ROYD

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Avant

Damna caresse son gros ventre. Elle est radieuse, comme toujours. Elle est si belle. Lokian court après son chien dans le jardin. Seule Mornefia ne profite pas du moment. Mais c'est habituel chez elle.

- Alors... si c'est un garçon, ce sera...

- Xilmur !

- Lokian !

Elle rit de plus belle. J'attrape mon neveu sous les bras et le soulève dans les airs. Il rit fort. Ce gamin rit tout le temps, j'ai rarement vu un enfant aussi heureux.

- Et pourquoi Xilmur ?

- C'est un personnage de BD trop bien ! Il sauve la galaxie tout le temps et il a plein de copains extraterrestres... mon petit frère ce sera un super héros de l'espace, comme moi... et même qu'on ira tous les deux sur la lune et qu'on sauvera plein de gens tout le temps !

- Il est fan de cette BD. Il aime tellement lire.

- Il sait lire ?

- Bien sûr ! Dès qu'il a commencé à s'intéresser aux livres, j'ai pris en mains son apprentissage. Et c'est un pro de la littérature, hein mon champion ?

Ils entrechoquent leurs poings. Ils sont très complices, je suis heureux que leur famille s'agrandisse.

- Du coup mon petit frère il va s'appeler Xilmur !

- Oh non ! Xilmur est peut être super cool, mais j'ai déjà mon futur astronaute. Il faut bien changer un peu. Il pourrait être pompier, non ?

- C'est nul pompier, tous les garçons à l'école ils veulent être pompier. Et pis je suis pas astronaute, je suis justicier de l'espace !

Il repart en courant, le poing en avant comme SuperMan, courant après son chiot. Mornefia souffle en levant les yeux aux ciel.

- Ce n'est pas vraiment un bon projet d'avenir. Ce garçon va grandir dans le déni.

- Allons, Mornefia, il faut bien laisser les enfants rêver, sinon ils vont devenir des vieux cons avant l'heure !

Elle rit joyeusement. J'adore la façon qu'elle a de se ficher de l'avis des autres. C'est rafraîchissant, surtout quand on est marié à Mornefia, constamment dans le jugement et l'hypocrisie.

- Qu'est-ce que je disais moi ?

- Les noms...

- Oui les noms ! Alors pour un garçon je pensais à Amadeus, comme Mozart, j'adore la phonétique. Le seul problème c'est l'étymologie. Ça veut dire ''aimé de Dieu''.

- Et quel est le problème ?

- Tu sais bien, Mornefia. Je ne suis pas croyante.

- Je ne l'aurais jamais deviné en voyant ton fils sans père.

Damna lui jette un regard noir.

Il y a une chose à laquelle il ne faut pas toucher chez Damna ; son fils. En effet, ma petite sœur est une grande célibataire. Elle a eu une grosse peine de cœur il y a quelques années, et après ça elle disait toujours « Ras le bol des hommes. Le jour où je veux un gosse, je me trouve un mec pas trop moche et pas trop con et l'affaire dans le sac ! ». Personne ne connaît l'identité du père de Lokian, ni celui de l'enfant à venir. Lokian a commencé à être curieux il y a trois ans, à son entrée à l'école. Certains enfants étaient récupérés par leur papa, mais Lokian ne savait pas vraiment ce que c'était. Et quand il a dit à son super copain qu'il n'en avait pas, il lui a répondu : « Alors t'as pas une vraie famille. Une vraie famille, c'est un papa et une maman. Ta maman elle peut pas se débrouiller toute seule, elle a forcément un papa pour donner l'argent et jouer avec toi. Ou t'es qu'un sale menteur. ». Damna est allée remonter les bretelles de son copain et a donné une leçon de sociologie animale à la mère. « Vous saviez que les lionnes s'occupent toutes seules des petits et de la chasse pendant que les mâles n'en branlent pas une de leurs journées ? Et puis c'est assez homophobe le discours que vous apprenez à vos enfants, en plus d'être sexiste ! », tout ça avec le sourire, sans aucune agressivité. Mais Lokian n'a jamais ressenti le besoin d'avoir quelqu'un d'autre que sa maman.

