Chapitre 5 : Zenfei

9 minutes de lecture

Sur Arnès, chacune des sept civilisations possédait sa propre et unique cité. Elles vivaient en autarcie sur leurs continents et interagissaient très peu entre elles, peut-être à l’occasion pour se déclarer la guerre. Ces agglomérations étaient habitées, à peu de chose près, exclusivement par l’espèce qu’elles représentaient. Les diverses populations se trouvaient très isolées les unes des autres. Ainsi, la mixité des peuples demeurait très rare.

Un millénaire auparavant, un jeune shaman de la race des Saurens partit explorer le monde. Un jour, il arriva sur une immense île déserte. Il y découvrit une gigantesque ville en ruine. Après plusieurs semaines de fouille sur les lieux, il dénicha une dépouille en assez bon état de conservation. La légende affirmait que grâce à ses talents shamanique, il aurait vu et parlé avec l’esprit de ce corps. Il semblerait que celui-ci appartenait à la race des Primas.

On racontait qu’il aurait passé des mois seul sur cette île à discuter avec cette âme errante. C’était sur les paroles de celle-ci qu’il avait décidé de fonder ici même, sur ces ruines, la cité emblématique que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de Zenfei.

Cette nouvelle localité possédait la particularité de symboliser la reconstruction partielle d’une mégapole qui datait de l’ère des Primas. Elle s’étendait sur une petite section de la superficie des vestiges qui laissait imaginer la démesure des édifices érigés à leur époque.

Une portion des décombres rebâtie, ce jeune sauren fit dresser un immense temple au cœur de la ville. Celui-ci servirait de tombeau. Le Prima qu’il avait découvert bénéficierait ainsi d’un lieu de repos éternel. Selon des savants venus expertiser le corps, l’entité semblait peu âgée et de sexe féminin.

Toujours d’après la légende, il se serait épris éperdument de cette dernière. Mais ne pouvant concrétiser cet amour, il avait décidé de l’utiliser pour unir les peuples d’Arnès. Pour y parvenir, il constitua les bases d’une religion, l’Ordre de Mwrida.

Beaucoup pensèrent que Mwrida correspondait au nom de son fondateur, mais en réalité, c’était celui de sa favorite. Grâce à lui, elle fut élevée au rang de divinité. Il se faisait passer pour son médiateur afin de partager une idéologie de paix et de prospérité.

Le fait qu’il fut la première personne à avoir interagi avec un Prima, le rendait sacré aux yeux du reste du monde. Les individus de haut rang de tout Arnès migrèrent progressivement vers Zenfei. Ils venaient avec l’intention de vivre aux côtés de l’être le plus important.

Très rapidement, sa religion se répandit à travers les civilisations. Une statue à l’effigie de Mwrida fut érigée au centre des grandes places de chaque cité. Dans le Temple de Zenfei, son corps était exposé telle une relique sainte à la vue de tous.

après quelques dizaines d’années, Zenfei concentrait à elle seule presque la totalité de la bourgeoisie arnésienne. De plus, elle s’avérait l’unique cité cosmopolite. De capitale religieuse, elle était devenue capitale mondiale. Chacune des civilisations participait au régime afin de gouverner la planète.

Le Haut Conseil fut formé à partir de leurs divers délégués administratifs. Il n’était qu’une des douze chambres que comptait le système en place. Il était dédié à la direction. Parmi les onze autres, on pouvait prendre en considération les départements suivants : l’éducation, les sciences, le commerce, le patrimoine, l’art, l’environnement, la santé, la défense, l’artisanat, la magie et la diplomatie.

Depuis la construction de Zenfei, Arnès s’était apaisé. Le jeune shaman pouvait se féliciter d’avoir réussi à rallier les civilisations et préserver la paix. L’Ordre de Mwrida s’était imposé comme religion unique d’Arnès. À ses débuts, la bienveillance régnait. Cependant, pour des raisons obscures, ses croyances s’assombrirent.

À la même période, les savants jouaient aux apprentis sorciers. Sans se faire prier, l’Ordre de Mwrida décréta que tout ce qui se rapportait de près ou de loin à de la magie devait être limité et surveillé. C’était Mwrida en personne qui l’aurait demandé au jeune shaman.

Le Haut Conseil avait par voie de conséquence mis en place la Bride. Officiellement, la politique et la religion restaient indépendantes l’une de l’autre. Mais pour certains, ils avaient l’impression que c’était l’Ordre de Mwrida qui tirait les ficelles.

