15. Révélations

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Colin

Il était six heures du matin et l’obscurité de la nuit envahissait encore la maison d’Auguste. Seul le salon était éclairé à la lueur des braises dans la cheminée. Colin et Philéas surgirent de la ruelle qui s’éveillait et se faufilèrent dans la maison. Ils étaient les premiers arrivés. L’Asiatique se hâta de rallumer le feu tandis que l’adolescent blond s’accroupissait à la hauteur de Constance, endormie contre la paume de main d’Endrick. Il devina aussitôt qu’elle avait pleuré ; les pommettes de son visage étaient marquées par deux traces rouges. En d’autres circonstances, elle aurait fait couler son mascara en bavures noires sur ses joues.

- Ça va, Edelweiss, tout va bien, chuchota Philéas.

Réveillé par les deux garçons, l’oiseau de la jeune fille brune avait commencé à battre des ailes, prêt à se battre.

- Justine et Ariane vont certainement bientôt arriver. Elle dort toujours ? s’enquit le meneur, passant la tête par dessus Endrick.

Colin hocha la tête. Il se retourna pour prendre une couverture au motif écossais et la déposa directement sur Constance, s’assurant ainsi qu’elle n’attrapât pas froid. Elle était tellement belle, Colin osait à peine la frôler, de peur de la réveiller. Il avait l’impression qu’en la contemplant dans son état inconscient, il pouvait percer la glace qui la rendait aussi froide avec les autres.

- Et Endrick ? lâcha-t-il finalement en fixant la main du blessé.

- Pauvre vieux, il est vraiment au plus mal, soupira Philéas après s’être assis aux côtés de son ami.

Colin se laissa tomber contre le dos du lit de repos, près de l’adolescente plongée dans son sommeil. Il n’était pas serein à l’idée de perdre Endrick. Leur relation était partie du mauvais pied, mais le grand brun avait fourni des efforts pour s’adapter au comportement distant de Colin. Ce changement l’avait beaucoup touché et il ne l’avait jamais remercié. Désormais, il regrettait amèrement de ne pas s’être exprimé.

Tu n’as jamais su saisir une occasion.

Dans l'atmosphère pesant, les rayons du soleil s'infiltraient peu à peu par la fenêtre. S’endormant les bras croisés sur les genoux, Colin fut arraché de son sommeil par les cloches de l’église du village. Elles venaient de sonner la demie. Le garçon passa une main devant ses yeux bleus humides, sensible à la lumière orangée qui caressait son visage alourdi. Des bruits de pas résonnèrent à l’étage, bientôt suivis de grincements dans l’escalier. Auguste finit par apparaître derrière la porte, les cheveux en bataille.

- Alors ?

- Toujours rien, grommela Philéas.

Le lieutenant hocha la tête avec entrain.

- Christophe ne va pas tarder. Je vais nous chercher du café.

À peine termina-t-il sa phrase que l’on frappa à la porte. Le jeune homme s'y précipita et invita l’herboriste à entrer. Ses cheveux roux foncés toujours aussi bien soignés et sa tenue de travail impeccable contrastaient avec l’allure du lieutenant qui ne se préoccupait pas de son apparence.

- Bilan ? lança le mentor de Constance depuis le couloir.

Alors qu’il s’attendait à une réponse de la part de sa novice, il s’arrêta à l’entrée du salon, stupéfait de la voir profondément endormie. Philéas s’apprêtait à lui répondre, mais l’herboriste fut plus rapide et marmonna entre ses dents :

- Pas de problème, je m’en charge.

- Ne lui en voulez pas, elle a veillé presque toute la nuit, déclara Colin d’une voix rauque.

Christophe haussa les sourcils, amusé.

- Je sais, petit. Seulement, il est essentiel qu’elle apprenne à se contrôler. Ça fait partie du métier.

- Il va s’en sortir ? demanda Philéas en glissant les mains dans ses poches, le visage inexpressif.

Christophe sortit ses affaires pour examiner Endrick.

- C’est à Edelweiss d’en décider, finit-il par répondre. Sa température a trop peu augmenté.

- Quoi ? Comment ça ? lâcha l’Asiatique, sur les nerfs. C’est vous le médecin ici, non ?

- Herboriste, pas médecin. J’utilise les plantes à des fins médicales, tout le mérite revient au caladrius, c’est lui qui nous partage son savoir et qui nous aide à le mettre en pratique.

