Chapitre 1

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Mia marchait dans les rues gelées du centre de New-York. Il faisait froid et on était en hiver, proche des périodes de noël et des fêtes.

La ville était décorée de mille guirlandes lumineuses, affichée de publicité pour tel et tel produit et grouillait de gens joyeux qui riait avec oisiveté.

Mia les observa passer en même temps qu'elle marchait. Elle voyait ces femmes avec leur long manteau blanc, tenant la main d'un gosse au joue rouge et ronde ; tout emprisonné dans des vestes énormes et des bonnets à pompom enfoncés sur la tête. Elle regardait tous ces gens opulents, riches et heureux. Elle en éprouvait à la fois de la fascination et du dégoût ; comment osaient-ils être aussi heureux alors qu'elle, elle était dans la misère et le désespoir ? Parfois elle voulait être comme eux, être dans une petite famille américaine dans une grande maison chaude et chaleureuse, toute brillante de décorations de noël et bien soignée. Parfois, elle les détestait eux et leur style de vie ; jamais elle ne pourrait s'imaginer être une personne ordinaire à la vie ordinaire. Elle aimait le côté romanesque de sa vie, et elle aimait à être provocatrice.

Sans faire exprès, elle bouscula une autre jeune fille de son âge. Elle jeta un œil noir par-dessus son épaule en criant : « Fais attention ! » L'autre la regarda, surprise, avant de marmonner un petit « Désolée. » et de s'enfuir rapidement. C'était une jeune fille belle et élégante, sûrement issue d'une famille aisée. Elle avait une belle jupe plissée avec des fins collants, un chapeau qui lui tenait la tête au chaud et une belle écharpe entourée au tour du cou qui mettait en valeur avec délicatesse son mignon minois maquillé.

Mia souffla, facilement énervée. « Quelle pute, celle-là ! » se dit-elle. Encore une fille de bourge qui prenait les autres de haut, surtout les miséreux. Une fille qui n'avait aucun respect à part pour elle-même, une sale pimbêche qui s'imaginait plus intelligente qu'elle ne l'était vraiment. « Pas la peine de s'énerver, » se dit la jeune fille, « ces gens n'en valent pas la peine. »

Il faisait nuit tôt mais les magasins éclairaient les rues. Mia marchait au petit bonheur la chance, pas pressée de rentrer chez elle. Elle voulait humer le froid de l'hiver, et ce n'était que dehors qu'elle se sentait vraiment libre. Impossible de l'être autrement lorsque l'on vit les uns sur les autres dans un pauvre appartement à moitié délabré.

Mia regardait ces magasins en même temps qu'elle marchait ; des magasins où elle pouvait à peine poser le pied tant ils étaient réservés aux personnes huppées de la ville, mais elle pouvait toujours rêver. Elle voyait ces bijouterie qui vous présentaient leur plus bel or et leurs plus belles pierres, les magasins d'électroménagers qui vous vendaient les machines dernier cri, des boutiques d'épicerie fine qui étalaient leurs mets qui mettaient l'eau à la bouche. Mia soupira. Elle se regarda dans le coin d'une glace un instant ; ses courts cheveux noirs étaient hirsutes et décoiffés, ses mitaines révélaient des mains complètement bleues de froid et sa maigreur la faisait flotter dans tous les vêtements qu'elle portait. Elle faisait triste mine, une tâche parmi cette foule raffinée. Dégoûtée, elle enfonça le menton dans son écharpe et marcha d'un pas plus rapide. Pour rien au monde elle ne l'avouerait ; mais elle rêvait secrètement d'être comme tous ces gens-là, ces gens qui sortaient des boutiques les mains pleines de paquets pour les fêtes à venir, ces gens heureux et riches, ces gens qu'elle détestait et enviait tant à la fois.

Alors qu'elle rebroussait chemin pour enfin rentrer chez elle – car il était tard et qu'elle était déjà fort en retard – elle vit un magasin de jouets avec des vitrines couvertes de fausse neige qui mettait en scène des poupées et autres petites marionnettes comme dans un film. Des lunes et des étoiles étaient accrochées grâce à des fils, un père noël était assis avec autour de lui pleins de petits jouets ; comme si c'était de petits enfants qui écoutaient avec passion le gros bonhomme en manteau rouge. Elle s'arrêta devant la vitrine pendant un instant, rêveuse. Elle vit un homme y sortir avec un gosse pendu à sa main, tout heureux et riant à plein poumon. Le père lui souriait tendrement avec un sac imprimé du logo du magasin au bras.

