Chapitre 5.3

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Dame Tanysha lâcha un rire et je la regardai du coin de l’œil. Assise contre son mur, une jambe pliée, un bras négligemment posé sur son genou, ses cheveux lâchés dans une sorte de liberté enivrante, elle semblait bien plus jeune. Presque normale.

- L'Organisation commet des atrocités. Tu les as bien vus, ces enfants qui devaient être exécutés. Que tu devais exécuter. Sais-tu le nombre de missions dénuées de toute morale que j'ai dû effectuer ? Sais-tu ce qu'il se passe

dans le Logis, où vivent les Mains, où vivent les Pondeuses, les Vigiles, les Sires, les Mères ? Non, tu ne le sais pas. Tu le sauras bien assez vite, crois-moi.

Son ton était amère. Mon attention attirée, je la fixai.

- Dites-moi. (Je croisai les bras) Si vous voulez que je vous croie, dites-le-moi.

J'agitai la main vers la porte.

- Ou vous pouvez partir.

La jeune femme soupira.

- Mais enfin ! Tu les as épargnés ces pauvres gosses ! C'est bien que tu comprends que tout n'est pas rose dans ce qu'on nous demande, non ?

- Je vous prie de me vouvoyez, Dame Tanysha, avec le respect que vous devez à mon rang, répliquai-je, le visage fermé.

- A la merde ton rang !

Je sursautai. Sa figure avait rougi. Elle était agitée.

- Il se passe des choses graves ici ! Depuis des années, depuis toujours ! L'Organisation est pourrie, pourrie jusqu'à la moelle. On exploite des êtres humains ! Des êtres humains, bordel.

Bouche crispée, je ne pus m'empêcher d'y songer. Je n'avais jamais vraiment apprécié le traitement réservé aux Mains. Le visage d'Antoine revenait sans cesse, sa peur, son angoisse même devant sa Vigile, devant moi. Un chien battu. Je secouai la tête dans le but de clarifier mes idées.

- Ce sont des hommes. Ils ne méritent pas mieux.

Dame Tanysha eut un profond soupir, délogeant la longue mèche qui s'était collée à ses lèvres.

- C'est que de la propagande tout ça, tu le sais au fond, non ?

- Vous voyez bien ce que les hommes font aux femmes dehors. Ils nous traitent comme des pourritures. Comme des objets.

- C'est vrai que la vie n'est pas parfaite. Le patriarcat, c'est de la merde. Mais tu trouves vraiment que là, on les traite mieux qu'eux le font avec nos congénères ? Et puis, même, c'est pas leur faute si y'a des cons dehors. Ils n'y sont pour rien.

Elle avait raison, bien sûr. Elle avait raison, surtout que j'y avais déjà pensé. Mais dans l'Organisation, nous n'avions pas le droit de discuter. Pas le droit de mettre en doute les décisions de la Mistress. Pas le droit de contester ses choix. Je frottai mes vêtements pour cacher mon trouble. Dame Tanysha avait touché un point sensible. Elle ouvrait un barrage que j'avais gardé clôs depuis des années. J'avais de la mousse jusqu'aux coudes.

- Tu comprends, n'est-ce pas ? Tu as forcément un quelque chose de bien en toi, quelque chose que l'Organisation n'a pas réussi à tuer. Tu ne les aurais pas sauvés sinon.

Je déglutis difficilement. Oui, je n'avais pas exécuté les enfants. Oui, ç'avait été contraire à mes ordres. Oui, j'avais mentis pour les protéger. Ce qui, à bien réfléchir, était tout bonnement stupide car les Dames n'auraient pas à chercher loin pour remarquer que deux des petits abandonnés dans un commissariat correspondaient étrangement avec mes cibles. Quelle idiote j'avais été !

Maddy court vers Axel, surexcitée.

- Regarde regarde !

La fillette tend une grande feuille à sa protectrice qui la prend, un sourire aux lèvres. Elle s'accroupit pour laisser l'enfant lui expliquer ce qu'elle a dessiné.

- C'est toi et moi au milieu, et puis autour y'a aussi Toine, et puis aussi Tany.

Axel examine les bonshommes. Les identités ne sont pas compliquées à deviner. Ainsi, la plus grande figure, ornée de gros gribouillis jaunes sur le sommet de la tête ne peut être qu'Axel, tout comme la plus petite à son côté est forcément l'enfant elle-même. Elle a colorié le visage de Tanysha pour tenter de montrer sa peau sombre – donnant un effet assez surprenant, presque sorti d'un film de science-fiction- et s'est amusée à reproduire les motifs du tee-shirt qu'Antoine portait le jour de leur arrivée. Le tout est réalisé d'une main maladroite. Attendrie, Axel passe un bras autour de Maddy et l'embrasse sur la tempe.