Elle ne dit rien, pour cette fois, et reprend son sourire agréable et contagieux.

- Sinon Wolfgang, comme Mozart toujours.

- C'est plutôt dur à prononcer pour un enfant.

- Alors heureusement qu'il va grandir !

Elle rit plus fort.

- Ou Ren, c'est une fleur japonaise à la base mais ils l'utilisent aussi comme prénom.

- Je plains cet enfant d'avance.

Sur ces mots, Mornefia se lève avec la cruche de limonade. Un silence se dépose le temps qu'elle parte de la terrasse et qu'elle entre dans la maison. Damna se penche vers moi, la voix basse.

- Et tu dis rien ?

- S'il te plaît, ma belle. Ne recommence pas avec ça. Je vous ai déjà dit que je ne choisirais pas entre vous deux.

- Non, je te demande pas de choisir, je te demande d'être juste.

- Je suis neutre.

- C'est faux. Si tu étais vraiment neutre, tu lui dirais de se calmer et d'arrêter d'insulter mes enfants et mes choix de vie.

- Elle ne t'a pas insulté.

- Me prends pas pour une gourde, Royd ! Je suis au courant que toute la famille traite Lokian de bâtard, et ta charmante épouse ne fait certainement pas exception.

- Elle ne l'a pas dit là.

- C'est tout comme. « Il a pas d'avenir », « Il a pas de père », « Je plains le prochain »... tu veux que je continue ?

- Ok, ok. J'ai compris, je vais lui parler à la prochaine remarque.

Elle fait la moue. Soit elle veut que je l'engueule maintenant, soit elle n'y croit pas.

Mornefia revient avec la cruche pleine et s'assoit. Elle regarde Lokian. Il essaie de grimper à l'arbre dans le jardin. Elle se lève.

- Descend de là, petit. Tu vas te faire mal !

- Excuse-moi Mornefia, mais je sais gérer mon fils. Il n'a pas grimpé très haut et vu le nombre de fois où je lui ai dit de faire attention... et puis s'il tombe il comprendra. Il va trouer et salir son pantalon, pleurer quelques minutes et repartir jouer.

- On ne dirait pas.

- De quoi ?

- Que tu gères ton fils. On dirait même que tu n'as jamais eu d'enfant.

Ma sœur me regarde avec insistance. Je ne peux pas laisser passer ça.

- Chérie, elle sait mieux que toi comment s'occuper d'un enfant.

Mince. Ce n'est pas tout à fait ce que je voulais dire. Je suis sur le point de me confondre en excuse, mais c'est trop tard.

- Pourquoi ça ? Parce que je n'ai pas d'enfant ? Ou parce que je suis stérile?

- Je suis désolé, je me suis mal exprimé.

- Si tu étais vraiment désolé, tu trouverais le moyen de me faire un enfant.

- Tu sais pertinemment que ça ne marche pas comme ça. Le problème ne vient pas de moi.

Elle me gifle et m'envoie le contenu de son verre au visage avant de partir.

Damna grimace, l'air désolée. Lokian arrive en courant. Il semble triste.

- C'est à cause de moi si Mornefia est en colère ?

- Non mon cœur, elle est triste, c'est tout.

- Pourquoi ?

- Parce qu'elle n'a pas de fils aussi génial que toi !

Elle se jette sur lui pour le chatouiller. Il repart en courant. Elle souffle.

- Merci de m'avoir défendu, et désolée pour ça.

- T'en fais pas. J'ai l'habitude... non c'est faux, je n'arriverais jamais à m'habituer à ça. Mais je suis très maladroit.

- En même temps, c'est une vraie psychopathe ta femme.

- C'est depuis qu'elle a appris pour sa stérilité.

- Non, Royd. Déjà à l'époque je t'avais dit que je la sentais pas. Elle est complètement folle. Et la folie, ça va pas mieux avec l'âge. Je te conseille de divorcer avant sa ménopause, là elle va vraiment craquer son slip.

Je ris face à cette expression. À croire que nous n'avons pas les même parents. Elle reprend un ton sérieux.

- Et puis merde ! Elle est complètement arriérée ! Regarde comment elle traite les mères célibataires !