Mia les regarda partir, jusqu'à ne plus pouvoir les distinguer dans la foule. Elle hésita un instant puis elle mit finalement le pied dans la boutique.

L'endroit était énorme, sur plusieurs étages. Une musique enfantine tournait parmi le brouhaha de cris d'enfants et d'adultes qui discutent. Les vendeurs étaient assaillis de tous les côtés ; le magasin était plein à craquer si proche du jour de noël.

Des gamins couraient dans les différents couloirs, au grand désespoir de leurs parents. Un père noël géant tenait un panneau où il était écrit : « Grande promotion sur les derniers articles arrivants ! » Tout était rouge, tout était grand, tout était beau.

Mia déambula dans les rayons, sans vraiment regarder ce qui se présentait sous ses yeux. Il y avait les jouets de garçon d'un côté et les jouets de fille de l'autre. Les premiers étaient des figurines et des maquettes pour avions ou bateaux ; les deuxièmes présentaient différentes poupées et poupons. Elle balaya le couloir des yeux et vit soudain une poupée aux grand yeux bleus, habillée d'une petite robe de bergère et tenant un bâton dans sa main de plastique. La jeune fille la prit des et la tourna dans tous les sens. La robe semblait avoir été cousue à la main tant la dentelle paraissait fine et douce, et son visage était parfaitement modélisé avec un petit nez retroussé et des joues rondes. Mia était complètement fascinée par l'objet.

Elle pensa au noël qu'elle allait avoir. Quelque chose de pittoresque, comme chaque année. Sa famille ne pouvait pas se permettre de grandes fêtes, mais Mia recevait toujours un petit quelque chose, des plus minimes soient-elles. « Marina adorerait cette poupée, » pensa-t-elle. Ses parents et son frère pourraient se passer de cadeaux ; ils étaient adultes et les adultes n'apportaient plus grande importance aux cadeaux de noël ; mais il était hors de question que sa petite sœur ne reçoive rien. L'année dernière, l'enfant avait prié sa mère pour qu'elle lui achète un petit cheval à bascule. Elle avait pleuré toutes les larmes de son corps pour que sa mère accepte enfin mais elle restait sourde. « Non, » disait-elle « nous ne pouvons pas nous le permettre. Je t'offrirai quelque chose, mais ce genre de trucs sont trop chers pour nous. » La gamine s'était réfugiée dans sa chambre toujours en pleurs ; et Mia s'était promit qu'elle lui achèterait ce dont sa petite sœur rêvait tant. Mais voilà, c'était effectivement bien trop cher et la petite fille dut se contenter d'un cheval miniature en bois grossier. Pauvre consolation.

« Marina ; ma petite Maria, » se dit Mia, « je veux que tu sois heureuse cette année. » Elle tripota encore la poupée ; oui, ce serait un cadeau idéal pour sa petite sœur. Mia la voyait déjà jouer pendant des heures ; la coiffer, caresser sa douce robe, regarder cette jolie tête avec tendresse. C'était résolu ; Marina aurait le meilleur cadeau qui soit cette année. Elle le méritait amplement. Mia regarda l'étiquette accrochée au poupon. Quarante dollars. La jeune fille fouilla dans ses poches ; trois pauvres petits dollars y traînaient au fond. Elle soupira. Elle allait reposer la poupée quand lui vint une idée : « Vole-là ! Ce magasin peut bien se passer de quarante dollars. Mets-là dans ton manteau et file. Personne ne le verra. » Elle regarda autour d'elle ; il y avait bien trop de monde pour que personne ne la voit. Essayant de prendre un air détaché, la jeune fille prit la poupée et fit mine de parcourir les rayons comme si elle faisait des emplettes. Ensuite, elle trouvera un endroit tranquille où elle pourra cacher discrètement le jouet sous son grand manteau et sortira sans que personne ne se rende compte de rien. Oui ! C'était un plan parfait ; Mia était assez discrète pour faire quelque chose de pareil.

La jeune fille monta à l'étage, faisant mine de regarder les rayons. Lorsqu'elle aperçut un coin vide de monde elle se précipita pour cacher la poupée dans son manteau et redescendit pour partir. Elle dépassa les vendeurs, le cœur battant. Son manteau était assez large pour cacher le jouet mais elle avait l'impression que tout le monde la dévisageait. Elle allait pour sortir du magasin quand soudain...

