Partie II

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Il n'a pas pu la sauver. Au moment où il ouvre les paupières il en est certain. Ça pue le matériel stérilisé et la lumière lui blesse tant les yeux qu'il finit par les refermer, une grimace collée au visage. Son corps est douloureux, contusionné, mais il est habitué, il n'y fait pas attention ce jour-là plus qu'un autre. Ça ne fait aucune différence pour lui. La seule chose qui change, c'est qu'il vient de tout perdre. Il le sait, mais il ne s'en rend pas compte. Il ne se l'avoue pas, relayant dans un coin de sa tête ses certitudes, donnant raison à ce qu'il est plus simple de croire.

Cette odeur lui donne la nausée, à lui, qui y est pourtant habitué. Il n'aime pas les hôpitaux sous cet angle de vue.

Un léger courant d'air vient redresser les poils de ses bras lorsque la porte s'ouvre sur un homme vêtu d'une blouse blanche.

- Comment vous sentez-vous ?

- Comment va-t-elle ?

Le silence est long, beaucoup trop long. Le jeune homme ouvre les yeux sur le médecin qui lui fait face, lunettes au bout du nez. Il le regarde par-dessus celles-ci.

D'un regard triste.

Compatissant.

Un regard qui en dit beaucoup trop long lui aussi.

La bombe à retardement lui explose en pleine figure, au moment où le médecin lui exprime tous ses regrets pour le décès de sa compagne. Passé le moment de choc où il ne remue pas un cil pendant de longues secondes, qui s'égrènent en minutes, des sanglots viennent le secouer. Incapable de contrôler ses tremblements, Newt sent le sang se retirer de ses joues tandis qu'elles sont inondées des larmes qui se détachent de ses cils. Lorsque le visage d'Aurore se glisse sous sa vision trouble, un gémissement empreint de douleur s'échappe de ses lèvres, et une série de cris révoltés s'ensuivent, le déchirement laissant place à une colère sourde.


Il aurait dû mourir à sa place.


Cette pensée le hanta les mois suivant ce réveil qu'il n'aurait jamais voulu connaître, sinon près d'elle. Il l'aurait regardée amoureusement en lui racontant ce qu'il venait de vivre, trop heureux de revoir son visage indemne, elle lui aurait assuré que ce n'était qu'un mauvais rêve, qu'il ne pouvait pas se débarrasser d'elle comme ça.

C'était devenu une habitude, ancrée dans son quotidien : d'un pas raide s'approcher du placard, prendre une bouteille, se remplir un verre de whisky, le vider d'un seul trait : véritable cliché. La tête avait commencé à lui tourner lorsqu'il avait avalé le précédent avec la volonté d'un homme qui ne veut pas accepter la vérité. Tout était sa faute. Ses yeux étaient bouffis par les larmes versées et l'alcool. Il renifla et ne s'enquit plus cette fois de se servir le plus dignement possible un verre de Jack Daniel's. Il amena la bouteille à ses lèvres et rapidement sa gorge le brûla de l'incendie qui s'y alluma. Il écarta de lui l'alcool et toussa, postillonnant sur les meubles que lui et Aurore avaient choisis ensemble. Son haleine était forte, mais Newt ne s'en rendait pas compte. Il ne se rendait compte de rien. Il ignorait sa propre chute.

Il ne pleurait plus depuis quelques jours, mais ses yeux étaient humides en permanence. Et malgré l'image qu'il pouvait renvoyer de quelqu'un qui commence à sortir le nez de l'eau, il s'enfonçait un peu plus dans les profondeurs. Le nœud ne descendait pas, bien au contraire. Il grossissait, comme une tumeur dont on ne parvient pas à se débarrasser, qui prend de l'ampleur, railleuse, attendant la moindre faiblesse pour finir le travail entrepris, trancher les derniers fils avec une brutalité crainte.

Il y pensait de plus en plus souvent. Pire que cela c'était une véritable obsession qui le rongeait. Une partie de lui résistait encore à ce nœud qui l'étouffait de l'intérieur, qui enserrait son cou comme une corde autour de celui du condamné à mort, mais il finirait par se résoudre. Ce n'était qu'une question de temps avant qu'il n'y cède.


Il aurait dû mourir à sa place.


Newt se déplaça maladroitement pour rejoindre le canapé. Il se laissa tomber sans la moindre délicatesse sur les coussins, renversant de l'alcool sur le sol. Il lâcha une grossièreté dans sa barbe d'une semaine, et évita de peu de faire tomber de nouveau le contenu de la bouteille sur le tapis aux couleurs vives, lorsque plusieurs coups s'abattirent sur la porte d'entrée.

- Je suis pas là, foutez-moi la paix.