- C'est pas vraiment le célibat qui la gène.

- Oui, c'est parce que mon fils est de père inconnu, et alors ? Il s'agit de ma vie, la mienne. Le père est un ami, le ''tonton éloigné'' de Lokian et la situation lui va très bien comme ça. Mon fils est heureux. Je suis heureuse. Mais toi... tu te laisses marcher dessus par ta femme parce que tu acceptes d'être son paillasson. Tu ne te remets jamais en question, et elle non plus. Elle fait ce qu'elle veut de toi. Je comprends pourquoi Mornefia te méprise. Elle a compris depuis longtemps que t'étais une carpette avec elle !

- Arrête, tu vas me faire pleurer.

Mon ton est sarcastique. Nous avons eu tant de fois cette conversation. Elle a beau m'insulter, ça ne me touche même plus. Elle lève les mains et s'affale dans son fauteuil.

- J'ai compris : je te gonfle. Parlons d'autre chose alors.

- Dis-moi le nom du bébé. Si c'est une fille.

- Si c'est une fille je suis sûre de moi !

Elle baisse les yeux pour regarder son ventre et le caresse. Elle relève la tête et me sourit.

- Si c'est une fille, ce sera Lumia.

Pendant

J'ouvre les tiroirs de Numidia pour sortir tous ses vêtements d'hiver. J'aimerais sortir ceux d'été, et j'aimerais être assez optimiste pour penser qu'elle les utilisera encore. Je pose tout sur son lit.

Mornefia arrive en trombe dans la chambre. J'entends presque ses ongles se planter dans le bois de la porte. Elle cri et se jette sur moi. Elle arrache les vêtements de mes mains. Je la repousse.

- Arrête ça !

- Non ! Toi arrête ! Tu fais tout pour qu'elle me déteste depuis des années ! Et maintenant tu vides sa chambre comme si elle était déjà morte !

Elle griffe mes bras pour me faire lâcher prise. Je lui prends ses mains et la repousse.

- Elle ne reviendra pas !

Elle a l'air possédé.

Ses cheveux sont décoiffés et son maquillage a coulé. Elle est débraillée, elle a même cassé un talon et son collant est déchiré sur une jambe. Elle est rouge écarlate. Elle va craquer, ça se voit. Elle n'est plus aussi équilibrée depuis l'apparition du cancer de Numidia. Elle me pousse.

- Tu l'as fait fuir ! Si tu ne l'avais pas encouragé à s'émanciper et faire comme tout le monde !

- Elle a le droit d'être normale.

- Mais elle ne l'est pas ! Elle ne l'a jamais été ! Cette petite prétentieuse arrogante et véhémente est exceptionnelle ! Elle a tout pour réussir et tu gâches son potentiel avec des futilités que Damna jugeait importantes !

Elle prend sa chaussure et me la jette au visage. Mais je ne réagis pas. Je continu ma tâche.

- Tu écoutes quand je te parle !?

Je ne réagis pas.

- Tu n'es qu'un bon à rien, comme ta sœur et ses rejetons ! Cette famille n'a rien dans les tripes ! Nous n'êtes rien ! Rien que des vers rampant dans un tas de boue !

- Je vais partir, Mornefia.

Elle se tait.

Alors qu'elle était dans une colère noire, elle ne dit plus rien. J'ai stoppé net l'ouragan. Son visage n'exprime plus rien. Juste un visage défait, avec un très léger voile de tristesse.

- Tu vas la rejoindre, c'est ça ? Vas-y, dégage. Tu n'as jamais été à ma hauteur de toute façon.

- Non. Je te quitte. J'ai déjà rempli les papiers du divorce. Je vais apporter ses affaires à Numidia et je ne reviendrais pas. Je te laisse la maison si tu veux. Elle ne m'intéresse pas.

J'ai aimé cette maison à l'instant où j'y ai mis les pieds. J'avais ma femme, belle et radieuse prêt de moi. À l'époque, je l'aimais. Elle était encore humaine.

Je vois ses jambes trembler et ses yeux rougir. Elle inspire et souris. Mais je ne sais pas si c'est sincère. Cette femme est devenue une pro dans l'art de la manipulation avec le temps.

