26. La peau de chagrin

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Colin

- Pourquoi avoir emmené Endrick ?

Philéas faisait les cents pas, un poing sur les lèvres. Les autres, assis par terre, restèrent silencieux. Colin fuyait la conversation en observant le mur.

- C’est insensé, ils… ils ne se sont jamais supportés, s’irrita Philéas.

Il se tourna brusquement vers Ariane.

- Tu es d’accord avec moi ?

Celle-ci ramena ses jambes vers sa poitrine, un air ennuyé au visage.

- Je n’ai jamais trop su. Ça a toujours été flou, entre eux.

- Pourquoi lui, bon sang ? S’ils voulaient atteindre Constance, ils auraient pris…

Philéas chercha ses mots pendant un instant puis, après s'être rendu compte de son erreur, il se laissa tomber contre le mur. Sa main descendit lentement jusque sous ses lèvres.

- Ils n’auraient pris personne. Elle n’avait d’affinité avec… personne.

- Tu as tort, Phil.

Justine, qui se terrait dans un coin du mur, venait de s’exprimer pour la première fois depuis leur arrivée. Les reflets blonds de ses cheveux détachés ressortaient dans le nuage de saleté qui flottait autour d’elle.

- Constance a créé un lien avec chacun de nous, à sa manière…

- Tu m’oublies, dit tristement Ariane.

Justine se tut. Ses yeux, d’un gris profond semblable à la couleur du mur, s’éveillèrent dans l’obscurité. Colin tiqua. Il avait la sensation que quelque chose lui échappait.

Gris ?

- Je ne t’oublie pas, la rassura Justine. Constance et toi vous êtes de plus en plus rapprochées, ces derniers temps.

- Écoute, je ne veux pas te blesser…

Ariane affronta Justine du regard. Deux billes claires brillaient au milieu de son visage constellé d’éphélides, traversées par une lueur dansante qui semblait dévorer le vert de ses yeux. On disait que le regard était le miroir de l'âme ; Ariane était la preuve vivante de cette expression. Les émotions qui envahissaient son cœur troublaient l'éclat de sa pupille immobile. Elle paraissait sûre d'elle, cependant, elle semblait choisir ses mots pour rester délicate.

- Mais on voulait juste te faire plaisir… commença-t-elle.

- Me faire plaisir ? la coupa Justine.

- Oui, je…

- Me faire plaisir.

Justine rit doucement :

- Si j’avais su…

- Non, tu n’as pas à t’en vouloir…

- J’étais tellement occupée à vouloir nous rassembler que j’avais oublié…

- Tu n’es nullement responsable, c’est juste…

- Qu’il arrive que deux personnes ne puissent pas…

- S’entendre ?

Les deux jeunes filles se dévisagèrent sans prendre la peine de poursuivre la conversation. À cet instant, un poids lourd s’abattit dans l’estomac de Colin. Les yeux rivés vers Ariane, il songeait à la différence de caractère qui l’opposait à Constance. Son humour, sa joie de vivre, sa capacité à se contenter de peu, opposée à la grandeur de Constance, qui se lisait à travers son caractère stoïcien, impénétrable et exigeant. Il eut sincèrement de la peine pour la jeune fille rousse. Écrasée par ce personnage si impressionnant, dont la fermeté de l’âme empêchait toute interaction fusionnelle, Ariane n’avait rien pu faire d’autre que de s’en éloigner. Elle n’avait pas eu le courage de creuser l’aspect complexe de la personnalité de Constance. Contrairement à Colin, qui s’en était approché de trop près, espérant pouvoir s’y rattacher afin de devenir pareil. Insurmontable. Alors qu’il en était tout le contraire.

Faible.

- Constance et Endrick se sont embrassés, une fois, lâcha-t-il, la tête appuyée contre le mur.

Faible.

- Tu délires, là ? s’exclama Philéas.

- Colin… qu’est ce que tu racontes ? s’étonna Ariane.

- Tu les as vus ? s’enquit Justine sans grande surprise.

- Je pense…

Il se redressa un peu plus. À force de regarder le plafond, des plis se formaient sur son front. Colin fronça les sourcils. Il cherchait à être concis et à réconforter Ariane.

