Chapitre IX

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 L'automne était là. Le plus froid de mon existence.

***

  Ce matin, j'ai mis une épaisseur en plus par rapport à d'habitude. Nous sommes jeudi et en automne depuis ce matin, et Nesta a sorti un gros sweat-shirt pour l'occasion – même si la température a chuté rapidement cette année je trouve qu'elle en fait peut-être un peu trop. La fête chez Ekin a eu lieu il y a une semaine déjà, lui et Mano m'ont taquiné plusieurs fois à cause de Gorka qui souhaite avoir des nouvelles de moi et qui se plaint du fait que je ne l'ai pas encore appelé. J'ai donc demandé aux garçons de lui dire pour mon absence de téléphone, je ne veux pas paraître impolie. Learth lui me dit que je pourrais même me permettre de lui dire d'aller voir ailleurs qu'il ne le ferait pas et que je n'ai donc pas à m'excuser.

 Nous allons à la cafétéria avec Nesta retrouver les filles. L'automne est bel et bien là ; Hely a plus de vêtements que d'habitude, elle qui aime tant mettre en valeur sa taille de guêpe. Nesta prend son café brûlant entre ses mains fraîches en soufflant.

- J'aurais pas dû me plaindre de l'hiver, il est arrivé plus vite que prévu juste pour m'embêter.

- Oh, méchant hiver, méchant ! râle innocemment Heinesy telle une enfant. Tu es vilain avec ma brunette chérie ! Tu veux que je le tape, Nesta ?

- Oui ! On va toutes le taper ! s'écrit joyeusement Nesta avec le même ton que Heinesy.

Elles se lèvent et se tapent dans la main en faisant un petit cri infantile et amusant. Hely se remet à rire à leurs taquineries comme toujours.

- Tu devrais voir le bon côté des choses, commence Hely. Je crois que l'arrivée prématuré de l'hiver a fait fuir Zakia !

- Et bien tant mieux ! Qu'elle reste chez elle à croupir dans sa flaque de maquillage fondu par la chaleur de son radiateur !

Nous rions de bon cœur.

 Hely met le doigt sur quelque chose : il est vrai qu'elle n'était pas là non plus lundi en sport, ni à la petite soirée de Ekin. La première question qui me vient à l'esprit est : aurait-elle laissé tomber Learth ? Puisque nous le fréquentons, elle n'aurait pas hésité à marquer son territoire dans le cas contraire, non ? Surtout qu'il a ramené Nesta et moi la semaine dernière. Je soulève la question.

- D'ailleurs, où est-elle, Zakia ? Voilà un moment qu'elle ne s'est pas montrée. C'est étrange.

- Peut-être qu'elle trouve Learth trop accessible et qu'elle est allée chercher un mec en couple. grogne Nesta.

- En tout cas j'en sais rien de mon côté. me répond Heinesy. Mais vu que son mec est dans votre classe, vous pourriez lui demander. Il a p't'être des nouvelles d'elle.

- Tu as raison, après tout ils sont ensemble.

Mais pas d'un choix mutuel pensais-je en écho avec mes propres paroles.

  Nous arrivons devant la salle de littérature française. Je frisonne un peu de froid et un mal de tête surgit dans un coins de mon cerveau. C'est pas vrai, je crois que j'ai oublié mes médicaments dans ma chambre, pas de chance. Nesta me prend par l'épaule.

- J'ai l'impression de te poser cette question tous les jours, mais tout va bien ?

- Oui, encore une migraine. Et la baisse soudaine de température n'aide pas.

- Oh que non, je déteste ça !

Oula, il ne faut pas parler météo avec Nesta en ce moment. En tout cas, j'espère que mon café va atténuer ma douleur.

 Au moment d'entrer en classe, je vois Learth arriver dans l'angle du couloir, pour une fois il est à l'heure. Nesta prend un ton moqueur en le voyant elle aussi.

- Non ! Miracle, il est à l'heure !

- Rho, ça va. dit il en souriant.

Il vient vers nous et frotte le crâne de Nesta d'une façon si brutale qu'il la décoiffe complètement. Elle peine à lisser ses cheveux de ses doigts et le pousse à l'épaule. Ils commencent à se chamailler gentiment, je les regarde mais ma migraine m'envoie des impulsions électriques derrière la tête jusqu'à mes yeux. J'aurais dû vérifier si j'avais pris mes médicaments dans mon sac avant de partir, je me déteste à cet instant.