- Merci ma grande, il est très joli ton dessin.

Ravie, l'enfant trépigne.

- Tu as vu Antoine ?

- Oui ! Il est sur la place principale.

L'expression de Maddy s'assombre légèrement.

- Il avait l'air triste et ça m'a rendu triste aussi.

Tanysha pose un main sur l'épaule de son amie et la serre.

- Je garde un œil sur Maddy, va le voir.

La jeune femme hoche la tête, la pensée déjà tournée plus loin. Elle étreint la fillette, dépose un baiser furtif sur son front et s'éloigne.

Maddison prend la main de Tanysha et lève les yeux vers elle, les sourcils froncés.

- Elle va bien, Axel ?

La plus âgée presse sa petite menotte.

- Avec un peu de chance, ça ira mieux dans pas longtemps. Bref ! Et si tu me racontais ta journée ?

La brune enfonce son doigt sous les côtes de Maddy ce qui la fait s'esclaffer.

- Ça chatouille !

Deux jours avaient passé sans que je ne croise Dame Tanysha. Je n'étais pas pressée de la revoir, ayant toujours ses paroles dans la tête. Elles tournaient sans cesse. Je ne pouvais pas m'en défaire. Je ne voulais pas douter de l'Organisation. De plus, ce n'était tout simplement pas autorisé.

- Axeline ?

Je sursautai et me retournai. Je devais me retenir pour ne pas prendre un air coupable tant j’étais persuadée que j’allais être démasquée. Je soupirai légèrement. C’était Elo, une de mes sœurs. Elle était blonde comme moi, mais bien plus grande. Dans notre plus jeune âge, elle avait été recrutée pour faire partie des Cervelles, celles qui organisent les missions, repèrent les cibles à risque, les documents, surveillent les environs, piratent les logiciels de surveillance pour permettre nos interventions à nous, les filles du terrain. Je l'avais toujours appréciée.

- Dame Laurence a demandé à ce que tu présides l’entraînement des novices du groupe trois. Tu sais, les neuf ans.

- Oh. Très bien. Quelle salle ?​​​​​​​

- Euh...

Elo réfléchit un instant pour retrouver l'information.

- Vingt-trois, je crois ?

- Merci !

La jeune fille s’inclina devant moi et je l’imitai. Les règles étaient très strictes quant au respect que nous nous devions. Je hâtai le pas. Je n’aimais pas arriver en retard, surtout quand j’étais responsable de plus jeunes. J’arrivai devant la porte, frappai un coup pour annoncer ma présence et pénétrai la pièce. Les sept fillettes se levèrent comme un seul corps avant de poser un genou à terre.

- Damoiselle Axeline, m’accueillirent-elles en cœur.

- Bonjour, mesdemoiselles.

La leçon passa rapidement. Après quelques minutes, j’avais retrouvé mon habituelle volonté. Les filles étaient motivées et douées. Évidemment, elles s’entraînaient depuis trois années pleines et certaines d’entres elles avaient probablement déjà participé à des missions. Une avait quelques difficultés avec les mouvements les plus complexes aussi je la pris à part pour l’aider tandis que ses sœurs lançaient des couteaux sur des cibles. Un petit moment que j’appréciai. Je plaçais ses mains, avançais ses pieds, corrigeant ses positions.

La petite Amélie était mignonne, encore gentille, presque innocente. Elle retenait ses mouvements par peur de me blesser mais finit la séance avec un sourire aux lèvres, fière de sa progression. J’étais moi aussi satisfaite de mes élèves. Encore jeune, je n’avais que rarement la charge d’entraînement mais j’aimais bien leur transmettre ce que je savais.

Mon visage se ferma. Je ne faisais que former de futures Dames. Des enfants certes, mais bientôt tueuses.

Avais-je vraiment envie de prendre part à ce cercle vicieux ?

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Défi
Grunni

– Sont-ils ici ?
– … Moui.
– J’ai peur.
– De ces tueurs ?
– Oui !
– Ils sont... ici.
– Que va-t-on faire ?
– Prendre l’air !
– Si seulement.
– Si, intérieurement !
– Alors on abdique ?
– Non, on leur fait la nique !
– Est-ce donc là notre fin ?
– Hum… je le pense bien.
– Alors, on va…
– N’y pense pas.