- Je pense que Constance n’a de l’affinité qu’avec Endrick.

- C’est dur, ce que tu dis, ronchonna Justine.

Il secoua la tête.

- Non, c’est réaliste.

- Ils auraient donc de l’affection l’un pour l’autre, murmura Philéas alors que Justine s’effondrait lentement contre le mur.

- C’est évident. Étrange, mais évident, commenta Ariane.

- Et il ne m’a rien dit…

- C’était sûrement pour une bonne raison…

Ariane fut interrompue par des claquements de talons au loin. Enfermés dans la sacristie, les adolescents n’avaient aucun accès visuel sur l’ensemble de la cathédrale. Seulement la chance d’entendre les bruits étouffés aux alentours. La porte s’ouvrit sur le visage d’Endrick, retenu par deux hommes. Il avait été frappé au nez ; une traînée de sang descendait le long de son menton. Ses agresseurs ne se gênèrent pas pour le pousser brusquement dans la sacristie. Endrick trébucha et tomba sur le sol, soulevant une nuée de poussière blanche autour de lui.

- Endrick, qu’est ce qu’ils t’ont fait ? s’exclama Ariane en se laissant tomber à côté de lui.

- Ils… ils ont eu Constance, dit-il d’une voix rauque. Et ils essayeront de nous avoir, un par un.

- Comment ça, ils ont eu Constance ? s’inquiéta Colin.

Endrick se redressa, le poignet pressé contre le coin de la lèvre. Philéas s’empressa d’arracher un bout de sa chemise pour le lui donner. Justine s’agenouilla face au blessé et, soutenant son regard empli de détresse, elle lui expliqua calmement :

- Je n’ai pas pu lui donner la baie, Rick. J’espère que tu l’as remarqué.

L’intéressé mit un temps à recevoir ces informations. Le bout de son nez rougit violemment en même temps que ses joues et, sous l’impulsion du désespoir, il recula sur les genoux. Ariane se leva avec lenteur, une mèche rousse devant les yeux.

- La baie ? Quelle baie ?

Justine inspira profondément.

- Les deux baies noires que Constance a jetées. Elles servaient à arrêter le flux de larmes.

- Tu parles des larmes du nokhtet ? interrogea Colin.

- Du quoi ? intervint Philéas.

- C’est un oiseau, dont les larmes servent de sérum très puissant. Les personnes qui en boivent sont prises par l’envie irrésistible de dire la vérité.

- C’était donc ça, l’épreuve… marmonna Ariane.

- Oui, mais je n'en étais pas sûre, au début. C'est Edelweiss qui a repêché les baies et… elle me les a données… parce que Constance avait fait l’erreur de les jeter, la tâche me revenait de les garder ? Je ne sais pas. En tout cas, son caladrius a à peine eu le temps de les déposer dans ma poche qu'on était déjà prêts à partir vers l'autel, j'étais tellement obsédée par l'idée de détruire la couronne que j'en ai oublié l'importance de ces baies. C'est seulement quand Gabriel a expliqué le but de la dernière épreuve que j'ai compris à quoi elles servaient. Je vous demande pardon.

- Tu n'as pas à t'excuser ! s'exclama Ariane en passant une main sur son épaule. Tu as agi au mieux.

- D'ailleurs, Constance non plus ne pouvait pas le deviner, rétorqua Colin.

- Non, c'est vrai. Mais si elle avait su leur propriété, elle aurait compris que deux baies, identiques, et efficaces contre les larmes de nokthet, n’étaient pas posées là par hasard. Je me demande d'ailleurs si le Passeur n'a pas fait exprès de les mettre là. Il se doutait peut être que la cathédrale était infiltrée.

- Il n’y a que toi pour avoir ce genre de raisonnement, Justine, insista gentiment le blond.

Elle évita son regard, les mains tremblantes. Elle lui répondit à voix basse pour que lui seul ne l’entendît :

- Arrête de la défendre sans arrêt comme si j’étais en train de la blâmer.

Colin crut recevoir l’effet d’une gifle. Peiné, il se tut, incapable de se justifier. Justine n'avait pas tort ; il trouvait toujours le moyen de la contredire lorsqu’il s’agissait de Constance.