- Tu as tout de même remis l’épaule d’Endrick en place, intervint Auguste qui revenait avec du café.

- Voyez ça comme vous voulez, dit Christophe en haussant les épaules. Pour répondre à ta question, Philéas, Edelweiss a gardé un œil sur ton ami toute la nuit. Elle peut nous faire savoir si le patient va mourir ou non, conclut-il.

Colin sentit une multitude de frissons parcourir sa nuque à l’annonce de cette phrase glaçante.

- Je viens d’ouvrir à deux jeunes filles, lança une voix féminine dans le couloir. Auguste, tu peux…

Une jeune femme entra et, après avoir constaté qu’il y avait du monde, s’adossa au cadre de la porte du salon, Justine et Ariane sur ses talons. Son carré brun effleurait ses épaules voûtées.

- Christophe, lâcha-t-elle, retenant un ton cinglant.

- Perrine, grommela l’herboriste en triant ses plantes.

Auguste se redressa pour mieux voir la jeune femme, les sourcils haussés.

- Tu disais ?

- Tu ne me présentes pas ?

Le lieutenant leva les yeux au ciel.

- Les Six, vous avez face à vous ma charmante épouse.

Satisfaite, Perrine posa ses mains sur ses hanches.

- Je me demandais si tu pouvais leur préparer à boire, mais je vois que c’est déjà fait. Je file.

Elle disparut en un coup de vent, provoquant un certain malaise chez les adolescents. Justine brisa la tension qui régnait en murmurant :

- Ma pauvre Constance.

Comme si la voix de la blonde l'affectait, l’apprentie herboriste ouvrit péniblement les yeux. Elle prit conscience qu’elle s’était laissée aller et, repoussant la couverture sur elle, se hissa par dessus le lit d’Endrick.

- Je suis désolée, Christophe, s’affola-t-elle, je ne sais pas ce qui m’a pris, je…

- Je l’ai examiné, la rassura-t-il. La source de chaleur l’aide à remonter un peu, mais les résultats ne sont pas très convaincants. J’aimerais que tu le réveilles et qu’Edelweiss le regarde.

Les yeux ronds, la jeune fille eut une moue désespérée.

- Pas ça…

- C’est notre dernier recours, je suis désolé.

Ariane s’impatienta.

- Quelqu’un va-t-il se donner la peine de nous expliquer ?

- Le caladrius a non seulement le pouvoir de détecter la venue de la mort du patient lorsqu'il est au plus mal, mais il fait également le choix de le laisser en vie ou non. Cet oiseau est connu pour endosser les maux du patient s'il sent qu'il a une chance de survivre, il l'aide ainsi à se diriger vers le chemin de la guérison. Tout malade que le caladrius fixe dans les yeux est destiné à vivre, mais si il détourne la tête…

Constance ferma les yeux pendant un bref instant, puis inspira profondément.

- Edelweiss, viens.

Son oiseau obéit immédiatement et se posa sur le rebord du lit de repos d’Endrick. À peine la jeune fille eut-elle le temps de se pencher pour le réveiller que Philéas l’interrompit d’un geste de main.

- Je m’en charge.

Il appela son ami une première fois tout en le secouant. Le blessé mit un certain temps avant de réagir, les yeux à peine ouverts.

- Endrick, déclara Constance en claquant des doigts devant son visage pour le maintenir éveillé.

Revenu à la dure réalité, le jeune garçon trembla de tous ses membres.

- Je sais que tu t’es battu longtemps et que c’est dur de tenir le coup. Mais tu es sur la voie de la guérison, tu m’entends ? Je te demande une faveur, une seule et tout ira bien. Fais confiance à Edelweiss, d’accord ?

- S’il n’a pas foi en l’oiseau, il y aura plus de chances qu’Edelweiss se détourne de lui, chuchota Christophe.

Colin buvait leurs paroles, compressé entre Auguste qui ne tenait pas en place et Ariane qui frémissait de peur. Il ne pouvait s’empêcher de fixer l’oiseau, la situation ne dépendait plus que de lui. Alors que le silence régnait, le jeune garçon blond se figea en entendant la voix soudain changée de Constance :

- Lève les yeux, et regarde-la, elle est juste au dessus de toi, tu vois ?