Elle sentit une main se poser sur son épaule et une voix de jeune garçon : « Excusez-moi, mademoiselle.

- Oui ?

- Est-ce que vous pourriez me montrer votre manteau s'il-vous-plaît ? »

Le jeune homme se voulait imposant et autoritaire mais Mia le sentait trembler sous son air d'adolescent.

Elle hésita un instant, pensant qu'elle pouvait fuir en courant du magasin mais le garçon la ramena à la réalité en s'agrippant plus fort et en haussant la voix. « Votre manteau, s'il-vous-plaît ! » Honteuse, elle ouvrit son vêtement, montrant la poupée. Le vendeur fronça les sourcils.

« Est-ce que vous avez l'argent pour payer cet article ?

- Non.

- Alors je vais vous demander de me suivre. »

Mia le suivit à petits pas. Il finit par lui prendre le bras, de peur qu'elle ne s'en aille. Il l'emmena dans une pièce qui montrait plusieurs écrans de caméra.

« Je vous ai surpris en train de voler cet article, je vais devoir appeler la police si vous ne le payez pas tout de suite.

- Je n'ai rien volé ! Je regardais juste le magasin et j'ai oublié de ranger cette poupée, c'est tout.

- J'appelle la police tout de suite. »

Mia se renferma sur elle-même. « Sale petit enfoiré, » chuchota-t-elle, mais le jeune homme ne sembla pas l'avoir entendue.

« Allô ? Oui. J'appelle pour un vol. Une jeune fille que j'ai prit en flagrant délie. Oui. Je vous attends. » Il raccrocha le combiné, « Vous, vous attendez ici. Et donnez-moi l'article. »

Elle tendit la poupée à contre cœur et le vendeur lui arracha des mains.

La police mit à peine quelques minutes pour arriver. Un policier entra dans la pièce et le vendeur pointa Mia d'un doigt accusateur. La jeune fille entra dans la voiture de police qui démarra pour le commissariat.

 Le policier baissa son rétroviseur et regarda Mia du coin de l'œil.

« T'es pas un peu jeune pour le vol, toi ?

- J'ai rien volé, je me promenais dans le magasin et j'ai oublié de reposer ce que j'avais prit, c'est tout. »

 Le policier ria à gorge déployée. « T'es une idiote en plus d'être une voleuse. Au poste. »

 Arrivée au commissariat, Mia dut attendre sur un siège froid. Il y avait encore plus de brouhaha que dans le magasin et le policier lui dit d'attendre alors qu'il allait chercher un de ses collègues.

Une homme opulent en uniforme se présenta à elle après une longue demie-heure d'attente et la fit rentrer dans son bureau. Il s'assit derrière sa machine à écrire avant de regarder un instant Mia sous des sourcils broussailleux.

« Votre nom.

- Artemia Pelucci »

 Le policier lui lança une espèce de regard noir avant de taper lourdement sur sa machine. La communauté italienne n'étais pas spécialement appréciée en ces temps-là.

 « Pourquoi vous-êtes là ?

- On m'accuse à tord. Ils disent que j'ai volé une poupée mais c'est faux ; je l'ai oublié dans mon manteau et voilà. C'est tout.

- La réponse facile, hein ? Vous avez déjà fait des délies de ce genre avant ?

- Non. »

Un autre mensonge.

« Quel âge avez-vous ?

- Dix-sept ans.

- Vous allez devoir appeler un responsable légal. Il paiera une amende pour vous, étant donné que vous êtes encore mineur. »

 Le sang de Mia fit un tour. Elle ne pouvait pas se permettre d'appeler ses parents pour ça, pas encore. À contre cœur, elle prit le combiné et tapa le numéro de sa maison.

 « Allô, maman ? Ne t'inquiète pas, je suis en sécurité. Je suis au commissariat, mais c'est une erreur. J'ai besoin de parler à papa. Papa ? Je suis au commissariat, j'ai besoin que tu viennes me chercher. Non, c'est une erreur mais ils veulent pas me croire. Je regardais les magasins pour Marina et voilà, j'ai oublié quelque chose sur moi et y a eu un malentendu. J'ai besoin que tu viennes me chercher. Crie pas comme ça, je t'expliquerai quand tu seras là. »

 Le père de Mia arriva peu de temps après dans sa vieille voiture qu'il avait rebricolée lui-même. Il vint en trombe, déjà fou de rage et hurlant qu'il voulait voir sa fille. On l'emmena jusqu'au bureau où elle se situait et il lui lança d'emblée un regard noir et accusateur.