- De toute façon, je suis l’entière responsable, murmura Justine.

- Ne dis pas ça, lâcha Endrick, le regard dans le vague.

- Si j'avais su, je n'aurais jamais essayé de vous les donner.

- Je pensais...

Endrick marqua un temps d'arrêt avant de reprendre :

- Je pensais qu’elle jouait la comédie. Comme tu m’as dit de mentir par moments pour rester crédible, je croyais qu’elle faisait pareil… C’est seulement quand elle s’est mise à pleurer que…

Endrick grimaça, une main sur les yeux. Une larme roula sur sa joue, puis deux, s'écrasant lourdement sur son col. Honteux de dévoiler son chagrin, il essuya ses joues d'un geste rapide. Ariane se précipita vers lui et s'appuya contre lui. Colin en resta muet de surprise. C’était la première fois qu’il voyait Endrick faiblir. Philéas passa une main sur son épaule par signe de compassion.

- Je l’ai brisée, articula Endrick.

- Tu n’en savais rien, le rassura Philéas.

- Elle se tordait de douleur sur sa chaise, j’aurais dû comprendre.

- La baie te protégeait. Tu ignorais ce que Constance subissait en face.

- Qu’est ce qu’il s’est passé, exactement ? osa Justine d’une petite voix.

- Une métamorphe…

Il s’assit, l’air misérable.

- Elle s’est immiscée dans nos vies privées, et… et… cette..

Il se retint d’émettre un juron. Il serra les poings et finit par bafouiller :

- Je me demande encore… pourquoi… pourquoi elle tenait à savoir si o-on… on s’aimait ?

Cette remarque eut le don d’arracher des yeux ronds aux adolescents.

- Vous lui avez répondu que c’était le cas... hein ? appuya Ariane face au silence de son ami.

Endrick cacha un peu plus son visage dans ses grandes mains.

- Elle, oui. Moi pas.

- Qu’est ce qui t’est passé par la tête ?

Il paniqua. Ses yeux bouffis apparurent lorsqu’il ôta ses mains. Il s’approcha de la porte à reculons tant la culpabilité le hantait.

- Ça… ça aurait été montrer nos sentiments à nos ennemis, ils s'en seraient servis après, il fallait tout nier en bloc. Je devais tout nier.

- Tu avais le droit d’être sincère, ça n’aurait rien changé.

Il la pointa du doigt, tremblant.

- Ne me fais pas culpabiliser. Tu n'y étais pas. Tu ne peux pas... Comme ça... Me dire... j'ai agi au mieux.

- Tu veux dire que tu as agi par fierté, plutôt ? le reprit Ariane qui ne le connaissait que trop bien.

Le visage d'Endrick se durcit, comme profondément blessé qu'on l'associât encore à un arrogant.

- J'ai appris à refréner mes sentiments. Et elle aussi. Parce qu'on s'est mis d'accord, on s'est promis de ne jamais aller plus loin. Alors pourquoi...

Il tapa du poing et haussa la voix, à la fois épuisé et furieux.

- Pourquoi aurais-je dû l'avouer, après tout ce temps ?

Le doigt de Colin tressaillit. Il prit le temps de peser ses mots avant de demander :

- Tu l’aimes encore ?

Endrick releva vivement son visage rougi par la confusion.

- On ne s'est rien... promis.

- Sois clair, le coupa Colin en l’encourageant du regard. Tu l’aimes ?

Ce-dernier agrippa ses cheveux en se balançant, sur les nerfs. Colin constata que sa mine se dégradait, fruit de la culpabilité qui l’envahissait. L’état actuel de Constance jouait certainement sur sa conscience.

- Oui, lâcha Endrick en un râle.

Cette réponse, concise et douloureuse, toucha le reste du groupe. Colin n'en était pas étonné. À partir du moment où il les avait surpris chez Christophe, la sensation d'être constamment témoin de l'évolution de leurs sentiments ne l'avait jamais quitté. Il les avait observés et il ne s'était pas trompé.

- Où est-elle ? s’enquit Justine après un long silence.

