Une guerre économique

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Le soleil se levait sur la ville, éclairant les gratte-ciel de la capitale française. Ce n’était pas l’astre que regardait, debout devant la baie, Morgan Pont, mais plutôt les bâtiments. Les reflets sur les vitres faisaient comme des étoiles, les ultimes étoiles de la journée. Le béton si pur et droit, si parfait, montait comme une ode au ciel. Les dernières prouesses architecturales permettaient toutes les fantaisies aux immeubles : des ondulations comme des vagues verticales, des halls d’observation sphériques débordant à 230 mètres au-dessus du vide, des voiles de verre si aériennes que les tonnes semblaient léviter. Ces formes n’étaient que des croches et des clés sur la partition de l’urbanisme. Une mélodie si douce à ses oreilles. Une musique qui résonnait avec les chiffres de son compte en banque.

Le soleil se leva un peu plus vite, teinta le ciel d’un bleu pâle rachitique, souligna la pollution, détruisit le lyrisme de ces instants. Il rappela au magnat de l’immobilier les soucis du quotidien, sa guerre avec son ennemi. Depuis ces derniers mois, la lutte se portait ici, dans sa patrie. La porte se fracassa contre le mur si violemment que Morgan Pont sentit la pièce bondir d’indignation.

— Monsieur, monsieur ! Avez-vous lu les journaux ?

L'homme d'affaires retourna lentement son regard fatigué de personne qui ne dort que quatre heures par nuit. Cette fois encore, il n’avait pas pris la peine de rentrer chez lui et s’était assoupi sur le canapé qui occupait son bureau. Ce fut sûrement cette lassitude qui empêcha l’homme d’affaires de réprimander son secrétaire pour son entrée tapageuse.

— Qu’y a-t-il, Charles ? La réforme du plan d’urbanisme est enfin passée ?

Pont attendait beaucoup de cette loi dont la mise en application traînait. Ces derniers mois, il avait consacré une grande partie de son temps à rencontrer et dîner avec les responsables politiques pour les convaincre du bien-fondé de cette réforme. À quoi bon garder les immeubles haussmanniens dans le centre ? À quoi bon limiter la hauteur des bâtiments commerciaux à 180 mètres ? Que dire de la stupidité des 50 mètres pour les habitations alors qu’on manquait de tant de logements ? Pourquoi reléguer les gratte-ciel à la périphérie ? Pourquoi ne pas transformer Paris ? Cela lui donnerait l’impulsion économique suffisante pour la sortir de sa langueur de grand-mère. Il attendait la parution du décret au journal officiel avec fièvre. C’était le seul obstacle à la construction d’un hôtel de luxe de 600 chambres sur le boulevard des Capucines.

— Non, monsieur. John Pier est mis en examen.

Morgan ne put s’empêcher de sourire. L’autre avait finalement commis son erreur. Était-ce suite à un des pièges qu’il lui avait tendus ? N’était-ce que le résultat d’un faux pas innocent ? Un simple coup de malchance comme on peut en avoir lorsqu’on pioche la mauvaise carte ? À moins que ce ne soit causé par l'acquisition des gares. Après le démantèlement de la SNCF et de la RATP, il avait compris que John Pier, son adversaire anglais, avait réussi à acheter tous les dépôts ferroviaires parisiens. Le français avait appris avec curiosité l’offre de rachat de Montparnasse. Pier était parvenu à contrer les propositions chinoises et qataries avec un brio que lui-même devait admettre. Puis la gare de Lyon était rentrée dans son patrimoine, par hasard. Il était en train de dîner au Train Bleu et avait rencontré le directeur. Le besoin de liquidités était urgent, le prix très bas. Ce requin de Pier avait emporté la place pour à peine 200 millions. Une idée avait dû germer dans la tête à ce moment-là. C’était le chef comptable de Pont, passionné par l'univers du rail, qui avait découvert que leur adversaire avait racheté les autres stations sous des prête-noms et des sociétés-écrans.

— Développez, Charles, s’il vous plaît.

— Il est soupçonné de monopole dans le secteur ferroviaire.

— C’est donc bien les gares, ricana Morgan.

— Oui, les hausses simultanées des tarifs ont fait croire à un accord secret entre concurrents. UFC Que choisir et 60 millions de consommateurs ont menés une enquête conjointe. Ils ont découvert que Pier possédait toutes les gares parisiennes et ont porté l’affaire chez le procureur.

— Ce rosbif n’a pas compris le protectionnisme à la française. Il s'est imaginé qu’il pouvait faire la même chose chez nous que de l’autre côté du Channel, l’imbécile heureux.

Le téléphone portable de Charles sonna. Après avoir décroché, son visage changea. Il marmonna quelques « oui », « non » entrecoupés de quelques phrases comme un « je suis en sa compagnie ». Le plus intriguant fut un « ça ne sera pas suffisant ». Après deux minutes, le secrétaire se tourna vers son patron.

— C’était l’avocat de Pier. Ils voudraient nous céder à prix coûtant la gare du Nord et Saint-Lazare.

— Comme ça, il sortirait de prison tout de suite ? Quel intérêt pour moi ?

— C’était bien ce qu’ils avaient compris. Ils nous proposent d’ajouter Avenue Matignon et Rue de la Paix dans la balance.

— Vraiment ? Mais comme cela, j’aurai ces deux lots complets.

— Ils étaient au courant, monsieur, expliqua Charles, ils l’ont fait à propos.

— Cela pourrait être très avantageux. Je dois vérifier la légalité de l’opération dans les règles.

Alors Morgan sortit la notice d’un tiroir de son bureau et lut consciencieusement la douzaine de pages. Il regarda Charles, qui avait perdu assez tôt, écrasé par Morgan et qui était devenu son secrétaire puis bascula son attention sur John, leur cousin outre-Manche.

— Ça va, Johnny, les règles ne l’interdisent pas, mais tu sais, te ne fais que ralentir ton agonie, dit-il en tendant les billets pour le rachat des terrains. Maintenant, donne-moi les dés. Allez, pria-t-il en soufflant sur les cubes. Il me faut au moins six : il faut que je passe par la case départ pour avoir assez de fonds pour installer une nouvelle maison. Et avec cette quatrième, paf ! Hôtel sur la rue de Paradis. Tu sais ? Celui où tu tombes si souvent ?

— Pas besoin de me narguer, Morgan, je sais que cette rue est mon enfer. Mais je peux me refaire ! Si tu fais un mauvais jet… Allez, lance !

Les dés roulèrent sur le carton avant de s’immobiliser.

— Quatre ! Taxe de luxe ! La chance tourne !

La partie pouvait continuer.

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