Le groupe ne l’avait jamais entendue parler avec autant de douceur. C’était presque irréaliste. Endrick dut prendre sur lui pour affronter la lumière du soleil et écrasa ses cheveux bruns contre la tête de lit pour regarder Edelweiss. Tout le monde retint son souffle. L’oiseau regarda d’abord sa maîtresse abattue avec pitié, puis il avança sa tête et se concentra sur Endrick. Leurs regards se croisèrent. Il y eut un temps sans qu’ils ne se quittassent des yeux ; Endrick semblait s’accrocher furieusement au regard d’Edelweiss comme s’il le maintenait en vie. Au moins dix secondes passèrent et aucun mouvement du côté du volatile. Le jeune garçon était tiré d’affaire. Constance cria victoire en se jetant dans les bras de Justine tandis que Philéas prenait brusquement Endrick dans ses bras. Ariane manqua de s’effondrer contre Colin qui la rattrapa par les épaules. Elle resta appuyée contre lui afin de reprendre ses esprits avant de venir s’agenouiller auprès du malade.

- T’es un battant, Rick, t’es un battant, répétait l’Asiatique, sa voix se noyant dans le flot d’émotions qui submergeait les autres.

Ce dernier s’effondra sur son oreiller, tout tremblant. Il élevait légèrement un bras vers le dos de Philéas qui ne le lâchait plus.

- Tu m’as fait peur, idiot, rit doucement Ariane.

- Je sais, répondit Endrick d’une voix étouffée dans les vêtements de son ami.

- Tu n’as pas trop froid ? s’inquiéta Justine qui s’embêtait à rajouter des couvertures.

Il lui sourit depuis l’épaule de Philéas.

- Si. Tout le temps.

- Tu vas rapidement te réchauffer, tu verras, lança Constance, les mains dans un cataplasme. Maintenant, vous devriez sortir, j’ai besoin d’espace pour m’occuper de lui.

- Mais… protesta Ariane.

La brune la coupa sèchement :

- Pas de mais. Vous pourrez venir le voir dans une heure.

- Quelle autorité ! Elle n’était pas comme ça avec toi, Rick, gloussa Ariane en tirant la langue à Constance. Tu sais qu’elle est la première à t’avoir trouvé ? Sans elle, tu ne serais sans doute plus parmi nous.

Endrick leva les yeux vers Constance, l’air de lui demander « c’est vrai, tout ça ? », ce à quoi elle manqua de rougir violemment.

- N’importe quoi. Je fais ce que j’ai à faire, c’est tout… eh, Phil, tu me gênes, là, râla celle-ci.

Philéas capitula. Auguste s’étira en baillant :

- Bonne idée, allons-nous en, j’irai voir mon apprenti quand il sera plus au calme. Il faut que j’organise les premières patrouilles. Tu viens jeter un coup d’œil aux oiseaux ?

- J’arrive. Constance, tu sais ce qu’il te reste à faire, lança Christophe, prêt à partir.

Le calme retombait à mesure que le petit monde quittait la pièce. Seul Colin restait planté là, observant Endrick se glisser dans ses draps avec difficulté. Profitant que Constance eût le dos tourné, il traîna une chaise jusqu’au lit du blessé et s’assit sans un bruit, les mains dans les poches de son pantalon.

- Encore là, blondinet ? lâcha Endrick à voix basse.

- Toujours, marmonna Colin, un sourire en coin.

Constance se retourna vivement après les avoir entendus, fronça les sourcils en voyant qu’il restait quelqu’un puis s’adoucit en comprenant qu’il s’agissait de Colin.

- Tu aurais dû partir avec les autres, non ?

- J’ai deux mots à lui dire. Je peux ?

L’apprentie hésita.

- Je veux qu’il se repose. Ne le fais pas trop parler, c’est tout ce que je te demande.

Elle retourna aussitôt à ses mélanges, épaulée par Edelweiss. Colin se redressa, les paumes à plat sur ses genoux ankylosés.

- Je ne vais pas m’étendre.

- Non, ça, c’est pas ton genre, s’esclaffa gentiment Endrick.

Pris d’une violente convulsion, il se calma directement, la mâchoire contractée. Colin s’empressa de lui parler, désolé de le voir souffrir.

- Je voulais te remercier.

Endrick haussa un sourcil, intrigué.

- Je sais que tu n’as pas un mauvais fond. Tu es juste maladroit. Mais tu as changé ta façon d'agir avec moi pour te rattraper, j’apprécie. Sincèrement.

L’adolescent brun ferma les yeux pendant quelques secondes, les mains agrippées aux draps.

