Mortellement vôtre (1)

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Alec soupira en voyant la masse de courrier posé sur son bureau. Encore une journée remplie d’histoires d’horreur. Depuis qu’il avait créé sa maison d’édition Mortellement vôtre il croulait sous les romans, recueils de nouvelles et autres bandes dessinées explicitement gores parfois. Qui aurait pensé qu’autant de personnes écrivaient de l’horreur ? Certainement pas lui ! En ouvrant Mortellement vôtre il savait qu’il y avait une demande pour des livres d’horreur, mais il ne pensait pas recevoir autant de manuscrits. Il posa sa mallette près de son bureau et alluma son ordinateur. Il prit une gorgée de café et consulta ses mails.

Une nouvelle journée commençait au royaume de l’horreur.

Alec posa son troisième manuscrit de la journée. Encore un échec. Ça commençait à lui donner mal à la tête. Il lui fallait du café. Rien ne vaut le café contre le mal de tête. Sa femme aurait sûrement ri jaune en entendant cette absurdité, mais le café avait toujours eu cet effet guérisseur sur lui. Il soupira de contentement et retourna à son ordinateur. Il devait attaquer la partie la moins marrante de son job : envoyer des lettres aux auteurs refusés. Il détestait devoir dire non, mais il ne pouvait pas tout publier. Alors, pour s’excuser, il envoyait un long mail en précisant pourquoi le livre n’était pas retenu et surtout des conseils pour l’améliorer. Il était hors de question de faire un mail type. Il savait à quel point le métier d’auteur était compliqué. C’est un travail qui comportait beaucoup de refus et si lui-même devait en dispenser alors, autant faire les choses bien. Mais une nouvelle lui avait plu et il devait contacter l’auteur pour organiser la suite des évènements. Cela faisait longtemps qu’un écrit ne l’avait pas autant emballé. Il s’agissait d’une histoire d’abeilles. Une jeune fille tue la reine d’une ruche et la voilà harcelée par des abeilles. Ces dernières lui font vivre un enfer n’hésitant pas à attaquer les membres de sa famille ou ses camarades de classe. Un des passages les plus marquants est la cérémonie d’enterrement de sa mère. Il ne put s’empêcher de le relire encore une fois.

Dana traversa l’allée. Tout le monde la regardait de travers. Comment osait-elle venir après les souffrances qu’elle avait fait endurer à sa mère ? Elle passa outre et continua son chemin jusqu’au cercueil. Elle n’avait que faire de leurs opinions. Elle avait sa conscience pour elle. Sa mère était si belle, si paisible. Elle semblait dormir. Elle avait toujours été belle même au réveil. Dana se pencha pour lui donner un dernier baiser sur le front. Malgré tous ses efforts, une larme glissa de ses yeux et tomba sur le coin des lèvres de la morte. Dana avança sa main pour l’essuyer quand elle arrêta soudain son geste. Les lèvres de sa mère bougeaient. Elles remuaient. Sa mère lui murmurait quelque chose. Dana pleura de plus belle. Sa mère n’était donc pas morte ! Elle n’avait plus à se sentir coupable. Elle approcha son oreille de sa bouche pour mieux l’entendre. Un bourdonnement commença à se faire entendre. Le même bourdonnement maléfique qu’elle entendait depuis des jours. Le bourdonnement qui hantait ses nuits et qui avait causé la mort de son frère, mais aussi de sa… mère. Dana recula d’un pas. Pourquoi n’y avait-elle pas pensé avant ? Sa mère avait forcément été contaminée. Il fallait évacuer la salle. Il fallait qu’elle les prévienne. Ils devaient tous se mettre à courir. Dana voulut leur hurler tout ça, mais elle ne pouvait détacher son regard du cercueil. Elle se figea en voyant les lèvres de la morte s’entrouvrir.

Une abeille.