 Nous rentrons dans la salle, et le cours non seulement d'être désagréable à cause de l'enseignement de Mme Barthélémy a le don d'amplifier ma migraine. Il arrive un moment lors du cours ou je porte ma main à ma tête, le faisant plus brutalement que prévu puisque je secoue ma tête. Je grimace et baisse mon visage vers le sol. J'agrippe une grosse touffe de mes cheveux de ma main, comme si ça allait changer quelque chose.

- Je vois bien que ça ne va pas Numidia.

J'entends Nesta murmurer à mon oreille. Je sens un mélange d'inquiétude et de tristesse dans sa voix. J'ouvre les yeux et la regarde en souriant faiblement.

- Ce n'est rien. J'ai besoin de me calmer, c'est tout.

Elle continue de me fixer puis lève la main en interpellant le professeure. J'ai du mal à assimiler ce qu'elle fait, et j'ai à peine le temps de comprendre qu'il est trop tard.

- Madame, Numidia ne se sent pas bien, est-ce que je peux l'accompagner dans le couloir pour qu'elle puisse prendre l'air ?

Mme Barthélémy nous regarde de haut en bas et nous fait signe de sortir. Nesta se lève et me prend la main pour me tirer jusqu'à la porte.

 Une fois dans le couloir, nous continuons de marcher pour être à l'écart de sorte à ne déranger personne. Je m'assoie au sol en me laissant glisser contre le mur. Je ferme les yeux et respire fort en espérant que ça passe. Nesta s'accroupit devant moi et prend mes mains.

- Numidia, qu'est-ce qui ce passe ?

J'ouvre les yeux, l'inquiétude se lit sur son visage, l'intensité de son regard me fait presque culpabiliser de lui avoir caché la vérité. J'amorce une explication mais retiens mes mots dans ma gorge. Je ferme la bouche et soupir de lassitude. J'en ai assez de cette situation.

- Nesta je... c'est compliqué. Je suis dans une situation que tu ne peux même pas imaginer. J'ai... quelque chose... un poids qui me pèse lourd dans tous les sens du terme.

- Mais tu sais que tu peux m'en parler. On se fait confiance, non ?

- Là n'est pas la question. Le problème n'est pas un hypothétique manque de confiance envers toi, au contraire. J'ai l'impression que tu es la seule à qui je peux parler, vraiment.

- Alors dis-moi.

Elle a raison, je peux lui faire confiance. Mais je ne peux pas lui parler, pas dans l'immédiat, pas ici. Nesta, je te promets de tout te dire, mais je ne peux pas pour l'instant.

- C'est quelque chose que j'ai moi-même du mal à concevoir, je ne pense pas que nous soyons en condition pour en parler ici et maintenant. Si tu veux on en parle ce soir.

Elle grimace et lève les yeux durant quelques secondes. Elle me regarde de nouveau, les sourcils froncés d'appréhension.

- C'est si sérieux que ça ? (je lui répond d'un hochement de tête) D'accord, j'attendrai ce soir. Mais tu sais que tes morceaux d'explications font tout sauf me rassurer ?

Je lui souris et hausse les épaules, que puis-je faire ou dire de plus. Elle m'aide à me relever et nous retournons en cours.

  Alors que l'heure de mon cours de mathématiques arrive, mon état empire. Je vais en cours mais explique la situation à Mme Le Gall qui m'autorise à m'absenter du cours mais je dois ramener un mot de mes parents au prochain cours. Je vais dans la cours pour m'asseoir sur un banc. Une brise glisse sur mon visage nu. Je ferme les yeux quelques minutes. Je sens quelque chose me toucher l'épaule. J'ouvre les yeux pour voir que quoi il s'agit. Je vois Learth me tâter l'épaule avec une branche, les yeux ronds. Quand il me voit réagir il lance son bâton en l'air dans son dos et sourit.

- Je voulais être sûr d'être en présence une vivante.

- Comment ?

Le terme qu'il a choisi me frappe de plein fouet.

- Bah, vu que t'avais les yeux fermés et que t'es super pâle, t'avais un peu la gueule d'un macchabée. Mais tu es vivante, me voilà rassuré.

Je souffle de soulagement, mais ce n'est pas très flatteur.

- Je suis si pâle que ça ?

- Un vrai fantôme. Non, plutôt un vampire, les fantôme c'est spectral.

