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II


Des tonneaux servant de cheminées illuminent le campement à l’intérieur du grand Sénon, devant les portes scellées pour la nuit. Les gardes font des rondes, jamais seuls, et sont armés. Ambre enlève son sac pour soulager ses épaules, et comme le reste des voyageurs entreprend de mettre en place son lit de fortune. Elle s’installe dessus quelques secondes plus tard.

« Placez-vous bien parce que vous ne pourrez plus changer d’endroit après ! tonne un homme d’une cinquantaine d’années, vêtu d’un brassard bleu indiquant les abréviations GS.

— Pas de chahut ni de disputes, pas de vol ni d’agressions, ou vous serez jetés au trou pour le reste de la nuit ! énonce une femme, qui lui semble assez familière.

— Ayez des bonnes manières donc ne causez pas de bruit à quatre heures ! s’exclame une deuxième femme en passant dans les rangs. »

Vingt personnes assurent la sécurité du campement tandis que quinze autres patrouillent le long des remparts. Aux frontières, le grand Sénon compte une cinquantaine de camps où les voyageurs sont autorisés à s’y arrêter. Il faut montrer patte blanche pour pénétrer dans l’enceinte des villes et villages. Les cartes d’identité de l’ancienne époque sont des documents légitimes, toutefois pour ceux nés dans la nouvelle ère, de simples documents rédigés par un proche ou un parent peuvent être demandés. La raison de la visite doit être donnée et conforme au séjour. En cas de mensonge, les gens peuvent être expulsés de la région. Dans le cas contraire, ils doivent se tenir à carreau.

Ambre voyage toujours avec une carte d’identité, fabriqué par son oncle, ainsi qu’une attestation prouvant son identité. Peut-être que dans un monde pareil, cela ne vaut rien, toutefois le grand Sénon garde une part du passé ancrée dans le présent.

Assise en position de lotus, elle prend le temps d’observer ses compagnons pour la nuit. C’est la première fois qu’elle se rend dans un tel endroit, rempli par beaucoup d’humains. Fascinant et terrifiant à la fois. Elle les observe avec méfiance tout en sortant une ration de survie de la poche arrière de son sac à dos.

« Est-ce que vous avez ce vieux-là sur la route ? demande une femme, les cernes sous les yeux.

— Avec un moignon sanglant et qui braille à qui veut l’entendre son discours illusoire ? résume une adolescente, moqueuse. Je l’ai vu, ouais. Putain de pervers aussi, ajoute t-elle après quelques secondes.

— Je crois qu’on l’a tous vu si on a pris la route du grand Sénon, non ? En tout cas, il attire déjà les Dévorés, j’ai failli me faire avoir à cause de ce connard-là ! rouspète un homme d’une trentaine d'années, possédant une jolie barbe taillée.

— Et toi, tu l’as vu ? demande l’adolescente, se tournant vers Ambre qui hoche simplement la tête.

— Oh ouais, elle ne parle pas, ne cherche pas. À moins que quelqu’un ait un tableau sur soi ou un cahier… explique l’homme, caressant sa barbe avec un sourire enjoué.

— Oh… Mon frère est comme ça aussi. »

Un tour de table, et les présentations sont données. La femme la plus âgée du groupe se prénomme Sofia, une sexagénaire qui malgré son âge est encore pleine de vie. Elle rayonne de joie, son sourire éblouit. Sofia a été brièvement dans des groupes de survivants au cours de ces dernières années avant de s’aventurer vers une destination inconnue. Elle continue jusqu’à ce que son corps, jusqu’à ce qu’elle trouve un lieu de repos. À droite de Sofia se trouve une adolescente, Emilie, qui comme le reste du groupe voyage toute seule. Armée d’une kalachnikov, elle brave tous les dangers à la recherche d’une famille perdue. D’un père enlevé par des fanatiques, d’une mère partie à sa recherche, d’adelphes qui n’ont plus donné de signe de vie en cinq années d’attente. Du jour au lendemain, Emilie a quitté les Lions du Centre pour les retrouver. Et enfin, l’homme à la barbe est un ancien vétéran, qui appartient au clan des Loups du Nord. Aurélien erre à la recherche d’enfants.

« Il n’est pas un pervers mais un pédophile, déclara Aurélien, sortant un paquet de cigarettes de sa poche intérieure droite.

— Plaît-il ?

— Tu m’as bien entendu. J’ai entendu des rumeurs sur ce gars, un bon gros porc qui touche de manière inappropriée des enfants. Apparemment, un groupe aurait répliqué et lui aurait coupé une jambe pour le punir.