- Non. Tu ne peux pas partir. Tu ne peux pas me laisser.

- Je n'ai aucune raison de rester. Tu me trompes. Tu es violente, avec moi et Numidia. Tu es possessive. Tu es toxique. Non, je pars sans regret.

Elle se rue sur moi et lance une avalanche de coups de poings et de hurlements. Je ne comprends pas ce qu'elle me dit.

Je pivote et arrête ses coups. Je me laissais faire jusqu'à maintenant, parce que j'avais peur qu'elle ne révèle tout à Numidia. Elle m'a fait sombrer dans l'alcool et le désespoir. Maintenant qu'il y a de l'espoir pour Numidia, je n'ai plus de raison d'avoir peur. Elle a une chance de voir le monde sous un nouveau jour. Je serais fort, pour elle. Pour Damna. Ma femme s'écroule en pleurant.

- Pardon, Royd. J'aurais voulu te donner un enfant. J'aurais tellement voulu qu'elle soit de moi. J'aurais voulu être digne de porter ton enfant. Je te demande pardon. Ne me laisse pas seule. Je ne supporterai pas d'être seule dans cette maison où je devais élever notre enfant. Je t'aime, pardonne-moi.

Je la prends dans mes bras. J'ai oublié que cette femme déséquilibrée et névrosée l'est parce qu'elle est brisée. Si elle avait pu avoir un enfant, je l'aimerais toujours aussi fort qu'au début. Si Numidia venait de ses entrailles, elle aurait été une mère merveilleuse.

- Je dois partir, Mornefia. Moi aussi, je t'aime.

J'embrasse son front et prends les sacs de Numidia. Je laisse la femme que j'ai aimé sur le sol de la chambre de la petite fille que j'aurais dû rendre heureuse.

Après

Je viens de donner l'urne à Lokian. J'espère qu'il a bien profité du règlement de compte que je lui ai offert avec l'éloge de Numidia. C'est tout ce que je peux lui offrir. Je n'ai pas été là, il était temps que je me rattrape, d'une façon ou d'une autre. Je n'ai rien pu faire pour Numidia. Je n'ai rien pu faire pour Damna. Je n'ai rien pu faire pour Mornefia. Je ne peux plus rien faire. C'est trop tard.

L'enterrement n'est pas terminé, mais je m'en moque. Je suis parti après avoir donné l'urne. Je n'ai même pas pris ma voiture. Je dois marcher. Il fait froid, mais ce n'est pas grave. Je dois marcher. La maison est encore assez loin, mais ce n'est pas grave.

Je dois marcher.

Mon esprit vagabonde involontairement dans ma mémoire. Je revois Damna quand elle était petite. Elle n'aurait jamais dû mourir. Pas en créant la vie. Non, ça ne lui ressemblait pas. Mais j'avais une chance de lui donner un second souffle : sa fille. Elle attendait une fille. Lumia. J'ai presque eu peur quand je l'ai vu la première fois. La plupart des gens vous dirons la même chose ; que les nouveaux nés se ressemblent tous. Mais pas Lumia. Non. Elle avait exactement le même vissage que Damna à sa venue au monde. Je n'ai pas beaucoup de souvenir de mon enfance. Mais j'en ai énormément sur celle de Damna, et sa naissance m'a profondément marquée. Je n'avais que quatre ans, mais je n'oublierai jamais ses yeux. À l'époque, ils étaient encore gris. Mais ils sont vite devenus verts. Ça a été pareil avec sa fille. Les mêmes yeux gris, infinis et magnifiques. Je n'ai jamais vu de plus beaux yeux. Ma sœur fut mon premier amour. Et sa fille me donnait une chance de la garder près de moi, coma ou non.

Je suis arrivé à l'hôpital, j'ai parlé aux médecins, ou c'est eux qui m'ont parlé, mais je n'écoutais pas. Je n'entendais que les hurlements dans ma tête. Les cris et les pleures. J'ai tout détruit dans ma tête cette nuit là. J'ai mis du temps à tout reconstruire. Lokian s'est endormi sur mes genoux, les joues trempées. Moi, j'étais... nulle part. Perdu dans un autre monde. Ma petite sœur, Damna. Elle ne pouvait pas mourir. Elle ne devait pas mourir. Pas avant moi. Pas en laissant son fils. Pas sur le point d'accoucher. Pas comme ça.