Toutefois, la très grande majorité des gens n’y croyait pas et criait à la conspiration. Ainsi, tous ceux qui essayaient de lui nuire, d’une façon ou d’une autre, se voyaient déclarer hérétiques. Il s’agissait de la pire sanction que l’on pouvait recevoir.

Les hérétiques incarnaient l’ennemi d’Arnès, de chaque civilisation, de chacun de ces citoyens. Le monde avait le droit, et surtout le devoir, de les tuer. Ceux qui se refusaient à exécuter cette règle obtenaient le même statut.

Plus les années passèrent, plus la mentalité au sein de l’Ordre de Mwrida changeait. De religion pacifique et solidaire, elle avait évolué en inquisiteur et austère. Beaucoup avaient également remarqué une modification dans le comportement du fondateur. Avec le temps, il commençait à s’enfermer peu à peu dans le temple de Mwrida, au point d’être considéré comme un ermite.

Son esprit semblait tourmenté. En vieillissant, sa force spirituelle s’était affaiblie. L’emprise de sa belle aurait pris le dessus. L’amour qu’il éprouvait pour elle le consumait ; le poussant parfois à la folie.

Avant qu’il ne se soit reclus auprès d’elle, il avait pu fonder une société secrète : la treizième chambre. Malheureusement, la démence le gagna. Cette fameuse chambre œuvrait alors pour des desseins bien sombres. Uniquement lui et ses membres connaissaient son existence.

Elle prit le nom de Majestic 13. Au regard du reste du monde, le monarque religieux dirigeait seul l’Ordre. Mais en réalité, il s’avérait hors course. La folie l’avait conduit à sa perte et il fut enfermé dans les sous-sols du temple. Désormais, c’était le Majestic 13 qui commandait.

Afin d’agir publiquement, ils annoncèrent la mort du fondateur. Ce fut un choc terrible à travers les populations. Pour garder l’anonymat, ils organisèrent de fausses élections pour trouver son successeur. Ils choisirent donc comme remplaçant un nouveau shaman qui n’était autre que le président du Majestic 13.

Il possédait une certaine notoriété qui lui offrait une véritable emprise et une crédibilité aux yeux des fidèles. Pendant ce temps, le fondateur de Zenfei et de l’Ordre de Mwrida ne paraissait plus que l’ombre de lui-même. Son destin était scellé, il allait périr dans les geôles de son refuge. Après tout, ne désirait-il pas se laisser mourir pour se retrouver aux côtés de sa bien-aimée ?

En sa mémoire, une statue fut érigée dans le Temple de Mwrida. Zenfei connut une vague sans précédent de fidèles venus se recueillir auprès de cette dernière. Arnès avait perdu celui qui avait marqué l’Histoire.

Après plusieurs années de deuil mondial, la joie commençait à regagner les cœurs. Ironie du sort, le successeur du défunt avait succombé lui aussi aux charmes de Mwrida. Mais il ne l’avait confié à personne, de peur de devoir abandonner son poste. La treizième chambre, qui officiellement n’existait pas, avait réussi à amadouer certains membres de la première, le Haut Conseil.

Cette alliance stratégique leur offrait les rênes du pouvoir, dominant ainsi le monde entier. Grâce au soutien de ce dernier, le Temple de Mwrida comptait un nouveau niveau sous le sous-sol pour y installer des quartiers du Majestic 13. Le domaine de prédilection de cette chambre secrète : exercer son emprise sur la planète.

À elle seule, elle couvrait l’ensemble des compétences des douze autres. Elle disposait en coulisse, entre autres, de ses propres unités de recherches et de son armée exclusive. Vivant dans l’ombre, elle ne connaissait pas la Bride. Elle employait l’élite de l’élite.

La religion permettait de contrôler le peuple à son insu. Le Majestic 13 n’eut aucun mal à recruter. Les savants fous, qui semblaient la cause de l’instauration de la Bride, n’avaient pas été exécutés pour blasphème. Bien au contraire, ils tenaient divers laboratoires au service de la treizième Chambre.

Ils avaient carte blanche et moyens illimités. Grâce à leurs avancées scientifiques et technologiques, l’armée secrète paraissait sans conteste la plus redoutable.

Dans le but de trouver les meilleurs apprentis de tout Arnès, ils fondèrent l’école la plus prestigieuse de Zenfei, l’Y. Officiellement, c’était la Chambre de l’éducation qui se révélait responsable, mais en réalité, elle appartenait au Majestic 13.