- Merci à toi. D’avoir tenu bon alors que je te mettais la pression, ajouta-t-il après avoir longuement réfléchi. J’ai été lâche. Tu as le droit de m’en vouloir…

- Bien au contraire. Je te pardonne.

Colin sentit son cœur battre à toute allure lorsqu’un air de soulagement se dessina sur le visage d’Endrick. L’entendre dire ces quelques mots l’apaisaient très certainement. Le garçon blond, quant à lui, était agréablement surpris d’avoir réussi à se dévoiler ; c’était peu, mais c’était déjà beaucoup pour lui.

- Je te laisse, ou Constance va m’étriper, dit-il soudain en se levant. Guéris vite, Rick.

- Je vais essayer, lui promit ce dernier.

Colin laissa sa place à l’apprentie qui, les mains pleines, se dépêcha de s’asseoir pour soigner son patient. Se glissant derrière le cadre de la porte, il se permit de jeter un œil aux deux adolescents enfermés dans leur bulle.

- Alors comme ça, tu es ma sauveuse ?

- Endrick, tu perds de l’énergie en parlant. Tais-toi.

- Cette nuit… j’ai entendu ta voix.

- Tu ne m’écoutes pas ! Tu es toujours aussi pénible.

- Je sais que tu as pris ma main.

La voix de Constance s’étrangla.

- Tu te souviens de cette nuit ?

Le petit « oui » d’Endrick sembla désespérer l’adolescente. Il effleura le dos de la main de la jeune fille alors qu’elle essayait d’étaler un cataplasme sur son épaule.

- Tu ne me supportes pas. Pourquoi avoir fait tout ça pour moi ?

- Arrête…

Leurs visages s’étaient rapidement rapprochés.

- Il y a forcément une raison.

- Je t’ai aidé comme je l’aurais fait avec n’importe qui.

- Foutaises. Ta propre implication t’a dépassée.

- La peur de mal m’y prendre, probablement.

- Tu mens en permanence, mais ça ne marche pas, avec moi.

- Tais-toi, répétait-elle.

Le jeune garçon n’hésita pas à la pousser à bout :

- En vérité, tu te mens à toi même. Tu te protèges. Tu crois vraiment me détester ?

- Je n’ai jamais autant détesté quelqu’un.

- Permets-moi d’en douter.

- Endrick. Un mot de plus. Un mot de plus et je te promets, je…

L’adolescent ne lui laissa pas le temps de finir et passa une main tremblante derrière son oreille pour l’embrasser franchement. Figée, Constance ne sut comment réagir, prête à le gifler à tout moment. Les lèvres du garçon contre les siennes l'avaient coupée dans son élan, de violentes émotions l’empêchant d’émettre un seul son. Elle finit par se laisser entraîner par la tendresse dont il faisait preuve avec elle, s’effondrant entre ses bras bandés. Ils étaient tous deux au sommet de leur vulnérabilité. Colin en avait assez vu. Les poings serrés, il traversa le couloir et sortit au plus vite de cette maison, Brahms peinant à le suivre tant il allait vite. Il ne savait pas ce qui le tracassait le plus ; son coup de cœur pour Constance qui s’avérait ne pas être réciproque ou la tournure qu’avait pris la relation entre les deux adolescents. Il se doutait qu’il n’avait aucune chance avec elle, mais de là à embrasser Endrick, la situation était plus qu’insolite.

* * *

- Colin ?

Affalé sur la table de dehors, le jeune garçon sortit de ses pensées, tiré par la voix empâtée de son mentor. Ernest le fixait d’un air sérieux, ses petits yeux clairs brûlant d’impatience.

- Tu te doutes pourquoi je t’ai fait apprendre par cœur les caractéristiques des oiseaux ténèbres ces dernières semaines ?

- Pour protéger les troupeaux des attaques ? hésita-t-il, grimaçant.

Ernest eut un rire spontané, les bras croisés sur sa chemise.

- Les troupeaux ? Ce n’est qu’une couverture. Mais je trouve ça amusant que tu penses à leur protection.

- Une couverture ? Mais je… vous êtes bien fermier, non ? Est-ce que vous plaisantez ? s’enquit Colin, les yeux écarquillés.

- Excuse-moi, tu as raison, je me précipite. Reprenons depuis le début. Si je ne t’en n’ai pas parlé plus tôt, c’est parce que j’attendais de t’accorder mon entière confiance.