C'est le matin du trois février qu'un chirurgien m'a annoncé qu'elle venait d'avoir une fille. Mais je m'en fichais, je voulais juste sauver ma petite sœur. Si j'avais pu à ce moment là, j'aurais sacrifié cette enfant pour elle. Elle ne me l'aurait pas pardonné, mais elle aurait été en vie. Plus tard, j'ai appris qu'elle était dans le coma. Elle avait reçu un coup à la tête. Traumatisme crânien. Hémorragie interne. Sous respirateur. Aucune réaction aux stimulis. Je ne voulais pas que Lokian sache. Je savais qu'elle ne se réveillerait pas, mais une partie de moi m'avait murmuré essaye. J'ai appelé mon frère. On a parlé longtemps. Il a proposé de prendre les enfants. J'ai juste hoché la tête.

Et puis je suis allé à la nurserie. J'ai regardé tous ces enfants, sans savoir quoi faire. Puis on m'a proposé de prendre l'enfant de ma sœur dans les bras. Je n'ai rien dit, mais j'ai suivi l'infirmière. Elle me la posé dans les bras. Et c'est là que j'ai vu les yeux de Damna. C'est une fille ? Je n'avais pas réalisé, ou je ne voulais pas. Elle a souri et mon cœur s'est envolé. J'ai pleuré devant cette petite fille au visage d'ange. Sa fille. Elle n'aura pas de mère. Elle sera seule. Elle ressemble à Lokian, c'est une petite fille heureuse avant même de comprendre le concept du bonheur. Non, je ne pouvais pas la laisser seule. Je te t'abandonnerai jamais. Je suis incapable encore aujourd'hui de dire si j'ai prononcé ces mots à voix haute ou non. Mais j'étais sûr d'une chose : je tiendrai parole.

J'ai appelé Mornefia. J'étais sûr qu'elle serait heureuse de l'avoir pour fille, d'être enfin la mère d'un ange, biologique ou pas. Je lui ai dit que je voulais l'adopter, qu'elle n'avait plus que moi. « À une condition : c'est ma fille. La mienne. Elle n'est à personne d'autre. » J'aurais dû me méfier de ses paroles. Elle ne devait pas lui appartenir, elle devait être sa mère, la guider et l'aimer, puis la laisser partir. Lui donner une chance de vivre. D'avoir la meilleure vie possible. « Et je ne veux pas le bâtard. Je ne la prend qu'elle. » J'ai au moins réussi à choisir son nom. Lumia, avec un peu de Damna : Numidia.

J'ai dû annoncer à Lokian qu'il irait vivre chez un oncle qu'il ne connaissait pas, avec une nouvelle maman qu'il ne connaissait pas. « Mais je veux pas une nouvelle maman. Je veux ma maman. Elle m'attend avec le bébé. » J'ai eu le cœur brisé pour la deuxième fois. Je me disais tout simplement que je devais penser à la petite Damna, la nouvelle Damna, et que Lokian serait assez fort pour vivre avec mon frère. J'aurais dû me douter qu'il n'accueillerait pas ''le bâtard'' à bras ouverts. C'est quand Lokian est parti à l'étranger que j'ai su qu'il était maltraité. C'est sa mère adoptive qui est venue me voir en parlant de ce qu'ils vivaient tous les deux. J'ai menacé mon frère, mais il a rit en disant que j'étais un raté. Et il avait raison.