Une énorme abeille. Puis une autre. Et encore une autre. Une nuée d’abeilles commença à sortir de la bouche de sa mère. Elles se jetèrent sur Dana. Elles avaient reconnu leur ennemie. Elles l’avaient fait suffisamment souffrir. Il était temps pour elle de payer pour son crime. Dana ouvrit la bouche pour hurler, mais une abeille en profita pour rentrer dedans suivie par une autre. Et encore une autre. Puis par la nuée entière. La dernière chose que Dana entendit avant de mourir fut un énorme bourdonnement venant de l’intérieur de son corps.

L’auteur avait parfaitement réussi à décrire la terreur de la jeune fille face à cette attaque. Alec ne perdit pas une minute de plus et écrivit un long mail à l’auteur. Il voulait que sa nouvelle arrive en première position dans l’anthologie d’horreur qu’il publiait à chaque fin d’année. Cette année, il avait décidé de la consacrer aux animaux. Il avait déjà reçu plus d’une cinquantaine de nouvelles traitant des loups, des requins, et d’autres encore. Il en avait même reçu une ayant pour méchant des lapins tueurs. Des lapins tueurs ! Il hésitait encore à la publier. Elle était bien écrite certes, mais bon des lapins tueurs. Une fois le mail envoyé, il s’accorda quelques minutes de repos et soupira en voyant la pile de manuscrits qui lui restait à lire. Et dire qu’il était déjà 18 heures ! La journée était passée en un clin d’œil. Il se leva pour prendre le manuscrit en haut de la pile quand la porte de son bureau s’ouvrit avec fracas faisant tomber tout les livres. Il avait dû oublier de la fermer quand il était sorti dire au revoir à sa secrétaire. Un grand Merde brisa le silence. Heureusement que sa femme n’était pas là. Elle ne supportait pas la vulgarité. Il allait remettre de l’ordre dans sa bêtise quand son regard fut attiré par un manuscrit tombé sous son bureau. Il se baissa pour le ramasser. La lumière grésilla puis s’éteignit d’un coup. Il se retrouva plongé dans le noir avec pour seul éclairage le soleil couchant. Maudissant la panne d’électricité, pestant contre la porte, s’énervant sur la pile de livres, il se pencha encore plus pour essayer d’attraper le manuscrit avant de remettre la lumière. La main à peine posée sur le livre, il sursauta. Un visage venait d’apparaître devant lui. Un visage défiguré par une longue cicatrice. Un visage terrifiant. Un sourire se dessina sur cette face hideuse. Un sourire qui voulait dire : tu vas mourir. Alec cria et recula jusqu'à ce qu’il atteigne le mur. Il essaya à se calmer, à se raisonner. L’ampoule grésilla quelques secondes puis la lumière revint. Alec se dirigea derrière son bureau pour prendre l’homme sur le fait accompli. Le corps prêt à bondir, il éclata de rire en voyant le masque qui traînait à terre. Encore le résultat de cette fichue porte qui a claqué. C’était le masque qu’un auteur lui avait offert il y a longtemps : une représentation très réaliste du visage du tueur de son roman. Un peu bizarre comme cadeau, mais cela faisait toujours de l’effet quand on rentrait dans son bureau. Alec le prit et le reposa à la place qui était la sienne. Mais une pensée passa très vite en lui : quand on lui avait offert, le masque ne souriait pas. Il se retourna. Le masque lui souriait toujours de cet horrible sourire comme pour le narguer. Sa part rationnelle lui hurlait que le masque avait toujours été ainsi. Sa part d’amateur d’horreur pensait qu’il était temps de partir tant qu’il avait encore un peu de bon sens. Il décida donc de rentrer chez lui. Mais avant, il voulait remettre le fameux manuscrit au milieu de la pile. Son regard se posa sur le titre de l’ouvrage : Mortellement vôtre. Un auteur avait choisi pour titre le nom de sa maison d’édition. Heureux hasard ou volonté délibérée ? Intrigué, Alec se reversa une tasse de café et alla se poser sur son canapé. Il rentrera une fois le manuscrit fini. Il avait déjà oublié le masque. Il se cala confortablement et ouvrit la première page du livre. Il s’agissait d’un recueil de nouvelles. La première page annonçait :

Dédié à mon cher ami Alec Tilman.

Puisses-tu trouver la paix une fois ce livre fini.

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