Je hoche la tête tête sans vraiment me soucier de sa nuance. Tiens, mais je me demande...

- Learth, tu n'es pas sensé être en anglais appliqué ?

- La prof m'a viré du cours, j'ai oublié mon DM et en plus j'ai fait exploser de rire Nesta. Je savais pas qu'elle aimait les blagues scatophiles, ça explique pourquoi elle a craqué sur Ekin, un vrai gosse avec ses blagues pipi caca.

Je souffle en fronçant les sourcil tout en ayant le sourire. Décidément, ces garçons sont de vrais phénomènes. Il me regarde.

- Je suppose que tu t'es pas fait virer de ton cours de maths si passionnant.

- J'aurais préféré, sachant à quel point j'aime les maths !

- Je t'envie d'avoir droit à quatre heures de cette merveille par semaine.

Je lui souris en riant doucement.

- J'avais trop mal à la tête. Je lui ai demandé si ça ne la dérangeait pas que je n'assiste pas à son cours.

- Oh, tu demandes la permission pour sécher les cours toi ? Je vois pas trop en quoi c'est intelligent mais bon.

- Je ne sèche pas mon cours !

- Si, tu fais la sieste sur un banc dans la cours au lieu de dormir dans une salle chauffée, tu sèches. Perso, j'aime bien la fraîcheur mais je suis pas du genre à favoriser le sommeil à froid.

Mon rire s'élève sans que je ne le sente passer. Il est doux et léger, ça change de d'habitude. Je ferme de nouveau les yeux.

- J'ai toujours aimé le froid, pas le froid arctique mais j'aime l'hiver pour sa douce froideur et le plaisir de regarder la neige tomber à travers la fenêtre de ma chambre, alors que je suis emmitouflée dans mes draps chauds en buvant un café. C'est encore mieux lorsque je peux lire contre ma fenêtre avec pour seul éclairage la douce lumière qui émane du soleil lointain et adouci ou des nuages blancs et cotonneux.

En disant ces mots je me projette dans ma chambre chez mes parents lors des périodes de noël durant les vacances scolaires. Pour seuls livres ceux que j'emprunte au CDI dans le dos de ma mère. Seule dans ma chambre avec ce silence à la fois si doux et si lourd. Comme toujours.

- C'est très poétique comme image.

Je le regarde en souriant, gênée par la situation, pourquoi est-ce que j'ai dit cela ?

- Je sais, c'est kitsch et niais.

- Pas du tout, pour te dire tu vas presque me faire aimer l'hiver. Moi mon argument sur l'amour que je porte pour l'été c'est ''il fait chaud et on peut se mettre à poil sans avoir froid''. Chacun son truc.

Je ris de plus bel, mais cette fois mon rire n'a rien de doux, il est un peu plus hystérique et incontrôlé. J'imagine Learth se balader, nu comme un ver, comme si de rien n'était. Je souffle par à-coups pour me calmer, ce que je fais assez vite.

- Je ne suis pas du genre à me promener nue, en aucun cas.

- Tu devrais essayer, c'est vachement agréable. Sauf dans un lieu public, ça devient assez mal vu.

C'est dingue, il réussit à me faire rire pour la troisième fois. Soit il est très doué, soit j'ai une migraine qui me fait rire pour pas grand chose. Je me tourne vers lui.

- L'été on transpire et on colle. Les ongles sont sale à la moindre démangeaison et je vais tout le temps au toilettes à force de boire.

C'est à son tour de rire. Il regarde devant lui et hausse un sourcil.

- Moi je connais une activité qui fait pas mal transpirer, et ça m'empêche pas de le faire.

Il hoche la tête dans le vide, tout fier de lui. Je pense avoir compris de quoi il parle. Je secoue la tête en souriant, les hommes ne pensent qu'à ça, vraiment. Et dire qu'il fait ce genre de chose avec Zakia. Tiens, pendant que j'y pense, j'aimerais bien profiter de la situation pour lui en toucher un mot, mais ce serait mal poli. Mais, en même temps, c'est plutôt tentant. J'évite de réfléchir et me tourne de nouveau vers lui, je me lance.

- Je peux te poser une question un peu indiscrète ?

- Ça dépend.

- C'est par rapport à Zakia... enfin je ne veux pas te déranger avec ça.