Durant les premières années de Numidia, j'ai plutôt bien réussi mon rôle de père. Je profitais de son enfance, de son insouciance, de sa joie. Elle ne souriait qu'à moi et à Lokian. Je l'aimais plus chaque jour. Je l'ai aimé comme ma propre fille. Puis elle a grandi, encore, encore, encore, jusqu'à l'adolescence. Et Mornefia m'a éloigné d'elle. Elle a effacé les moments de complicités, de joie, les années de bonheur. Les années que j'avais passé à construire avec elle au lieu de me détruire. Et elle a changé. Il est arrivé un moment où je ne voyais presque plus Damna. Je voyais Mornefia, pas celle que j'ai aimé, l'autre. Elle avait l'apparence, la voix, le rire de Damna, mais elle avait la rigidité, le froid et le peu d'empathie de Mornefia. J'avais peur de ce qu'elle pourrait devenir. Mais j'ai été rassuré un soir où je l'ai entendu pleurer dans sa chambre. Je suis allé la voir, elle m'a prise dans ses bras pour pleurer. « Je n'aime pas ce que je deviens, papa. » Damna était morte quelques mois plus tôt. Et je l'ai retrouvé ce soir là. La Damna qui ne voulait pas se cacher ou être une autre en apparence. C'était tout ou rien avec elle. L'emprise de Mornefia sur Numidia l'a toujours freiné. J'étais le gentil, mais il y avait des semaines où je devais partir à l'étranger pour le travail. Pendant ces temps, je ne voulais pas imaginer ce que ma femme faisait à ma petite. J'avais peur de rentrer et de retrouver un robot, sans âme. Mais j'arrivais toujours à retrouver Damna. Parfois c'était dur, mais j'y arrivais toujours.

Puis il y a eu le cancer. Et tout a changé. L'espoir. Le bonheur. L'avenir. Plus rien. Il n'y avait que la mort au bout de la longue route de la minorité.

Et maintenant, je suis seul. Damna est morte. Numidia est morte. Même Mornefia est morte. Lokian est partie, et il a bien raison. Je n'ai plus aucune raison... de vivre, tout simplement de vivre. J'ai mon travail, mais à quoi bon ? J'ai cette maison, mais pour quoi faire ? Ma vie n'a plus aucun sens. Je devais faire en sorte que Numidia vive, et j'ai échoué. Je devais rendre Numidia heureuse, et j'ai échoué. Je devais honorer la mémoire de ma sœur et continuer ce qu'elle avait commencé, et j'ai échoué. J'ai raté ma vie. Je ne peux plus rien faire. Je n'ai plus aucun but, aucune utilité. À quoi bon.

Je suis enfin arrivé chez moi. Dans cette maison immense et remplie de mort. J'ai envie de tout brûler et brûler avec tout. Mais je ne peux pas faire ça, je dois faire quelque chose avant. Je monte dans mon bureau et sort une feuille.

Moi, Royd Leroi, lègue tout ce que j'ai à Lokian Leroi. Ma maison, mon entreprise, mes biens. Il peut en faire tout ce que bon lui semble.

Au moins, je serai une dernière fois utile à quelque chose. Je lui dois au moins ça, pour l'avoir abandonné. J'aurais dû quitter Mornefia et prendre Lokian et Numidia. Mais j'avais peur. Peur de ne pas en avoir la force. Peur d'être seul. Peur de ne pas être à la hauteur. Et maintenant, je me retrouve définitivement seul. Seul dans mon bureau. Je tire un tiroir pour prendre une bouteille de whisky. J'en bois le plus possible. J'ai besoin de me noyer pour y arriver.

J'ai déjà cloué une ceinture à la poutre apparente avant de partir enterrer ma fille. Je me lève sur mon bureau et passe ma tête dans la boucle. Je suis penché en avant, je n'ai qu'à lâcher prise. Je détends les jambes et ferme les yeux. C'est douloureux, c'est insupportable. Je sens mon sang coaguler dans mon cerveau. Mon corps se débattre face à la mort. Mais je n'ai plus rien à faire. Plus rien. Je ferme les yeux.

Pardon Numidia. Pardon Lokian. Pardon Damna...

Damna... Lokian... Si, je peux peut être faire quelque chose pour Lokian... je peux être présent pour lui. Je peux l'aider à reprendre ses études, à trouver sa voie dans le monde. Je peux... je peux me rattraper !

Je bascule pour atteindre le bureau avec mes pieds, mais il est trop loin. Et mes jambes sont tétanisées. Je n'arrive même pas à les plier un minimum. Je sens la vie s'échapper de mon corps. Non, c'est trop tard. J'ai réagi trop tard. Comme toujours...

Damna, attends-moi. J'arrive bientôt.

FIN

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