Hey, patron ! Comme d'habitude !

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Nous sommes le 1er juin, un jour charnier dans le grand plan français de déconfinement du pays. En effet, ce lundi marque la réouverture des restaurants et bars. Concentrons-nous sur l'un de ces derniers : le bar de la dernière Chance.

Son propriétaire, un brave type qui aime à se faire appeler "Patron" par ses employés et clients, vient de déverrouiller les portes de son établissement il y a une petite heure, non sans verser une larme de bonheur. Il est à son poste, fidèle, servant le café matinal aux courageux qui osent braver la peur de la maladie. Il n'est pas seul, Marine, sa jeune serveuse étudiante aux Beaux Arts, passe un discret coup de balai entre les chaises tandis que Boris fait chauffer les plaques électriques dans l'arrière-cuisine. Ses tables sont encore peu remplies, mais il compte sur sa bonne réputation dans le quartier pour retrouver l'ambiance d'il y a trois mois.

Parmi les quelques clients, se trouvent deux amis de longue date attablés à l'extérieur. L'un sirote son café noir en jouant avec un briquet, l'autre fixe la rue d'un air maussade, bras croisés sur le torse pour retenir un peu de chaleur.

  • Aller, fais pas cette tête, rouspète le premier, nous y sommes presque, la fin du confinement !

Son ami lui jette un regard fatigué sans prendre la peine de répondre. Hugo n'y prête pas attention, habitué aux absences de Clément. Il préfère se concentrer sur Marine qui apporte les deux portions d'english breakfast commandées. Il lui fait un sourire en signe de remerciement sans savoir si elle le lui rend, la faute à son masque aux motifs floraux couvrant la moitié de son beau visage.

  • Enfin, fini fini, je m'emporte un peu vite, il soupire, rien ne sera plus pareil à présent, avec ce satané virus.
  • C'est certain, tout sera différent, murmure Clément.

Hugo hausse un sourcil surpris en achevant d'engloutir ses œufs brouillés. Clément doit sentir qu'il l'a perturbé, car il relève de suite le regard pour lui faire une grimace détendue.

  • Déso ! Ouais, carrément, il y aura un monde entre avant et après le confinement. D'ailleurs, en parlant d'autres mondes, ton voyage vers les terres du Seigneur des anneaux, ça donne quoi ?
  • C'est en cours de progression, répond Hugo avec entrain, Air France permet de réserver des tickets dans les premiers avions qui seront autorisés à décoller !
  • Génial. Combien de temps ?
  • Oh pas grand chose, comme notre voyage au Chili d'il y a six mois, deux semaines, je dirais.

Hugo esquisse un sourire satisfait, comme à son habitude, et commence à extraire ses Marlboro d'une poche de son blouson. Il s'éloigne pour aller s'en allumer une, tout en restant à portée de voix de Clément.

  • Ah au fait, il faudra que je te rende ton bouquin, tu sais, celui sur comment faire un truc avec les vers.
  • Un compost, le reprit Clément avec douceur, et en plus, ce n'est pas compliqué, j'avais installé tout le matériel dans votre cour d'immeuble, avec les instruct...
  • Ouais ouais, si tu veux, le coupa sans gêne Hugo alors qu'il prenait une grande bouffée de nicotine dans les poumons.

Clément abandonna l'argumentation avant même qu'elle n'est commencée. Il s'attela à finir son assiette, utilisant du pain pour avoir les dernières gouttes de sauce au bord de l'assiette. Hugo le rejoignit après avoir jeté son mégot dans le caniveau.

  • M'est avis qu'ils auraient pu faire rouvrir les bars la semaine dernière. Moi je te le dis, à partir de maintenant, ça va être full restaurants. J'en pouvais plus d'aller faire mes courses au supermarché, deux enfants à nourrir, plus la mère ! Ça faisait beaucoup trop d'allers-retours.
  • Bah ? Pourtant je t'avais passé un lien vers un drive, plus proche de chez toi en plus, s'étonna Clément.
  • Ouaiiiiis, mais tu sais, ton machin là, sans emballages... chiant... compliqué, tout ça quoi.
  • Quoi ? Mais ça consiste juste à leur rendre des pots en verre et des sacs en tissus après avoir consommé le produit.

Hugo poussa un long soupir en continuant de manger. Comme à chaque fois que Clément l'ennuyait, il passa du coq à l'âne.

  • Tu vas pas me croire, le patron s'est fait livrer des moules pour fêter la réouverture ! Ce week-end, j'amène toute la petite famille ici pour faire péter les moules-frites, il lui fait un clin d'œil complice, intéressé ?
  • Non merci, c'est gentil, mais on est plus un mois en R, et on est en plein dans la saison des fruits rouges, j'ai prévu de faire des confitures ce week-end pour en avoir au cours de l'hiver.
  • Pff.. Mais écoute-toi, on dirait un péquenaud du Moyen-Âge ! Si t'en voulais, t'avais qu'à en prendre à la boulangerie, ils ont tout le temps des gâteaux aux fraises en vitrine à celle du port.

Se sentant légèrement échauffé, Hugo préféra orienter la conversation sur d'autres sujets, comme la sortie décalée des films au cinéma. Les deux compères se mirent aussitôt à sortir des répliques de Kaamelott, annoncé en avance, puis redécalé à cause du corona. Enfin, il frappa dans ses mains, signe qu'il allait bouger. Clément l'imita en remarquant qu'il n'avait pas fini son assiette. Il tiqua et attrapa l'une des deux saucisses qu'il enfourna en lui jetant un regard réprobateur.

  • Rhoo ça va, on dirait moi quand je gronde mes filles.
  • C'est exactement ça, répliqua Clément sur un ton de défi.
  • Faut vraiment que tu te détendes, mon pote. Bon, je dois te laisser, j'ai une foule de choses à faire avant de reprendre le taf' ! Je te raccompagne ?
  • Non merci, j'ai pris mon propre bolide.
  • Encore ? Je sais pas où tu trouves la volonté de faire trente minutes de vélo quand tu pourrais prendre ta voiture. Enfin bon, à la prochaine !

Après avoir laissé un pourboire, Hugo avança son poing fermé pour saluer Clément. Ce dernier imita son geste, cognant ses phalanges aux siennes avec un poc viril.

  • Aha ! Faudra vraiment se faire à tous ces changements, c'est trop bizarre !

Il le laissa donc sur place pour se diriger vers sa voiture. Clément fit un dernier salut dans son dos avant de soupirer à nouveau. Il s'avança pour récupérer le mégot avant qu'il ne chute dans les égouts, puis s'orienta à son tour vers son vélo avec un fin sourire accroché aux lèvres en admirant le ciel d'un bleu hypnotisant, sans ses longues traînées blanches qui le quadrillaient.

  • Comme tu la dis, nous entrons dans un nouveau monde, dit-il, résigné.

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