— Que t’a-t-il dit ? demande doucement Sofia à l’adolescente.

— Que je suis laid sans homme à s’occuper. Qu’il fallait que je prie pour me faire pardonner de mes péchés : d’être libre quoi ! répond Emilie.

— Un hérétique, voilà ce qu’il est, marmonna Aurélien, songeant à l’achever la première fois qu’il le verrait. »

La discussion s’arrête là. Un garde, une femme imposante aux cheveux courts coiffé d’une casquette et portant le brassard du grand Sénon, vient s’installer dans le cercle avec deux hommes dont Ambre n’arrive pas à discerner l’âge.

L’âge, un point important. Les humains vieillissent lentement, chose qui a été vivement remarquée ces trente dernières années quand certains se sont demandés la raison pour laquelle les anciens paraissent encore si vivaces. Encore une fois, Ambre n’a pas de réponses concrètes, que des suppositions.

« Où vous rendez-vous après l’hiver 2073 ? questionne un homme chauve.

— Vers le nord, répond aisément Emilie.

— L’ouest, vers l’ancienne Bretagne, là-bas peut-être je prendrai ma dernière inspiration.

— Et toi, Auré ?

— L’est, il faut que je vois le Colonel, dit Aurélien, se caressant la barbe.

— Et toi ? demande la femme imposante à Ambre. »

La jeune femme sort un petit carnet de son sac à dos sous leur regard perçant, se saisit d’un crayon et griffone quelque chose. Elle déchire la page et la passe à sa gauche, au chauve qui après avoir lu fait passer le mot. Les gardes affichent une mine sombre. Le reste du groupe regarde avec stupeur Ambre, choquée par sa destination.

« Paris ? Tu connais au moins ses dangers ? exige de savoir la femme aux cheveux courts.

— Il paraît qu’un virus y fait encore rage, dit Emilie, se ressassant de ce qu’on lui a déjà dit sur la capitale maudite.

— Ce n’est pas ça, enfin pas vraiment. C’est là-bas que sont nés les premiers Dévorés et Tourmenteurs…

— Mais pas seulement, coupa Aurélien d’un ton sec, c’est là-bas où des centaines de milliers de gens ont trouvé la mort à cause d…

— Assez ! tonne le commandement du camp en venant dans la conversation. Sacha, Antoine, Ludovic, à vos postes, ordonne-t-il à ses subordonnés avant de se tourner vers les étrangers, vous, dormez ! »

Vingt-deux heures, extinction des feux. Ambre demande l’autorisation d’aller uriner. Elle est escortée par le commandement, lui-même, un homme balafré. Des toilettes naturelles ont été mises à disposition à l’extrémité du camp, entourées par des constructions en bois. La jeune femme urine en quelques secondes, s’essuie à l’aide d’un chiffon flottant dans une bassine puis met du sable dans la cuvette de la toilette.

« T’es la gamine à Argent, n’est-ce pas ? exige de savoir l’homme aux cicatrices, les bras croisés. »

Elle acquiesce, les yeux écarquillés.

« Ton père et moi… nous sommes de vieilles connaissances. Sacha est une amie à ta soeur, c’est la femme aux cheveux courts qui participait à la conversation de tes compagnons de nuit. Nous leur dirons que tu vas bien, Ambre. Dis-moi pourquoi tu souhaites partir à la capitale de ces Horreurs ! »

De vieux amis, convénients, non ? Ambre soupire, voilà pourquoi Sacha lui paraît si familière. Elle saisit son carnet sous le regard étonné du commandement. Il n’a pas encore saisi qu’elle ne parle pas. La jeune femme prend quelques minutes pour écrire puis tend la page à l’homme. Ce dernier lu d’une traite.

« Personne ne t’a rien dit… Plaît-il ? murmure-t-il, et il chiffonne le papier dans sa main, en colère. La vérité ne va pas te plaire, je te le garanti, bon courage à toi. Reste ici, cet hiver. »

La vérité ne va pas te plaire. Encore cette phrase ! Est-ce que tout le monde a cette phrase dans la bouche ou les gens, se sont-ils tous passés le mot ? Vivement que l’hiver passe, ça risque d’être long avec lui et l’autre… La probabilité que je croise des gens qui connaissent ma famille est quasiment nulle et pourtant…

L’ami de son père l’accompagne jusqu’à sa couchette, la salue puis s’en va et continue sa ronde. Ambre se couche, les questions tourmentant son esprit, et tente de s’endormir.


À suivre... 

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