– Grand frère ?
– Jennifer ?
– D’Jennie !
– Génie ?
– Aussi, si tu le souhaites.
– Non, je ne suis pas si bête.
– On ne va pas s’en sortir.
– D’Jennie, on va s’enfuir !
– Non, ils vont nous trouver.
– Oui, je le sais.
– Alors, comment ?
– Là dedans !
– Ne sois pas si bête.
– Si, si, dans nos têtes.
– Y crois-tu vraiment ?
– Absolument !

– Je ne veux pas mourir.
– On va s’en sortir !
– C’est infaisable.
– C’est imaginable.
– Tu es trop optimiste.
– Réaliste !
– Nous ne sommes pas immortels.
– Mais nous sommes éternels.
– Ton souhait...
– Mon projet !
– … est utopique.
– Mystique.
– Tu me fais rire.
– Juste sourire.
– Désolée, je ne peux pas plus.
– C’est déjà bien, minus.

– Et papa, et maman ?
– Papa… maman…
– Je voudrais…
– Leur parler ?
– Une dernière fois.
– Cette fois…
– Tu n’as pas d’idées ?
– Hum… appelle-les !
– Oui, bien sûr !
– Je t’assure.
– Plus rien ne fonctionne !
– Si, prends le téléphone !
– Idiot !
– Allô ?
– Pauvre cloche !
– Décroche !

– Maman, je lui aurais dit…
– Vas-y !
– Merci… je t’aime.
– Idem !
– Je suis... heureuse.
– Merveilleuse !
– Ne t’en fais pas, je suis bien.
– Oui, elle est avec son frangin !
– Qui n’arrête pas de la ramener !
– Laisse-moi en profiter.
– On est… tous les deux.
– Seuls, face à eux !
– Et on va… s’envoler ?
– S’élever !
– Je suis en paix.
– Soulagée ?

– Papa…
– … fait du chocolat.
– Arrête, c’est toi qui voulait !
– Ok, ok, je suis désolé.
– Papa, je… c’est débile !
– C’est utile !
– Je les aime.
– Idem !
– Papa, je… on est bien.
– Elle est avec son frangin !
– Lourdaud !
– C’était beau.
– Trop abrégé.
– Y’avait peu de forfait.
– Tu me fais rire !
– À en mourir.

– Ça y est ?
– On y est.
– Merci.
– Je n’en ai pas fini.
– Donne-moi ta main.
– Tiens la bien.
– Sont-ce nos adieux ?
– Ferme tes yeux.
– Tout est noir.
– Non ! Vois l’espoir !
– Je vois…
– Vois !
– J’ai peur.
– Oui, ce sont des tueurs !
– Je veux, je vais... m’évanouir.
– Songe et… respire.

– Le ciel, des nuages…
– Sans ambages.
– Ça brille.
– Tu pars en vrille.
– Laisse-moi…. m’évaporer.
– Hey, je suis à tes côtés.
– On va vers le soleil ?
– Au pays des merveilles ?
– C’est trop brûlant.
– Partons vers l’océan.
– Voyageons vers l’infini.
– Nous ne sommes plus que des esprits.
– Oui, je parcours le monde !
– Telles des ondes…
– … nous rayonnons !
– À l’unissons !

– Envolons-nous.
– Comme des fous !
– Je t’aime
– Requiem.
– Adieu.
– Vers Dieu.
– À jamais.
– On renaît.
– Dans l’au delà ?
– De part tout ça.
– On s’évade ?
– Sérénade.
– Ta solution ?
– Ma conclusion !
– Tu arrives toujours à me faire sourire.
– Même mieux, à te faire rire !

...
– Croyaient-ils nous échapper ?
– Là ? Comme ils étaient cachés ?
– Crétins !
– Enfantins !
– Ils n’ont même pas cherché à fuir.
– Ni même à discourir.
– Étaient t-ils résignés ?
– Ils semblaient apaisés.
– Ce serait de l’insolence !
– Bien trop de grandiloquence !
– Hey... regarde la gamine.
– Ouais, on dirait qu’elle a bonne mine.
– Comme si elle s’apprêtait à rire !
– Et lui, regarde-moi ce sourire...
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On se sent parfois bien seul, ici-bas. Comme si, dans nos veines, quelque chose nous condamnait à l'errance. Mais il faut avancer. Essayer... Ou tomber.
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