Son objectif consistait à former l’élite des spécialistes, les magénieurs. Ces derniers demeuraient la pierre angulaire du progrès en matière de sciences et de magies. Le campus de l’Y n’était que la partie émergée de la treizième Chambre. Il lui servait de couverture pour ses laboratoires de recherches.

Le rôle de ce campus s’avérait double : protéger l’identité du Majestic 13 et détecter les futurs illustres savants, pour les recruter par la suite. À présent, un millénaire plus tard, l’Y représentait l’enseignement des sciences par excellence. La taille de son complexe universitaire avait triplé depuis sa création.

Cela signifiait que le Majestic 13 avait gagné en force durant ces derniers siècles. Le dirigeant de l’Ordre de Mwrida était Jeysus Peymour, nommé Monseigneur Peymour Ier. Il possédait une incroyable longévité. Il avait récemment fêté ses cent vingt-sept ans, un âge exceptionnel pour un citoyen Chon.

Seysus, son petit-fils, fréquentait l’Y. Il était un élève brillant. Cependant, il restait immuablement le second, à l’école comme dans la vie. Son ami, Seneth Garlan, demeurait constamment devant lui. Qu’importe, celui-ci était son alter ego.

Ils s’étaient toujours trouvés dans la même classe. À la fin de leur formation, Seysus proposa à Seneth de visiter les laboratoires du Majestic 13. En effet, Seneth était le meilleur élève, et ce dernier se devait de l’avoir dans ses rangs. Nos deux amis prospectèrent l’infrastructure des bâtiments de la treizième chambre.

— Oh ! C’est fabuleux, s’extasia Seneth.

— Effectivement, nous possédons du beau matériel, confirma Seysus. Mais ce qui a le plus de valeur, ce sont les savants qui l’utilisent. Si tu le désires, toi et moi pouvons travailler ici.

— Vraiment ? s’exclama Seneth.

— Bien sûr, pourquoi crois-tu que je te fasse visiter ? demanda Seysus souriant.

— Toi et moi en plus ! Il faudrait perdre la raison pour refuser de gagner sa vie avec son meilleur ami. Et dans un endroit comme celui-là, commenta-t-il.

— J’en déduis que tu acceptes ma proposition ?

— Et comment ! se réjouit Seneth.

C’était leur dernier jour d’école. À la sortie du campus, Seysus remarqua ce qui apparaissait comme la plus belle femme qu’il ait pu rencontrer. Il se retourna et dit à Seneth : « T’as vu la fille là-bas ? » Mais il parlait tout seul. Son camarade avait couru rejoindre cette fameuse fille, elle était sa bien-aimée. Ils s’embrassèrent. Seysus avança vers eux d’un pas hésitant. Une fois de plus, il était arrivé en second. Seneth lui fit signe de le retrouver.

— Je te présente Seysus, mon meilleur ami.

— Enchantée de te rencontrer, je suis Aniah, salua-t-elle.

— Bonjour, marmonna-t-il.

— Ça ne va pas Seys ? demanda Seneth.

— Si, si, rassure-toi, c’est sûrement le repas de ce midi qui me travaille, mentit-il.

Seysus n’avait pas totalement fabulé. Il avait réellement mal au ventre, mais à cause de la peine qui le rongeait. C’était son premier coup de foudre et elle était déjà prise, par son plus proche compagnon qui plus est. Il ressentit à ce moment-là son amitié avec lui comme un fardeau.

Une jalousie surgit du plus profond de lui. Dès lors, il commença à le détester. En rentrant chez lui, il alla au chevet de son grand-père mourant. Il confia à son aïeul ses sentiments. Celui-ci compatit à la douleur de son petit-fils.

Il lui avoua que s’il paraissait dur avec lui c’était parce qu’il ne voulait pas le voir souffrir. À ce moment, Seysus sentit que son protecteur quittait ce monde. Il se leva et courut comme jamais auparavant. Il arriva au laboratoire de recherche du Majestic 13.

— Vite ! C’est urgent, mon grand-père va perdre la vie, faites quelque chose, implora-t-il.

— Envoyez les infirmiers chercher Monseigneur !

Le grand-père de Seysus fut transporté en urgence dans le service « Transbiotique ». Les savants qui y travaillaient étudiaient, selon la pyramide de la magie, comment permettre à un être vivant de devenir immortel.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 4 versions.

Vous aimez lire Le Chon ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0