- Avec Gabriel, j’ai peur qu’elle ne l’aide à retrouver la couronne.

Les adolescents se tournèrent les uns vers les autres, une vague de murmures inquiets inondant la pièce. Les pensées de Colin, elles, s'étaient figées. Il n'arrivait pas à prendre conscience de la gravité de la situation.

- Elle n’en serait pas capable ? s’étrangla Ariane.

- Cet interrogatoire était diabolique. Il lui a retourné le cerveau en peu de temps.

Endrick soupira en cognant sa tête contre la porte.

- Vous savez où se trouve la couronne ?

Justine acquiesça.

- Les métamorphes n'avaient pas de filet assez petit pour Pia. Elle a pu se libérer facilement, alors je lui ai ordonné de prendre la couronne et de s’enfuir.

- Comment ? Quand ?

- Un simple regard. Et elle m’a comprise.

- Où l’a-t-elle cachée ?

- Je lui ai fait comprendre qu’elle devait partir à la recherche du Passeur. Si tout s’est bien passé, Pia est actuellement en France.

Philéas siffla, impressionné.

- Bien joué.

- Il est où, le Passeur, d'ailleurs ? Pourquoi ne nous aide-t-il pas ? se lamenta Ariane.

- Une fois les épreuves terminées, il a certainement dû filer alerter Marvegny de notre situation, soupira Justine. Le Passeur est un intellectuel, pas un combattant. Il agit en temps voulus.

- Justine, Gabriel le sait, la prévint Endrick. Il va falloir être prudents.

La jeune fille blonde hocha la tête et, après avoir attaché ses cheveux en une couette rapide, elle baissa la voix :

- S’ils nous interrogent, on reste neutre. Vous ne savez rien, et moi non plus. C’est compris ?

- Et pour Constance ? tenta Colin. On ne peut pas la prévenir ?

- Ils apprendront qu’Endrick n’était pas sous les effets du sérum. Trop risqué, répondit Philéas, l’air grave.

- Comment va-t-on sortir d’ici ? souffla Ariane, dépitée.

- Pour le moment, on essaye de survivre. Après, on voit ce qu’on fait, conclut Justine.

À peine eut-elle le temps de finir sa phrase qu'elle sursauta, surprise par le grincement sec de la porte de la sacristie. Gabriel apparut, les cheveux en bataille et l'air nerveux. Il s'adossa au cadre de la porte comme s'il avait besoin de prouver qu'il gérait la situation. Sa voix, moins enjouée et plus grave, retentit en écho dans la pièce.

- Maintenant, je ne joue plus.

Il croisa les bras tout en se calant un peu plus confortablement.

- Dis-moi où elle est et je ne vous ferai aucun mal.

Le regard porté au loin, il n'avait visé personne, seulement, tout le monde savait à qui il s'adressait. Les adolescents préférèrent l'ignorer, protégeant ainsi Justine par leur silence. Mais ce fut de courte durée.

- J'en ai assez. On commence par le blond.

Deux mains puissantes agrippèrent les épaules de Colin. Alors qu'il était traîné de force, Justine ne le lâchait pas du regard. Elle paraissait à la fois sûre d'elle et terrorisée. Il la rassura par un bref clin d’œil avant d'être bousculé vers l'autel.

- Ensuite, la rousse, marmonna Gabriel à ses hommes. Et si ça ne suffit pas à Justine... je connais un moyen efficace pour faire parler les petites malignes.

La gorge de Colin se noua, non seulement pour Justine qui risquait gros mais également pour la silhouette sombre qui se dressait dans l'allée principale.

Constance.

Elle semblait être plongée dans une réflexion profonde. Sa longue robe chatouillait l’eau endormie.

- On peut commencer, informa Gabriel.

Le dos droit, les cheveux ramenés en un chignon défait, elle ne bougea pas d’un pouce. Seuls ses bras se croisèrent dans un bruissement d’étoffe.

- Qui as-tu emmené ? demanda-t-elle, la voix cassée.

- Colin.