- T'en fais pas, de toute façon je sais bien que je vais y passer avec Nesta et Heine. (il soupir et me regarde) Elle a dit que c'était elle ou rien, donc je lui ai dit que ça n'avait aucun sens de dire ça avant de la larguer. Depuis j'ai plus de nouvelles. Mais d'après son absence j'ai l'impression qu'elle l'a mal digéré.

- D'accord.

Je hoche la tête dans le vide, il doit être content de s'être débarrassé d'elle. Il se penche vers moi, l'air étonné.

- Quoi, c'est tout ?

- Comment ?

- Tu me demandes pas de détails, tu me charries pas, juste d'accord ?

- Pourquoi j'en demanderais plus ? Tu as donné une réponse à ma question, les détails font parti de ta vie privée et puisque tu ne me les as pas donné directement c'est bien que tu n'as pas spécialement envie de les divulguer. Alors oui, juste ''d'accord''.

Je finis ma phrase par un haussement d'épaule. Son visage change d'expression pour afficher un sourire. C'est étrange, d'un seul coup il a l'air beaucoup moins intelligent qu'auparavant. Si j'étais vulgaire, je dirais qu'il a un air ''con''.

  À treize heure, nous sommes en cours de philosophie. Nous entrons dans la salle, et du début à la fin du cours, je me concentre plus sur le combat livré contre mon mal de tête grandissant que sur le cours. J'entends M. Moreau commencer à dicter, je prends mon stylo mais ne parviens pas à écrire. Ma main tremble tellement que je peine à tenir mon stylo correctement. Je le lâche et pose ma main à plat à côté de ma feuille de cours. J'inspire et expire doucement, les yeux clos. Ma tête est lourde. Nesta pose sa main sur la mienne en la caressant. Elle frotte son autre main dans mon dos pour me calmer.

- Ça va pas mieux depuis ce matin. Tu veux prendre l'air ?

Je n'arrive même pas à lui répondre. Je pose ma tête sur mon bureau alors que je la vois lever la main. Elle pose la même question que ce matin. M. Moreau semble me jauger, alors que j'évite son regard. Je suis devenue le centre de l'attention et je déteste ça.

- Oui tu es très pale. Allez à l'infirmerie plutôt, je préfère ne pas prendre de risque.

Nesta se lève et quand je fais de même mon cerveau me foudroie et mes jambes m'abandonnent. Malgré cela je ne sens pas mon corps tomber, j'ai été retenue par quelqu'un. Le reste de la classe commence à s'exciter provoquant un brouhaha, je porte ma main à ma tête de nouveau. Mon corps entier tremble, je me sens si lourde. Je prends le temps de regarder la personne qui me retient. Je croise le regard de Learth qui semble aussi hébété que moi.

- Learth porte la, on va à l'infirmerie !

Je sens mon corps se soulever et ma tête finit contre le torse de Learth. Si je n'étais pas dans un état second, j'en rougirais.

  Sans même voir le temps s'écouler, nous nous retrouvons à l'infirmerie. Je sens Learth me poser sur un lit. J'essaie de me redresser mais ma tête n'est pas de cet avis, l'infirmière me pousse à l'épaule pour que je me rallonge. J'entends la voix de Nesta – elle semble venir de si loin – expliquer mon problème à l'infirmière qui demande mon nom.

- C'est Numidia Leroi. Ça fait plusieurs semaines qu'elle se sent mal. Elle est même allée à l'hôpital la semaine dernière. explique Nesta.

- Numidia Leroi ? Mais elle n'est pas venue prendre son traitement depuis presque une semaine, ce n'est pas étonnant qu'elle soit dans cet état.

- Son traitement ? demande Learth.

- Oui, sa mère m'a donné son traitement. Elle est censée venir tous les jours pour prendre ses cachets.

Je me cale contre le mur pour me relever, je ne veux pas que ça se sache, pas comme ça.

 Je comptait en parler à Nesta dans un moment adéquat, prendre le temps de tout lui dire et surtout la préparer à ça, me préparer moi aussi. Le fait de le dire à quelqu'un lui donne un aspect si réel... j'ai peur rien à l'idée de lui donner du relief. Je ne pourrais plus l'ignorer, je vivrai avec, définitivement. Il faut que je retarde l'inévitable.

- Ce n'est rien, on m'a donné une ordonnance en sortant de l'hôpital en attendant les résultats. J'ai juste un coup de fatigue.

- Pourquoi tu ne veux pas qu'on sache ce qu'il t'arrive ? me demande Nesta, plus inquiète que jamais.

