Chapitre 2

8 minutes de lecture

14 ans plus tôt.

Joan

Pour éviter que ma protégée finisse comme le précédent, je me suis interessé à elle, je me suis impliqué dans ses espoirs, ses rêves, ses activités, afin d'en apprendre la moindre particularité. Ainsi, je pouvais connaitre Lilly par coeur et pouvoir anticiper les difficultés.

Depuis quelque temps, je découvre grâce à Lilly, la force qui se cache chez les femmes. Elles calculent parfaitement ce qu'elles peuvent laisser filtrer et ce qu'elles doivent profondement garder caché. Nous, les hommes, nous n'avons pas cette capacité, ou alors elle est très difficile à mettre en pratique. On frappe, on insulte, on provoque mais on ne peut pas rester silencieux. Or, les femmes savent que le silence et le mépris sont bien plus puissant qu'une droite qui explose un cartilage.

Lilly est immobile. Elle connait ce bruit de pas. Un homme est en train de monter les escaliers qui mènent à sa chambre.

- Il va aller aux toillettes, il va aller aux toillettes, il va aller aux toillettes, se répète-t-elle en chuchotant.

Sa mère a invité encore des amis à la maison et défoncée comme elle l'était, elle est partie se coucher, laissant sa fille sans surveillance et seule face à ses étrangers. Je sens la haine grandir en moi. Lilly continue de l'aimer, de l'excuser, de réfléchir à l'avenir et à comment donner plus tard suffisament d'argent à sa mère pour qu'un jour elle ait la vie qu'elle mérite. Qu'elle quitte ce trou à rats et qu'elle puisse s'allonger sur le sable chaud plutôt que sur un matelas défoncé.

Mais selon moi, cette femme ne mérite rien.

Je flotte au dessus d'elle, elle ne me voit pas. Quand elle était bébé, elle en avait la capacité. Ses grands yeux me suivaient où que j'aille. Je ne pouvais la quitter bien longtemps, ce qui a mis en péril mes autres dossiers. Lilly en valait la peine et le lien qui nous unissait était bien trop puissant pour être mis de côté. Nous nous amusions tous les deux quand sa mère fléchisait encore à son rôle et que cette dernière tentait d'oublier sa vie passée dans des fonds de bouteilles, avant de les projeter contre un mur. Enfin, aux yeux de Myriam, elle jetais ces bouteilles sur Matt, le père de Lilly.

À l'époque, il était facile de la distraire, et de l'éloigner de cette colère noire. Entendre son rire était un chant merveilleux.

Quand la porte s'entrouve, je me fige en même temps qu'elle. Tandis qu'elle ferme encore plus fort les yeux en tentant de chasser tel un mauvais rêve, la présence de cette homme, moi je me tourne vers lui. Je ne peux pas agir, juste observer ou influencer Lilly. Mais que peut faire une enfant de 10 ans face à un homme d'une trentaine d'années ? Je sens ce feu de rage bouillonner en moi. Ces fils dorés qui me retiennent au statut de spectateur sont en train de me tuer de l’intérieur. J'analyse son visage, je l'apprend par coeur afin de ne pas l'oublier. Je te retrouverais là-haut, et tu n'auras aucune excuse mon gars, ni nul part où te cacher.

Il s'assoit au bord du lit, et inspire profondement l'odeur merveilleuse de vanille que Lilly dégage.

  • Ne bouge surtout pas… Et promets moi que tu ne diras rien. Les grandes filles comme toi aiment ça et ne le répètent pas à tout le monde tu sais... Sinon on dit d'elles que ce sont des putes, des allumeuses... Tu ne veux pas être ça n'est-ce pas ?

Lilly ne comprends pas complétement le sens de tous ces mots. Le corps de cet homme dont Lilly ne parviendra jamais à voir le visage, se glisse à côté d'elle, sous sa couverture Pokémon. Ses doigts s’infiltrent où ils y parviennent, afin de toucher sa peau bronzée. J’attrape son visage, je colle mon front au sien, comme je le fais depuis 10 ans pour l’endormir. Et je prie pour que tout ceci s’arrête. Il y a des épreuves qu’on ne devrait jamais vivre. Il y a des faces cachées chez l’homme que je ne comprendrais jamais.

Je sens l’odeur de la vodka s’échapper du râle de l’homme. Il respire tellement fort que je ne comprends toujours pas, comment personne ne peut l’entendre.

J’aimerais la lâcher pour influencer quelqu’un à la voir.

J’aimerais l’encercler pour que personne ne la voit.

J’échangerais ma place cent fois pour ne plus avoir à la regarder vivre ça.

Lily

Je ne sens plus rien, rien, j'ai froid, j'ai mal. Il fait noir. Mon cerveau va trop vite et en même temps je me focalise sur des paysages que j'ai vu dans des films : la plage bleue, les montagnes, les temples. Ses doigts glissent le long de mon bas de pyjama. je sens qu’il cherche à se frayer un chemin en moi.

Je ne le laisserai pas faire. Je suis forte.

Je sais qu'il va y arriver.

Bouge Lily, échappe-toi, hurle, frappe. Fais quelque chose. Sois forte.

Agis. Griffe. Saute. Mord.

Pourquoi tu ne fais rien ?

Joan

  • Réagis Lilly, criais-je.

Je suis toujours face à elle, son visage rouge et couvert de larmes silencieuses. Je la regarde et avant qu'il ne soit trop tard, je vois la flamme de l'innocence disparaitre, j'observe le visage de cette petite fille se transformer pour celui d'une femme, malgré elle.