Comme tirée de sa paralysie, elle pivota sur la pointe des pieds et entraîna les pans de sa robe dans un tournoiement léger. Son menton effleura son épaule puis, son regard, vide à en glacer le sang, embrassa celui de Colin. Elle décroisa les bras, laissant ainsi retomber ses longues mains, dont la finesse et la grâce d’ordinaire aériennes étaient alourdies par l’émotion. Elle s’attarda sur chaque partie du visage du garçon. Ses sourcils joliment dessinés se resserrèrent.

- Je sais que ce n’est pas une tâche facile… commença Gabriel.

- Faites-le venir à moi, le coupa-t-elle.

Les métamorphes placèrent une chaise au pied des marches de l’autel, y ligotèrent Colin et reculèrent. Constance hésita, un doigt sur la lèvre, avant de s’avancer doucement. À mesure qu’elle quittait l’allée, les reflets verts de l’eau mêlés à la lumière ondulaient sur sa robe. Sa démarche mal assurée trahissait sa fragilité. Lorsqu’elle eut rejoint Colin, elle plia les genoux afin d’être à sa hauteur. Elle rapprocha son visage du sien. Il recula brusquement la tête, grimaçant à cause des liens qui lui brûlaient les poignets. Plus le cou de Constance s’allongeait, plus celui de Colin se repliait. Il ne supportait pas cette proximité soudaine qu’il avait pourtant tant recherchée. Les lèvres de Constance n’étaient désormais plus qu’à quelques centimètres de son oreille.

- Rejoins-moi.

Tout de suite, il sut qu’elle jouait avec lui. Il ne comptait pas perdre dès le début de la partie. Constance leva alors la tête vers lui, ce qui provoqua des frissons le long de sa nuque. Les épaules crispées, le dos calé le plus possible contre le dossier de la chaise, Colin louchait sur les yeux charbonneux de la jeune fille. Plus un éclat, seulement deux trous béants et scrutateurs en quête d’un réponse.

- J’ai besoin de toi, insista-t-elle en se redressant.

Désormais face à face, ils se regardèrent, sans s'adresser un seul mot. Colin n’avait rien à lui dire malgré l’emprise qu’elle exerçait sur lui. Comme toujours, il devait résister, anéanti par le silence dont il s’était muni pour se protéger de ses propres émotions.

- Tu sais…

Constance sourit tristement.

- J’ai l’habitude de ton caractère taiseux. Et je n’ai jamais été contre. On est pareils, tous les deux. On se comprend, on sait faire abstraction de la souffrance, la vraie.

Son regard brillait. Elle avait un air attendri qu'il ne lui connaissait pas.

- Tu sais de quoi je parle, tu l’as vécue, et tu as su l’accepter. Résistants comme on est, on mérite mieux.

Elle tâtait le terrain, prête à user de tous ses pions les plus performants.

- On a toujours été à l’écart, toi et moi. Renfermés, sans cesse questionnés… pendant que le noyau principal du groupe se formait progressivement. Tu ne veux pas que ça change ?

Elle se releva complètement et contourna la chaise. Colin ferma un instant les yeux, à bout.

- Tu ne veux pas que ça change ? répéta-t-elle. Qu'on casse ce noyau qui nous a fait de l’ombre pendant tout ce temps ?

Colin ne put rester indifférent plus longtemps.

- Je suis fatigué, Constance.

Intriguée, elle réapparut en un bond, tel un chat joueur, puis se laissa tomber à genoux. Elle parla presque pour elle-même :

- Fatigué de ne pas être reconnu à ta juste valeur ?

En une seconde, elle avait réussi à lui porter plus d’intérêt qu’en plusieurs mois réunis. Colin ne put réprimer la vague de colère sourde qui montait en lui, pour la première fois depuis des années.

- C’est fou ce que tu peux être égocentrique.

Le visage de Constance se décomposa. Elle cessa aussitôt de lui faire les yeux doux.

- Égocentrique ? fit-elle d’une petite voix.

- Je n’ai regardé… que toi. Toute l’année. Et…

Son cœur battait à toute vitesse. Chaque mot lui coûtait, lui demandait de la réflexion. Il savait qu’il regretterait cette conversation toute sa vie.

- Et tu penses encore que tu n’es pas aimée ?