- Je ne veux pas provoquer une panique inutile, c'est tout.

- Dans ton cas, la panique est une réaction tout ce qu'il a de plus normal. ajoute l'infirmière.

- Dans son cas ? demande Learth.

L'infirmière sort mon traitement que je prends, toujours tremblante à tel point que j'ai presque du mal à l'avaler. Learth lui arrache presque la boîte des mains pour lire le nom du médicament avant de me regarder, les yeux emprunts de panique. Il jette presque la boîte sur une table en se frottant le visage.

- Numidia, ma mère a eu un cancer. Je connais le nom de tous les traitements du monde contre cette saloperie.

Mon sang se glace, il monte à ma tête puis redescend trop vite.

 Il sait. Il vient de le dire. Mon Dieu, faites que ce soit un cauchemar. Nesta se tourne vers lui avant de reporter son attention sur moi.

- … un cancer ?

Sa voix est lointaine, fragile et brisée, semblable à la mienne lorsque j'ai posé presque la même question une semaine auparavant. Elle semble ne plus respirer sous la surprise. Elle prend ma main et la serre. Ses sourcils se froncent.

- Numidia... tu as un cancer ?

Je me contente de hocher la tête. Ses yeux deviennent humide et sa main serre la mienne davantage. Je sens qu'elle perd pied, mais je ne pensais pas qu'elle le prendrait si mal et d'un autre coté je suis soulagée que quelqu'un soit triste à l'idée de ma mort.

- Cérébral, inopérable.

C'est la seule chose que j'arrive à dire, ma voix n'est qu'un murmure et j'arrive à peine à garder une contenance, je pourrais m'effondrer dans l'instant et mourir que ce serait la même chose. Inopérable. J'ai un cancer inopérable et létal. Nesta me prend dans ses bras, mais je ne réagis pas, je garde mes bras le long de mon corps et les yeux au sol. Je ne sais pas combien de temps nous restons ainsi, mais il arrive un moment où Nesta me lâche et me regarde en caressant mon bras, dans un futile geste réconfortant.

 Quand je lève les yeux vers elle, quelque chose d'autre vient occuper mon champs de vision. Lorsque je détaille la personne qui se tient dans un coin sombre du couloir, mon sang se glace. Une religieuse, la peau plus blanche que celle d'un mort, les yeux trop enfoncés dans leur orbite, le visage dur et froid. Il y a quelque chose d'inhumain que je n'arrive pas à saisir, et cela me terrifie. Elle me fixe. Mon cœur s'emballe, je le sens battre si fort dans ma poitrine qu'il pourrait s'en extirper facilement. Je la vois s'approcher doucement, d'une façon qui n'est pas naturelle, comme si elle glissait sur le sol jusqu'à moi. Son regard est terrifiant et son allure cauchemardesque. Je me crispe et Nesta le remarque immédiatement.

- Numidia, ça va ? Qu'est-ce que tu regardes ?

- Dans le couloir, il y a une religieuse. Regarde.

Elle se retourne mais n'a pas l'air de voir la bonne sœur. Elle secoue la tête et fronce les sourcils.

- Je ne vois rien. Tu es sûre que ton traitement n'a pas d'effets secondaires ?

Alors qu'elle me pose cette question, la religieuse se rapproche encore sans que je puisse distinguer ses déplacements, et alors qu'elle est dans le cadre de la porte, elle ferme celle-ci à clef et sort sa main de son dos, elle est noire et crochue, monstrueux. Elle continue d'approcher, je panique un peu plus à chaque seconde.

- Nesta, tu ne vois pas ? Elle est juste là !

L'infirmière pose sa main sur mon front et me sert un verre d'eau.

- Bois, ça va te faire du bien. Le traitement doit avoir des effets secondaires.

La religieuse est derrière Nesta, elle me fixe et lève sa main. Son regard m'angoisse et son air menaçant me fige. Si je ne suis pas partie en courant, c'est seulement parce que j'en suis incapable. Nesta se lève, ce qui laisse la place à la religieuse pour venir à coté de moi. Je n'arrive pas à détacher mes yeux d'elle. Elle approche sa main de mon visage pour me caresser, ou me lacérer. Avant qu'elle ne puisse y arriver, je retrouve l'usage de mon corps et me lève en toute hâte vers la porte, mais l'infirmière me retient par le bras.