Alors je me décide de simplifier les choses, du mieux que je le peux, même si rien n'effacera ce qui vient d'arriver. Il n'est pas le premier à poser les mains sur elle, mais il est le premier à lui enveler sa virginité, à prendre cette fleur qui ne lui était pas destinée. À chaque fois, je donnais un échappatoire à Lilly en lui recréant ses souvenirs. Or, aujourd’hui elle s'est encerclée, barricadée et enfermée dans une cellule bien cachée dans son cerveau et m’empêche d’intervenir. Aujourd'hui, elle ne me fait plus confiance, pensant sûrement que je n'ai pas su la proteger, ou pire, que je ne vaux pas mieux que lui.

  • Lilly tu n’es pas seule… Je suis là. Tu n'es pas seule...

Et comme si c’était une phrase magique, et à force de le répéter, son esprit me rejoint et se lie à moi, en silence.

  • Où veux-tu aller ?
  • Emmène moi loin s’il te plait…

Alors j’obéis. Je l’emmène là où je sais qu’elle ira un jour : elle marche à travers les temples d’Angkor au Cambodge dans un pantalon bien trop grand pour elle, puis elle gravit Preikenstolen, en Norvège, et lutte contre sa phobie du vent, elle se baigne dans les eaux translucides de Rhodes, en Grèce, où les poissons virevoltent autour de ses pieds.

________

Lily

L’eau chaude efface les traces de son passage sur mon corps. Elle cache aussi mes larmes. Les seules que je m’accorderais à verser pour ce qu’il vient de se passer.

Je ne parlerais jamais, je ne le dirais jamais. C’est une action égoïste mais qu’est-ce que je pourrais raconter ? Je n’ai pas vu son visage, juste entendu sa voix et on ne peut pas identifier quelqu’un avec une voix. Je m’humilierais devant des policiers pour qu’ils rédigent un foutu papier qui finira dans un dossier, qui finira lui même dans un classeur sur une étagère. Mon histoire sera oubliée, aux côtés de toutes ces femmes courageuses qui ont osé parler. Ces fameuses femmes qui n'auraient pas du boire, qui auraient dû se défendre plus fort car leur corps ne montre pas assez cette résistance.

  • Lilly tu as bientôt fini ? L’eau chaude coute chère tu sais ! Râle maman.
  • Oui… Oui maman j’arrive, dis-je en raclant ma gorge.

Joan

Je suis vidé. Tout comme elle. Je ne ressens plus rien venant d’elle, comme si ce qu’elle était, ce qu’elle est n’existe plus. Elle est sous la douche et j’attend devant cette porte qu’elle a verrouillée. C’est la première fois que j’entends le bruit du verrou. C’est horrible, mais je ne parviens pas à agir, à prendre sur moi, à la sauver une nouvelle fois. Tout ce que je ressens c’est une haine qui me dévore de l’intérieur. Je veux le tuer. Je veux tous les tuer. Je veux offrir à Lilly un monde qui la mériterait.

Tout ces sentiments mélangés, je n’ai pas le droit de les ressentir. Mais tout ce à quoi je pense, c’est que j’ai été pitoyable. J’ai flanché à mon rôle, à mon tour, et le poids de la culpabilité m'empêche de m'envoler.

Aujourd’hui.

Joan.

Je la repère tout de suite. Elle est magnifique. Elle croise mon regard mais détourne rapidement le regard. Je sais pourquoi elle agit comme ça... Sa robe est magnifique. Elle est magnifique. Je ne me rappelle pas quand est-ce que j’ai commencé à developper des sentiments pour elle. C’était comme une évidence. Un matin, j'ai réalisé que si je ne pouvais plus la voir, ce serait comme mourir à petit feu.

Une femme aussi parfaite qu’elle, on ne peut pas y rester insensible. Elle mérite qu'on se batte pour elle, qu'on lui décroche n'importe quelle étoile.

Elle est face à sa nouvelle classe. Peut-être que William prend soin d’elle bien mieux que moi au final. Elle a l’air à sa place, rayonnante et prête pour un nouveau départ. Elle est magnifique dans sa robe. Mais bon, ça je l'ai déjà dit. Peut-être que j’ai été aveuglé par l’amour pour voir que l’élément néfaste de sa vie, c’était moi. On a encore 7 petites années avant de faire le bilan de ce constat.

Pendant trois ans, je l’ai vu sombrer et retrouver la lumière à l’autre bout de chez elle. Loin de tous ces lieux qui lui ont volé une part d’elle. Cette femme, incroyablement forte, a surmonté beaucoup d’épreuves de la vie, et à bout de souffle, elle a utilisé son dernier effort pour fuir.

Parfois la fuite est la meilleure des solutions. C'est loin d'être lâche, c'est l'instinct de survi. On ne peut pas continuer à se battre si on est mort. Ici, je sens qu’elle sera heureuse. Je sens qu'ici, quelque chose, quelqu'un sera là pour elle. C'est comme une impression de déjà-vu.

Je vois son sourire se crisper, lorsqu’elle retourne à sa place. Et ses yeux se posent à nouveau sur moi. Cette fois-ci ses sourcils s'archent. Elle est devenue si prévisible que je sais ce qui se trame dans sa tête. Oui, Lilly c'est moi, Joan. Tu me connais, tu m'as senti mais tu ne m'as jamais rencontré ... Et tu vas bientôt le faire.

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