Un silence s’abattit dans la cathédrale. Lourd. Si lourd que les épaules de Constance plièrent sous son poids. Colin avait repris du terrain, le jeu n’était pas fini.

- Constance, gronda Gabriel au loin. La couronne.

En proie à un accablement muet, la jeune fille mordit ses joues puis, surmontant son trop plein d’émotions, elle reprit immédiatement du poil de la bête.

- Je te laisse une dernière chance. Fais le bon choix, et personne ne te fera de mal.

- Parce que tu comptes me faire du mal ? répondit Colin du tac au tac.

- Tu as peur ? le défia-t-elle.

Colin contracta sa mâchoire. À mesure que la conversation avançait, Constance lui glissait entre les doigts.

- Il ne dira rien, lança-t-elle, le ton glacial. Il est inutile.

- Les métamorphes peuvent s’en charger.

Gabriel les avait rejoints en quelques pas dansants, les bras dans le dos.

- Je le connais. La douleur ne le fera pas parler, gronda Constance.

- En es-tu si sûre ?

Colin ne vit pas le poing de Gabriel venir ; sa tête bascula en arrière. Le jeune garçon grogna, se redressa malgré son œil brûlant et chercha le regard de Constance. Celle-ci ne lui accorda pas une seule œillade. Le fils d’Osmond n’hésita pas à recommencer au niveau du nez avant de déclarer :

- Écoute. Tu protèges ton amie, c’est tout à fait honorable. Mais…

Il saisit Colin par le col, le resserra lentement autour de son cou et siffla :

- Tu devrais savoir que la majorité des obstinés cèdent lorsque leur propre vie est en jeu.

- Gabriel, retentit la voix de Constance. Arrête, ça ne sert à rien.

- Au contraire. Il n’a pas eu assez mal, encore.

- Fais-venir Justine, plutôt. Nous irions plus vite.

- Je veux qu’elle voit les dégâts de son insolence. Qu'elle avoue sous le coup de la pression. Un de moins, ce n’est pas si grave.

- Colin est un ignorant, un analphabète. Tu ne tireras rien de lui.

Entre l’air qui lui manquait et son cœur qui s’emballait, Colin crut qu’il y passerait. Finalement, Gabriel se décida à le lâcher. Effondré contre le dossier de la chaise, le blond peinait à respirer, fiévreux. Le sang troublait sa vision. Les paroles de Constance résonnaient en lui comme des coups de marteaux bruyants et douloureux. C’était en fait les battements de son cœur qui, lentement, s’éloignaient, l’emportant dans de pâles souvenirs d’enfance.

Les murs, peints à la chaux, prenaient une couleur crème avec le temps. Une horloge ronde accrochée au plafond pendait dans le couloir, blanche, dénuée de chiffres. L’aiguille battait la seconde dans un claquement angoissant, rappelant aux âmes perdues le temps qui leur restait à flâner dans les couloirs. Pyjamas rayés, visages teints de gris, elles hantaient ce lieu, spectre de leur existence. Chacune d’entre elles avait une histoire. Chacune d'entre elles tentait de mieux se comprendre, d’explorer les fragments les plus sombres de leur être. Tant d’esprits s’emmêlaient, vagabondaient, effleuraient les oreilles des plus attentifs. Car ici, lorsque les cris cessaient, on pouvait presque s’entendre penser. Cette communication, qui ne passait pas par les lèvres, était certainement le fruit d’une folie commune. Ou d’une simple habitude.

Contraint de se voir retenir en ce lieu bucolique, Colin s’était fondu dans la masse, bondée de patients à l'allure fantomatique. Les épaules affaissées, un pouce glissé entre les pages d’un livre ouvert, il fixait le bout du couloir. La teinte terne de ses cheveux taillés ras s’alliait au décor de l’hôpital, ses yeux éteints le rendaient apathique. Amorphe. Ils l’avaient transformé en un hérisson malade, incapable de dégainer ses piquants en cas d’attaque. Lorsque Colin avança, son pied nu décolla à peine du sol. Il se sentait lourd, inutile, mort de l’intérieur. Il réussit à atteindre la salle commune au bout de quelques minutes. À peine eut-il le temps de s’asseoir près de la fenêtre que son infirmière référente se précipita vers lui. Elle s’appelait Emérance. Son prénom rimait avec l’espérance, l’odeur de la lavande, le bleu-marine et les rubans en velours. Elle apportait un peu de tranquillité à la boule de plomb, sauvage et imprévisible, qui grondait en lui. En arrivant à la hauteur de Colin, elle fronça les sourcils. Son air embêté crispa ses traits fins.

