-2- Le Maître de Chasse

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Le jour était à peine levé, mais les trois chasseurs étaient déjà sur le pied de guerre. Il ne fallut que quelques minutes pour replier la yourte qui leur avait servi d'abri et pour la charger sur les traineaux, avec les harpons en os, les filets et le matériel de pêche dont Tylak ne se séparait jamais.

L'immense traîneau de Tylak était tiré par six syamok, d'immenses chiens que l'on ne trouvait que dans cette région de l'équateur glaciaire. Plus massifs et plus puissants que les huskies qui tiraient les traineaux de Xaria et de Timur, ils étaient cependant plus lents. Tylak les appréciait cependant en raison de la surcharge qu'ils pouvaient transporter et de leur redoutable intelligence. Même sans personne pour le guider, un syamok pouvait secourir un chasseur égaré, l'aider à trouver un abri et l'empêcher de s'endormir par ce froid glacial.

— Gash Yash !

Aux cris de Timur, les huskies se mirent à courir, entraînant l'attelage du chasseur à peau sombre. Xaria l'imita bientôt et les deux sangs-mêlés improvisèrent une course de vitesse qui laissa rapidement Tylak loin derrière.

— Yash ! Yash ! Tonna Tylak.

Le lourd traîneau de Tylak se mit en mouvement. Kyra soupira en regardant s'éloigner les équipages des sangs-mêlés.

— Papa ! Tu les laisses passer devant ?

— Leurs chiens sont plus rapides, mais ils ne supportent pas le froid aussi bien que nos syamoks ! Alors ils doivent profiter du jour pour prendre le plus d'avance possible et bâtir un abri lorsque le froid se fera vraiment sentir... pendant ce temps-là, nous les rattraperont. Si nous allions à la même vitesse, on serait obligé de les attendre. Mais au retour, si nous devons ramener une carcasse de narwal, ils seront surchargés et on les battra à la course, je te le promets.

À l'horizon, on pouvait apercevoir un massif montagneux qui semblait s'éloigner au fur et à mesure qu'on s'en approchait. De temps en temps, un flash lumineux aveuglait les observateurs.

— Regarde papa ! S'exclama la fillette. Ils nous envoient un signal.

— Personne n'envoie de signal. C'est le reflet du soleil sur l'entrée des grottes d'acier d'Ussalab. C'est un signe que nous approchons du but. Nous serons au grand lac ce soir.

— Et on ira voir les grottes ?

— Demain ! Timur t'a promis que tu verrais les grottes, et tu les verras même si je dois l'obliger à coups de pieds aux fesses.

— S'il a promis, il le fera.

— Oh, Timur est un sang-mêlé, il est bien capable de faire des fausses promesses. Les sang-mêlés sont sournois et rusés... presque autant que les...

Tylak laissa sa phrase en suspens. Une odeur désagréable venait de chatouiller ses narines.

— Presque autant que qui, papa ? Demanda la fillette.

— Ne pose plus de questions, répliqua-t-il. Dis-moi, est-ce que tu sens une odeur inhabituelle ?

— Oui, une drôle d'odeur de viande. Elle vient de par là, confirma Kyra en désignant les monts Ushblama.

— Gash Yash, les chiens ! Allez plus vite, plus vite !

— Pourquoi plus vite, papa ? Demanda Kyra, sans tenir compte de l'ordre paternel.

— Retiens bien cette odeur ma fille, et ne l'oublie jamais. Chaque fois que tu sentiras cette odeur, tu devras te préparer à te battre, à t'enfuir ou à te cacher. Je vais plus vite parce que nous devons prévenir les autres et revenir avec eux... c'est l'odeur des skraelings !

Alors que les syamok forcèrent l'allure, Tylak se demandait si Timur et Xaria avaient eux aussi senti l'odeur des skraelings... les sang-mêlés ont beau être rusés, ils n'ont ni la résistance, ni l'odorat des sang-purs.

Le soufflement rauque et bestial d'une corne de guerre interrompit les réflexions de Tylak. Il ne pouvait signifier qu'une seule chose : les skraelings avaient repérés une proie et se lançaient à sa poursuite. Le combat était inévitable. Il arrêta aussitôt son traineau.

— Pourquoi on s'arrête ?

Pour toute réponse, Tylak descendit du traîneau et rassembla ses armes : une demi-douzaine de harpons effiliés, un arc en os presque aussi grand que lui-même et deux épées en métal grossièrement forgées.

La petite l'observa sans oser poser d'autres question. C'était sa première expédition, mais elle était assez éveillée pour faire la différence entre des armes de chasse et des armes de guerre.

Lorsqu'il eut rassemblé ses armes, Tylak prit un sac de viande et un paquet enroulé dans une peau de morse qu'il déposa au sol.

— On ne va pas s'enfuir ? On va se battre, papa ?

— Arrête de poser des bêtes questions Kyra ! Tu n'as pas envie de conduire le traîneau ?

— Oh si ! Répondit la petite. Les chiens m'obéissent quand je leur donne des ordres, mais tu ne me laisses presque jamais les diriger.

— Et bien aujourd'hui, tu vas les diriger toute seule ! Tu vas faire demi-tour et suivre nos traces jusqu'au campement de ce matin, et tu continueras dans la même direction, jusqu'à la nuit sans t'arrêter. Et demain, tu continueras vers le nord jusqu'au village. Les syamoks connaissent la route mieux que nous.

— Mais toi, quand tu vas rentrer ?

— N'oublie pas de monter un abri pour les syamoks pendant la nuit et de les nourir. Mais pas trop... ils vont moins vite quand leur estomac est plein.

— Papa...

— Il n'y a plus de papa qui tienne ! C'est le maître de chasse qui parle ! Je veux que tu retournes au village ! et tout de suite ! Et moi je vais aide Timur et Xaria qui sont en danger de mort !

Kyra fut clouée par cette réplique. Jamais son père ne lui avait parlé sur ce ton. Il était le maître de chasse et, en cas de danger, il avait une autorité absolue sur tous les chasseurs de sa horde. La fillette fit claquer son fouet sur le côté et fit tourner le traîneau, avec une lenteur calculée. Elle tenait à ce que son père se rende bien compte qu'elle était parfaitement capable de le diriger et ce dernier y fut sensible.

— Tu ne dois surtout pas t'inquiéter pour nous, dit-il d'un ton qu'il voulait rassurant. Tu files droit devant et dès que tu arrives au village, tu vas voir le chef Waral et tu lui expliqueras que nous combattons les skraelings. Je reviendrai avec le traîneau de Timur et Xaria.

— J'ai compris, murmura la fillette d'un ton soumis. J'ai compris, maître de chasse !

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