ne s’ouvre plus, maintenant !

— Bonjour m’an.

Elle se relava et tout son énervement s’envola devant la vue de son fils portant son petit-fils.

— Bon, j’suis à la bourre. J’ai déjà laissé les affaires dans l’entrée et la poussette est dehors.

Il déposa Victor dans ses bras. Geneviève sentit son cœur s’emballer un peu en recevant le nourrisson qui la regarda avec une petite grimace. Julien s’esquivait déjà.

— Tu restes pas ?

— Non, je rejoins les potes. J’ai enfin un moment de liberté, j’en profite.

— Demain, tu restes manger à midi quand même ? Ta sœur et Mathieu seront là, ils viennent exprès, eux non plus n’arrivent pas à te voir.

Julien marqua un temps d’arrêt, semblant hésiter.

— Oui d’accord, je viens pour midi. Je ne pourrai pas m’attarder, car il y a une heure limite pour Pfastatt. Bon, les gardiens nous connaissent maintenant et ils sont cool, mais faut pas abuser.

Il embrassa son fils sur le front ainsi que sa mère. Bernard entra à ce moment.

— Salut P’pa.

Il se retourna encore une fois

— Vous allez assurer hein ? Il a déjà trois dents, ça le rend grognon.

Il disparut. Bernard s’approcha du petit et se pencha sur lui. Il caressa la minuscule main et le bébé se mit à pleurer. Il regarda Geneviève avec des yeux de labrador.

— Tu crois que je lui fais peur ?

Elle pouffa.

— C’est bien possible, tu sais. Avec moi, je vois bien que c’est limite. C’est peut-être normal, finalement, il nous a vu combien de fois ?

Bernard réfléchit.

— Deux fois, non trois. C’est la quatrième aujourd’hui. Ben oui avec cette histoire de confinement, ça ne nous a pas facilité les choses aussi. Si tu rajoutes à ça les tracasseries administratives de la prison, comment veux-tu que ça marche !

Ils sortirent de la cuisine et montèrent à l’étage, vers la petite chambre tout récemment aménagée. Un superbe berceau trônait presque au milieu. Un solide berceau Bergen en pin massif, amoureusement habillé d’une belle literie blanche. Leur choix n’avait pas été difficile. Ils avaient privilégié la qualité. Ce jour-là, Geneviève avait senti monter une boule au fond de la gorge. Elle avait regardé Bernard et comprit qu’il ressentait la même chose. Les souvenirs affluaient avec leur cortège d’émotions.

Elle déposa doucement le bébé qui s’était calmé. Ils restèrent à le contempler. Il semblait décidé à s’endormir. Un sentiment de tristesse s’infiltra insidieusement dans le cœur de Geneviève.

— Quand j’y repense. Comment ai-je pu me bloquer comme ça. Quelle conne !

Bernard lui passa le bras autour de l’épaule.

— Eh bien, justement, n’y pense plus. Allez, viens, laissons-le dormir.

Geneviève n’en pouvait plus ; les yeux noyés de larmes, elle regarda Bernard.

— T’es sûr que t’as besoin d’autant d’oignons ?

Bernard souleva le couvercle de la marmite de fonte et huma son civet.

— Parfaitement, ça va être du Mozart !

Il la regarda.

— C’est bon, merci pour le coup de main.

— Ouais, chacun son truc, je retourne finir de préparer la table. Je te laisse à ton chef-d’œuvre.

Elle n’eut pas le temps d’atteindre le salon que la sonnette annonça les invités. Elle ouvrit la porte sur un énorme bouquet de fleurs. Elle ne put s’empêcher d’éclater de rire ; ça marchait à chaque fois.

— Mathieu, j’t’ai reconnu.

Il poussa le bouquet dans les bras de Geneviève.

— Et toujours de culture durable, je suppose ? commenta-t-elle en les dirigeant vers le salon.

— Comme d’hab, ça sent rudement bon, lança Chloé.

Geneviève embrassa sa fille et la regarda un instant.

— Je te trouve resplendissante aujourd’hui, ma fille.

— Hé !

— Bon, je vous laisse vous installer, je dois finir la table.

— Donc Julien vient bien, ce coup-ci.

— Il a intérêt oui, bon, il a promis.

— Ça fait combien… cinq, non presque six mois qu’on ne l’a pas vu, non ? demanda-t-elle à Mathieu.

Bien incapable de comptabiliser ce genre d’événement, ce dernier se contenta de hausser les épaules.

— Bon, je sais bien qu’avec son nouveau boulot, c’est prenant. Et puis il consacre tout le reste de son temps à Cathy et au bébé. Il y va quasiment tous les jours, je crois.

— Oui, répondit Geneviève, plus un week-end par mois et puis…

Le carillon de l’entrée l’interrompit.

— Quand on parle du loup !

Très vite, toute la famille se trouva réunie autour d’un apéritif maison, concocté par Bernard. Il posa, sur la table basse, des friands au fromage et des mini brochettes d’un mélange dénotant de tomates cerises et de melon. Il leva une bouteille.