- Tu n’as pas mis tes chaussettes. Encore.

Il ne réagit pas. Elle inspira profondément et, ne connaissant que trop bien son patient, elle sortit une paire de chaussettes enroulées dans la poche de sa chemise de travail. Après les lui avoir enfilées, elle vint s’asseoir en face de lui.

- Colin, je te l’ai déjà dit, si tu ne les mets pas, tes pieds resteront glacés.

Si seulement elle savait. Le froid, il le ressentait, tous les jours, dans son corps, son âme, jusqu’au bout de ses doigts. Ses pieds étaient bien la dernière de ses préoccupations.

- Qu’est ce que tu veux faire, aujourd’hui ? Il y a du soleil, le printemps arrive. Ça fait du bien, le soleil, ça réchauffe les pieds des petits garçons têtus.

Colin regardait toujours par la fenêtre. Un rayon de lumière chaude, qui avait pris la forme d’un carreau, s’étalait sur lui. Ses mèches blondirent légèrement. Ses yeux fatigués lui piquèrent. Ses bras frissonnèrent. Sa peau revivait après de longs mois intenses d’hiver, pourtant, il n’arrivait pas à apprécier le moment.

- Tu préfères profiter ici, d’accord, reprit la voix douce de l’infirmière.

Il aimait bien Emérance. Il la connaissait depuis longtemps, elle savait comment agir avec lui. Il ne lui avait jamais adressé la parole. Il ne s’exprimait pas. Certains pensaient qu’il était sourd-muet. Colin ne voulait pas parler ; il n’en avait pas besoin. D’un geste lent, il éleva sa main qui pendait dans le vide et la laissa s’écraser sur la table. Le livre qu’il tenait tomba avec elle.

- Oh. Toujours le même roman ?

Il porta son regard sur la couverture du livre sans grand émerveillement. Un matin, il avait erré dans la bibliothèque de l’hôpital, inexplicablement attiré par les rangées de livres qui lui étaient inaccessibles. Un jeune était passé à côté de lui pendant qu’il prenait un roman au hasard.

« Eh le dépressif ! Tu lis quoi ? La peau de chagrin ! ricana-t-il en passant la tête par dessus l’épaule de Colin. Il est écrit pour toi, celui-là !

À l’entente de ce nom, son cœur fit un bond dans sa poitrine. Il n’avait pas ressenti une telle curiosité depuis une éternité. Alors, il avait traîné cet amas de pages indéchiffrables partout avec lui. Dans sa chambre, au réfectoire, dans les couloirs, ou sur un banc, abrité par de vieux chênes aux feuilles rousses. Le titre était une ironique métaphore du poids de la douleur qui alourdissait son cœur. Inconsciemment, il s’en servait pour exposer sa faiblesse aux yeux de tous. C’était un cri du cœur silencieux. Il avait espéré que l’on comprît ce qui le rongeait. Mais personne n’avait fait le lien avec la page de couverture. Des patients qui gardaient un livre pour une raison qui leur tenait à cœur, il y en avait des centaines. Alors pourquoi aurait-on remarqué Colin ?

Emérance n’avait jamais su qu’il ne savait pas lire. Chaque fois qu’il le lui tendait, dans l’espoir qu’elle lui apprît, elle s’était toujours contentée de lui lire certains passages à haute voix. Alors il écoutait, une main sur la tempe, sans jamais saisir la subtilité du langage de Balzac.

Lorsque ce souvenir s’évanouit dans sa mémoire, Colin eut du mal à se ressaisir. Peu à peu, il vit naître en lui un espoir grandissant. Il devait se concentrer sur la partie et gagner. Gabriel, qui avait constaté que la torture ne l’aidait en rien, échangea trois mots avec les métamorphes. Ceux-ci libérèrent Colin et le firent passer devant Constance. Dans un souffle, il lui glissa :

- Tu t’es trompée. Je ne suis pas comme toi.