- Où tu vas ? Tu dois te reposer, je vais te garder ici encore un peu.

- Non, je ne peux pas, il faut que je sorte !

- Calme-toi.

- Elle veut me tuer, il faut que je sorte ! Il faut que je sorte tout de suite !

Je hurle de terreur, elle vient vers moi. Alors je tire mon bras pour me défaire de l'étreinte de l'infirmière. J'y parviens et me rue sur la porte qui est impossible à ouvrir. Je frappe de mes poings aussi fort que je le peux et je perds totalement le contrôle de moi-même. Je n'arrive plus à me maîtriser, alors je mets des coups de pied et des coups de poing dans la porte en criant dans mes propres sanglots. Elle va réussir à me tuer. Je vais mourir, je ne veux pas mourir, pas comme ça !

 C'est alors que l'on me tire en arrière. Je ferme les yeux en criant. On me plaque contre le mur en me maintenant par les épaules.

- Calme-toi Numidia ! Tout va bien, personne ne veut te tuer. me dit Learth.

Je n'ose pas ouvrir les yeux, j'ai peur de croiser son regard de nouveau. Je prends ses poignets dans mes mains pour le repousser en vain. Des larmes chaudes coulent sur mes joues, mon corps est de nouveau pris de tremblements et mes jambes ne tiennent plus. Je suis sur le point de glisser mais Learth me rattrape encore.

- On va sortir, d'accord ?

- On ne peut pas sortir, elle a fermé la porte à clef.

- Non, la porte est ouverte Numidia.

- C'est faux, j'ai essayé de l'ouvrir en vain.

- Tu frappais le mur, c'est sûr que tu risquais pas de sortir.

Mes yeux s'ouvrent de surprise. Learth a ses yeux plongés droit dans les miens, le regard furibond et sérieux. Je regarde à ma gauche ou je vois la porte grande ouverte. Je ferme de nouveau les yeux.

- Il faut que je sorte d'ici.

Learth me soulève et me mène à l'extérieur.

***

  Je suis de nouveau à l'hôpital. L'ambulance est venue me chercher au lycée, Learth et Nesta eux sont retournés en cours. Nesta voulait venir mais l'infirmière l'en a dissuadé. J'attends le docteur Austin, elle est censée me parler de mon nouveau symptôme et me prescrire un traitement supplémentaire. J'ai eu une hallucination, pourtant ça avait l'air si réel, mon cœur ne s'en est pas encore remis.

 Finalement, le docteur Austin fait enfin son apparition. Elle ferme la porte derrière elle avec un dossier en main.

- Numidia, avez-vous pris des drogues récemment ?

- Pardon ? Non ! En aucun cas !

- La drogue pourrait expliquer votre hallucination d'une façon ou d'une autre que ce soit par un blocage psychotique ou un retour d'acide. Alors si vous en avez pris il faut me le dire.

- Je ne prends pas de drogue, je ne bois même pas d'alcool. Je ne consomme rien de dangereux ou d'illégal. Pour vous dire je fais même une restriction alimentaire.

Elle expire et semble chercher ses mots.

- Alors j'ai une mauvaise nouvelle pour vous. Non seulement vous avez un nouveau symptôme, mais il nous révèle un élément que nous n'avions pas pu prendre en compte sans qu'il ne se montre... La dernière fois, je n'avais pas été en mesure de vous donner une estimation de longévité. Nous utilisons un terme pour classer le niveau d'un cancer, vous êtes maintenant en stade trois.

- Il me reste combien de temps alors.

- Un an, deux avec un peu de chance. Votre cancer va prendre de plus en plus de place, ayant un impact sur votre personnalité, votre raisonnement et vos faculté motrices et intellectuelles, grignotant votre cerveau jusqu'à la mort. Votre cerveau ne sera plus qu'une masse. D'autres symptômes vont arriver, c'est de cette façon que nous pourrons évaluer sa progression. Votre cancer peut aussi se métastaser. On peut lancer les traitements dès maintenant.

Un an. Dans un an je serais morte... je ne sais plus quoi dire, ni quoi faire. Le docteur Austin reste muette avant de me dire qu'elle est navrée. Une chose me vient à l'esprit.

- Docteur, ne dites rien à ma mère. Je ne veux pas qu'elle sache qu'il ne me reste qu'un an. Je ne veux pas qu'elle prenne de décision à ma place.

Elle se contente de consentir à ma requête.

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