L’adolescent repensa aussitôt aux paroles de Justine :

N’oublie pas que s’il avait le même oiseau que toi, c’est que vous avez un caractère similaire. Tu es réservé et lui, méfiant.

- J’ai perdu mon alicanto un mois avant que tu n’arrives. Je ne voulais pas admettre qu’un humain d’un autre monde était légitime de posséder un volatile de la sorte. C’est un don du ciel, d’avoir un compagnon comme Brahms. Et je sais que tu le mesures pleinement, ajouta-t-il pour arrêter Colin qui s’apprêtait à rétorquer. Mais j’ai mis du temps à le comprendre. J’ai été aveuglé par une rancœur qui n’avait pas lieu d’être.

- Alors nous ne sommes pas simplement des paysans, marmonna le jeune garçon, le regard vague.

- As-tu déjà entendu parler du Protecteur ?

Le blond secoua la tête, de plus en plus ahuri. Le vieil homme posa son coude sur la table, cherchant par où commencer ses explications.

- L’escadron d’ethons patrouille toute la journée pour s’assurer qu’aucune créature ou individu ne s’introduise sur notre territoire. Nous sommes constamment sous la pression d’une éventuelle menace.

- Quel rapport avec nous ? fit l’adolescent, ébranlé.

- Tu as dû remarquer que les ethons patrouillent également de nuit.

- Je pensais que c’était normal.

- Non. Ils le font depuis que le Protecteur n’est plus en activité.

Colin leva les yeux vers le mentor qu’il croyait avoir appris à connaître, vexé de s’être trompé sur toute la ligne. Ses pupilles s’élargirent, gagné par l’incompréhension.

- Le rôle du Protecteur est simple ; veiller sur le village la nuit. C’est à ce moment là qu’il est le plus en danger. Les forêts aux alentours grouillent de créatures dont tu n’imagines même pas la dangerosité.

- C’était vous ? souffla Colin.

Ernest l’ignora.

- Tu as déjà vu les plumes en or de Brahms s’illuminer la nuit, je me trompe ?

- O-oui.

- C’est un oiseau nocturne. Il est très puissant. Bien plus puissant qu’un ethon. Il tient aux habitants de son village comme à la prunelle de ses yeux.

- Tout le monde le savait ?

- De quoi donc, mon garçon ?

- Que vous étiez le Protecteur ?

- Seul Osmond était dans la confidence. Personne, tu m’entends bien, personne ne doit être au courant, mis à part le roi de la vallée. C’est un rôle discret, tu ne peux pas te dévoiler au risque de te faire attaquer en journée ou d’être espionné par les oiseaux des ténèbres.

- Ils ne nous voient pas, la nuit ? s’étonna Colin.

- Nous devons porter une cape, assez large pour ne pas être reconnu.

- Mais… l’escadron a également autant de chance de se faire attaquer ! Regardez Endrick.

- Ils sont en unité, et leur but est de surveiller les frontières, pas de tuer les oiseaux qui nous menacent. L’alicanto est leur pire ennemi, c’est à lui qui ils veulent s’en prendre en premier.

- Je n’en reviens pas, marmonna Colin, complètement déboussolé.

- Tu dois préserver une identité secrète. Me le promets-tu ?

- Je vous le promets, articula l’adolescent, peu certain de son engagement.

- Avec beaucoup d’entraînement et un peu de marche dans les montagnes les plus proches, tu seras au point. Le village saura bientôt que le Protecteur est de retour, mais il ignorera de qui il s’agit.

- Ça… ça ne vous dérange pas que je prenne votre place ?

Ernest sourit à travers sa fine barbe, amusé.

- Qui sait, tu parviendras à être aussi bon que moi.

Le vieil homme passa brièvement sa main dans la chevelure blonde du garçon, lui arrachant un franc sourire. Il avait l’impression que sa présence dans la vallée prenait enfin tout son sens. Ses pensées s’éclaircissaient, son adrénaline surgissait lorsqu’il pensait à tout ce qui l’attendait, ses membres frémissaient d’excitation. Il pourrait tester ses propres capacités, tenter de dépasser ses limites ; il n’était plus inutile. Un rictus en coin, il s’appuya contre le dossier de sa chaise, la tête dans les nuages. Alors qu’il posait les mains sur la table pour se lever, un cri retentit à travers les champs. C’était le fils d’un agriculteur.

- Ernest ! Colin ! Venez, dépêchez-vous, Louis est de retour !

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