Le bleu perçant de ses yeux sembla effrayer la jeune fille.

- Faites-le sortir d’ici, ordonna-t-elle.

Colin résista aux mains qui le tiraient en arrière et se pencha un peu plus vers elle. Cette fois-ci, il détenait tout pouvoir sur elle. Constance redoutait déjà ce qu’il s’apprêtait à lui dire, déconcertée par l’air confiant qu'il arborait. Il lui sourit, de son sourire le plus doux, tandis que le bout de leurs nez se touchaient.

- Moi, je suis sur la voie de la guérison.

Les gardes l’arrachèrent violemment de son contact visuel avec Constance et, alors qu’elle l’observait partir, elle s’appuya sur la chaise, vaincue par l’amoncellement de paroles qu’elle venait d’entendre.

Échec et mat.

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jean-paul vialard


Qu’est-on lorsque l’on n’est personne ? Que fait-on à cette heure qui n’en est pas une, ici, en ce lieu qui pourrait être sans nom, ne pas figurer sur une carte, un plan, qu’est-on sinon un désespoir flottant à tous vents, un genre de drapeau de prières muet qui distille ses vœux dans l’air glacial et sait que, jamais, ses espoirs ne seront exaucés ? Qu’est-on lorsqu’on n’est pas, que personne ne vous attend dans une pièce douillette, que nul repas ne vous sera servi, que nulle chambre ne vous offrira son abri ? L’hôtel qu’on attribue aux sans-abris est une entité froide, administrative ; la chambre dans le Refuge Social est le lieu où l’on vous dépouille, non de votre misère, celle-ci on vous la laisse, mais de votre dignité, de votre honneur. Vous n’êtes qu’un chiffre parmi la vaste marée humaine des Sans-Noms, des Sans-Grades, des Sans-Mesure. Oui, à la Rue, vous êtes Sans-Mesure, c'est-à-dire que vous ne serez jamais jugé à l’aune de vos qualités, de vos biens, de votre savoir. Toutes ces possessions sont pour les nantis dans leurs luxueux hôtels, pour les Riches dans leurs maisons aux boiseries d’acajou. En réalité vous ne demanderiez pas grand-chose : la pression amicale d’un regard, un geste de complicité, un bol avec une soupe gagnée par le travail, une halte où vous reposer, un foyer où vous réchauffer.
Vos demandes sont bien modestes, comme est modeste l’Amoureux qui grave sur les troncs, à l’abri des regards, l’amour qu’il dédie à son Aimée. Peut-être même l’Aimée n’en sait-elle rien ? Mais l’Amoureux le sait et cela lui brûle le cœur et cela fait dans son âme ce subtil gonflement, cette montgolfière qui l’emporte loin, oui, loin, au-delà des frontières mêmes du corps, là où scintillent les sentiments pareils à une rosée matinale. Oui, toi l’Invisible, ce que tu souhaiterais, comme l’on attend de découvrir une gemme précieuse, cette rosée matinale, cette simple rosée qui brille des feux de la joie. Je sais, les intellectuels diraient que tu es riche, précisément, de ta pauvreté, que ton dénuement tresse à ton front les palmes d’une ineffable félicité. Oui, je sais, l’on peut dire tout cela et bien d’autres choses encore. Mais la réalité est dure, le principe qui l’anime sans pitié, sous les coups duquel tombe son opposé le principe de plaisir. Disserter sur le bol de soupe que l’on n’a pas est sans doute une épreuve, mais n’avoir qu’un bol vide est une expérience autrement douloureuse.
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Défi
Gwénaëlle L.
Elsa est la jeune dirigeante d’une entreprise dans le secteur des biotechnologies. Passionnée par les sciences, elle travaille d’arrache-pied dans l’espoir d’une percée technologique dans le domaine de la médecine. Par le pur fruit du hasard, elle devient l’objet d’une expérience scientifique à son insu : incarner la première femme omnisciente du monde.
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