La voix du jeune homme était caverneuse, égratignant le silence autour de lui. Cependant, son avertissement n'eut pas l'effet escompté puisqu'une silhouette à peine plus robuste que la sienne s'introduisit dans le salon, provoquant un soupir de lassitude chez Newt. Les joues de ce visage malheureusement connu se piquèrent de rouge lorsque les yeux tombèrent sur ce qu'il restait de son frère, un mètre plus bas. Il le toisa de toute sa hauteur, l'écrasant de tout son poids, sans la moindre forme de pitié dans le regard, sans rien d'autre qu'un agacement non dissimulé.

- Tu n'en as pas marre de rester là à te morfondre ?

Sans daigner donner la moindre réponse, l'intéressé se contenta de détourner le regard sur une forme invisible, et fit une tentative unique pour avaler une nouvelle gorgée d'alcool. Il n'eut ni le temps ni l'occasion d'y parvenir la première fois ni même d'essayer une seconde, puisque la bouteille lui fut violemment arrachée des mains. Il protesta mollement, plus grincheux que véritablement autoritaire, et comprit rapidement qu'il n'avait aucune chance face à la sobriété de son grand frère. De toute manière la nausée le dissuada bien rapidement de se heurter à la fin de la bouteille.

- J'en ai assez de te voir te saouler du matin au soir.

- Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Je suis plus rien sans elle...

- Newt je t'en prie, écoute-toi parler ! Nom de Dieu elle est morte ! Ça fait des mois que tu ne fais plus rien de ta vie, reprends-toi en main !

Le regard noir du plus jeune se planta sur le visage crispé de son aîné. Il l'aurait frappé s'il en avait été capable.

- Tu l'as jamais aimée. T'as même pas fait semblant de me soutenir à son décès.

Si son timbre de voix oscillait dangereusement, avec un ridicule épouvantable, le reproche était très clair et ô combien crédible, lui. Cela n'empêcha pourtant pas l'autre de coller son nez devant lui.

- Je conçois que ça n'ait pas été facile, mais pas que tu te laisses sombrer à cause de cette femme. Elle n'est plus là, il va bien falloir que tu l'acceptes et que tu vives avec.

Il se redressa alors, visiblement déçu par le silence du cadet.

- Papa et maman sont inquiets pour toi. Tu pourrais au moins leur donner de tes nouvelles...

- Pourquoi ? Pour qu'ils ne dorment plus de la nuit et t'envoient veiller sur moi tous les jours ? Non merci. Ils ne valent pas mieux que toi, eux aussi ont été odieux envers elle.

Un long silence emplit la pièce chargée de vapeurs d'alcool et d'électricité. L'un comme l'autre ne supportaient pas leur présence mutuelle. C'est Newt qui finit par perturber le calme, avec une certaine brutalité.

- Je t'ai rien demandé, tu peux partir.

- Je ne veux pas que tu fasses une bêtise.

- Je vois pas en quoi ça te préoccupe, alors laisse-moi tranquille.

Le regard de l'aîné était sévère, aucune étincelle de compassion ne venait éclairer le fond de ses yeux. Gardant la bouteille de whisky à la main, il sortit une petite carte de sa poche arrière.

- Tu devrais aller la voir. Si tu ne veux pas me parler, essaie avec elle. Ça te ferait du bien.

Sans qu'un mot supplémentaire ne soit échangé, il déposa le carton blanc et s'en alla. Quant à l'autre, sans un seul regard pour autre chose que la forme invisible, il resta immobile jusqu'au moment où son estomac, révolté, l'obligea à se lever pour régurgiter la dose plus qu'indécente d'alcool qu'il avait ingéré.


Il aurait définitivement dû mourir à sa place.

Mains tremblantes.

Il fait sombre. Je ne vois que l'obscurité qui s'étire. Je ne sens mon corps qui m'entraîne un peu plus vers les abysses. Et je laisse faire. Je n'essaie de me raccrocher à rien.

Nouvelle nausée.

J'essaie de me souvenir, de faire apparaître quelque chose dans ce terrier. Mais rien. Pas la moindre étincelle. Pas le moindre fragment d'histoire. J'ai les yeux grands ouverts mais je ne perçois rien.

Bile acide, se déversant à flots dans la bassine.

Je crois que je suis perdu. Je ne retrouve pas mon chemin. Et je ne le veux pas de toute façon. Je me sens si mal. Jamais je n'avais eu un tel sentiment d'impuissance, de douleur.

Gouttes de sueur.

Ma chute s'interrompt. J'ai enfin touché le fond. La terre est meuble, je le sens sous mes pieds. Je touche les parois, lisses. Je n'ai aucun espoir de sortie.

L'estomac est vide. L'âme aussi.

Je suis certain d'une chose, je ne peux pas tomber plus bas.

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