— Et on ne déroge pas à la tradition : vin de noix !

Tout le monde éclata de rire. Bernard regarda son épouse avec un clin d’œil. Les mots étaient inutiles, elle saisissait bien l’allusion avec cet apéritif qui avait accompagné les meilleures réunions de famille, comme les pires.

— Euh, moi je préférerais un jus de fruits, demanda Chloé.

Bernard resta un moment hésitant.

— Bon, écoute… OK si tu veux je vais te chercher ça. Tu n’aimes plus mon vin de noix ?

— Il est bon ton vin de noix, papa, mais pour aujourd’hui, je préfère.

Elle se tourna vers Julien.

— Et comment va Cathy ?

Il eut un rire perlé.

— Alors, elle avait déjà réussi à séduire beaucoup de codétenues avec son histoire. Son statut s’était encore amélioré avec sa grossesse, mais maintenant, avec le bébé, alors là on est au plus haut, finit-il avec un geste de la main. Elles sont toutes gâteuses devant Victor. Il reçoit pas mal de petits cadeaux.

— Mais finalement, son procès va avoir lieu quand ?

— Ça, c’est moins marrant. La situation sanitaire a repoussé les procès en général. On ne pense pas qu’il ait lieu avant le printemps prochain, finit-il en regardant sa mère.

— Ah oui quand même, et elle le prend comment ?

Il eut un soupir.

— Oh, très bien. Au final, ça ne change pas grand-chose pour elle. Sa préventive sera longue, voilà tout.

Il devint, d’un coup, beaucoup plus grave.

— De toute façon, j’ai discuté encore récemment avec son avocat.

Il se tourna vers Geneviève.

— Tu le sais bien, maman.

— Oui, reprit Geneviève. Il ne faut pas oublier la gravité des faits et dix ans semblent le minimum. Avec les remises de peine possibles, sa détention ira quand même bien au-delà de 2021.

L’atmosphère s’était alourdie dans un silence épais. Ce fut le moment dont profita Capucine pour faire son entrée discrète. Comme à son habitude, elle se dirigea droit vers Julien et lui sauta sur les genoux. Elle ronronna immédiatement, dès qu’il la toucha.

— Elle a maigri, non ?

— C’est l’été, répondit Geneviève, elle mange beaucoup moins, mais dort toujours autant.

Les chats portent en eux naturellement cette désinvolture mélangée d’insolence qui ont le don de dissiper les tensions.

— Allez ! un deuxième tour de vin de noix ? lança Bernard.

— Au fait, reprit Chloé en arrêtant le geste de son père. Si je me souviens bien, le bébé ne peut plus rester là-bas, avec Cathy, au-delà de dix-huit mois. Et après ?

— Exact, répondit Julien et heureusement d’ailleurs. La prison, il y a mieux quand même pour un enfant. T’imagines quand il va commencer à marcher ?

Il reprit un friand.

— J’ai déjà discuté de tout cela avec le directeur de la prison, maman était là. Ils vont tout faire pour que le lien familial soit conservé, d’autant plus que notre situation est quasiment exceptionnelle par rapport aux femmes qui accouchent en prison. Ce sont souvent des femmes fragiles, seules et même, parfois, incapable de s’occuper de leur enfant.

— Et puis maman doit quand même avoir plus de facilité pour arranger le coup, non ? reprit Chloé.

— Oh ! ne crois pas ça, rétorqua Geneviève. Ce n’est pas parce que je suis commandante de police que j’ai un passe-droit. Non et je ne voudrais pas m’en servir de toute façon. Cela pourrait être mal vu au final.

— Il n’y aura pas de souci, reprit Julien. Chez nous, la famille est solide. Je serai en première ligne. On ira très souvent se retrouver avec Cathy là-bas et ensuite il y a les grands-parents, finit-il en les regardant avec un grand sourire.

— On ne demande pas mieux, répondit Bernard. Pour l’instant, il nous voit tellement peu qu’on lui fait peur.

Un grand éclat de rire accompagna une troisième tour de vin de noix.

— Eh bien les grands-parents vont être sollicités de plus en plus, lança Chloé avec un grand sourire.

Mathieu saisit la main de sa compagne, geste qui n’échappa nullement à Geneviève. Une bouffée de chaleur la submergea. Tous les regards convergèrent vers Chloé.

— Ne me dis pas que… commença Geneviève.

— Si ! confirma Chloé.

— Oh, ma chérie.

Elle la prit dans ses bras.

— Bon on devrait peut-être déboucher le champagne non ? suggéra Bernard.

— Non papa quand même, on va s’arrêter là, intervint Julien.

— Ah, OK, maintenant, je comprends le coup du jus de fruits. Ça me turlupinait cette histoire. Allez ! on trinque quand même.

Une immense vague de bonheur submergea Geneviève. La famille s’était totalement retrouvée. Malgré tout, il en manquait une à l’appel.

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