 « Toi, qu'est-ce que tu as fait encore ?

- Rien, je t'ai dit que je t'expliquerai, c'est simple.

- Votre fille est accusée de vol à l'étalage. Ce n'est pas un fait très grave et elle a été prise sur le coup mais vous allez devoir payer une amende, monsieur. »

 Le père sortit son maigre portefeuille et jura en italien. Il donna le montant de la somme et prit sa fille par le bras pour l'emmener dans sa voiture. Alors qu'il conduisait il commença à la sermonner de plus belle avec un accent italien à couper au couteau.

 « Toi, tu en as pas marre de nous faire des coups comme ça ? Ça t'as pas suffit la dernière fois ? Et la fois d'avant encore ? Tu crois qu'on a de quoi se payer toutes tes amendes encore ?

- Je t'ai dit que c'était une erreur, je...

- Tais-toi, même quand on te met tes mensonges sous le nez tu ne veux pas les reconnaître. T'es comme ton frère, qu'est-ce qu'on va faire de vous deux ta mère et moi ? Qu'est-ce que t'as prit cette fois ? Une autre bouteille de parfum ? Des bijoux ? Des vêtements ?

- Un jouet. Pour Marina. J'espère que vous allez lui offrir quelque chose cette année, elle est petite encore.

- T'occupes pas de ces affaires toi, ta mère et moi faisons notre possible pour subvenir à vos besoins et vous rendre heureux et c'est comme ça que vous nous remerciez ? La même trempe que ton frère, je jure. J'espère que Marina ne prendra pas le même chemin. C'est une bonne petite, n'essayez pas de la mettre dans vos histoires. »

 Lorsqu'ils arrivèrent à la maison son père la sermonnait toujours mais elle avait apprit à fermer ses oreilles quand elle le savait.

 Elle rentra et alla embrasser sa mère.

 « Où étais-tu Mia ? On s'est fait un sang d'encre ! Tu es tellement en retard, qu'est-ce que tu faisais dehors à cette heure-ci ?

- Ta fille s'est encore fait prendre la main dans le sac. »

 Sa mère, Lucia, pria en italien en roulant les yeux au ciel.

 « Qu'est-ce qu'on va faire de toi, ma pauvre fille ? L'exemple de ton frère ne t'a pas suffit ? Qu'est-ce qui t'es passée par la tête ?

- Je voulais juste faire un cadeau à Marina pour noël, y a pas de mal à ça. Où elle est d'ailleurs ? - File donc, je n'ai plus envie de te voir. On ne t'a pas attendu pour le dîner ; tu ne le mérites pas de toute façon. Allez, hors de ma vue ! »

 Mia fila dans sa chambre qu'elle partageait avec sa petite sœur.

 « Marina ! » appela-t-elle, « Ma petite Maria, tu es là ?

- Mia ! » La gamine se précipita dans les bras de sa grande sœur, toute heureuse de la revoir.

 « Ça va ma belle ? Tu as passé une bonne journée ?

- Oui. Pietro m'a encore embêté.

- Écoute pas Pietro, il est stupide. Tu veux qu'on joue ensemble, dis ?

- Oh oui ! »

 Marina semblait toute excitée à l'idée de passer du temps avec Mia. Elle adorait sa grande sœur. Mia s'assit aux côtés de sa petite sœur à une petite table où trônaient plusieurs dessins d'enfants. Marina expliqua soigneusement tous ses dessins et elle en fit un spécialement pour sa grande sœur, où elle l'avait dessinée entourée de cœur. Mia en fut très touchée et promit qu'elle l'attacherait près de son lit pour le garder avec elle. Après quoi, les deux filles jouèrent ensemble avec le peu de jouets que la petite fille avait. Cette dernière riait aux éclats et Mia se sentit calmée à entendre ce si doux son à ses oreilles. Elle aimait sa petite sœur de tout son cœur.

 « Ma pauvre petite Maria, » se dit-elle, « si seulement je pouvais t'offrir tout ce que je pouvais. »

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