- Thalie - Chapitre 5 : Un grain de raisin et de colère

9 minutes de lecture

- Thalie -

Chapitre 5 : Un grain de raisin et de colère

« Si le temps est si précieux pour vous. Je me ferai un plaisir de vous rappeler qu’il file, et que chaque seconde passée en votre compagnie m’importune. » Mais pour qui se prend-il, ce gringalet ? Cet Edward, l’ami d’Antonio ? Impensable. Et pourtant, c’est pour lui que l’italien s’est inquiété, vers lui qu’il s’est précipité. Sa réaction m'a surprise, jamais encore il n'avait fait preuve de tant de sérieux. Surtout pour un homme. Une demoiselle en détresse, je ne dis pas, Antonio aurait endossé le rôle du preux chevalier, mais, pour lui ?

Je n’aime pas la façon dont Edward me regarde. D’agir comme une fragile petite chose. Je l’ai vu s’étudier les bras avec des gestes précieux. Craint-il une tâche sur sa superbe veste taillée sur mesure ?

J’ai laissé Antonio me sermonner. Malgré mes explications sur ma montre dérobée, il n’en a pas fait grand cas. Pire ! Il m’a reproché d’y accorder trop d’importance. J’ai serré les dents, retenu ma langue. J’ai eu envie de partir, mais mon ami m’en a empêché. À vrai dire, il ne m’a pas vraiment laissé le choix. Je n’allais donc pas leur faire le plaisir de me montrer aimable.

Une fois à l’intérieur du Lion’s Gate, je n’ai pas vraiment prêté attention à ce qui m’a entouré. J’ai cherché un moyen de m’esquiver et leur fausser compagnie. Et il s’est rapidement présenté, incarné par une chanteuse dénudée. J’ai alors compris le côté « merveilleux » qu’Antonio trouve à cet endroit. Je ne me suis pas trompée sur celui-ci et ne cherche pas à contenir un soupir. Je suis là pour les jeux. Ai-je donc réellement besoin d’un prétexte pour quitter ma place de spectateur décadent et devenir un acteur tout aussi dissolu ? Je ne juge pas le plaisir des hommes. Certains d’entre eux sont tout de même trop avilissants, même pour quelqu’un comme moi, l’âme vagabonde et le cœur brûlant d’un désir ardent d’aventure et de liberté.

Ma main glisse jusqu’à ma poche où aurait dû se trouver ma montre. Je ne rencontre que trois grains de raisin, et le tissu rigide de mon corset trop serré. Je décide de chercher un lieu discret pour en dénouer l’étreinte avant d’aller jouer. À l’étage peut-être ? Je me faufile entre les quidams occupés à boire, s’enivrer ou à poser leur regard libidineux sur cette femme aux mœurs légères. J’ai d’autres expressions moins reluisantes la concernant, mais je les réserve pour ce cher Edward. Puisqu’il semble m’avoir pris en grippe, autant en faire de même. La manœuvre, s’il elle n’a pas le mérite d’être intelligente, a au moins celui de calmer mes nerfs. Je gronde, mais je sais mordre très fort aussi. Il l’apprendra à ses dépens. Pas maintenant. Je dois me concentrer sur mon objectif. Les parties de cartes n’allaient pas se disputer toutes seules.

Une fois à l’étage, je m’engage dans un couloir. Je suis soulagée d’entendre le silence reprendre ses droits. La voix de la chanteuse n’est plus qu’une rumeur. Je tends toutefois l’oreille, car je ne souhaite pas surprendre un couple à leur insu. Ou être témoin d’un spectacle dans ce genre. À l’affût de la musique des soupirs, je tente ma chance et choisis d’ouvrir doucement l’une des portes. Il n’y a personne. Je referme derrière moi.

Je me trouve bien dans une chambre. Et à en juger par les draps défaits et la forte odeur d’alcool, les précédents occupants ont dû passer un moment… agréable ? La vue d’une assiette de fromages déjà en partie consommée me rappelle ma propre faim. Mon ventre émet un gargouillis si long qu’il m’arrache un petit rire moqueur. J’ai un peu de scrupule à picorer dans la pitance des autres, or, j’ai commis l’erreur de ne pas manger de la journée. Les absents ne remarqueront probablement pas que quelqu’un est venu ici pour grignoter un morceau de pain et desserrer les liens de son corsage. M’apprêtant à le faire, je ne résiste pas à faire passer le goût trop salé de ce vieux bout de stilton avec le raisin que j’ai emporté de chez moi.

Je lance un grain du fruit. Il tombe sur ma langue au moment où des bruits de pas retentissent derrière la porte. Prise de panique, je déglutis. Je sens le grain se coincer dans ma gorge et je tente aussitôt de le recracher. Mais mon réflexe ne fait qu’empirer les choses. J’ouvre la bouche pour chercher l’air qui me manque et n’y parviens pas. Un sifflement inquiétant s’échappe de mes lèvres, et, les mains plaquées sur ma gorge, je chancelle contre un coffre.

L’horrible pensée que je vais mourir comme ça me traverse. Pour un ridicule grain de raisin ! Un sursaut d’insurrection me saisit. Non ! Ma misérable vie ne se terminera pas comme ça ! Je ne suffoquerai pas ! je n’abandonnerai pas ma grand-mère ! Les yeux voilés de larmes, mes pensées s’éparpillent. Mes doigts cherchent la montre à gousset qui n’est pas là, bien sûr. Alors pourquoi est-ce que j’entends son « tic-tac » ?

Le temps passe, les secondes me tuent. Je me rue vers la porte. Tic-tac. Je l’ouvre violemment en même temps que quelqu’un d’autre que je fais chuter. Tic-tac. Les ombres se pressent devant mes yeux. Est-ce que je vais disparaître ? Que vais-je laisser derrière-moi ? Le visage de ma grand-mère affecté par le deuil m’apparaît. Tic-tac. Une voix m’interpelle. Je l’entends prendre des inflexions alarmées. Je m’écrase sur le sol et tout devient noir.

Tic-tac, tic-tac, tic-tac… la colère que je ressens s’éteint en même temps que ma combativité. Ma mère, mon père, ils sont morts à cause de moi. Ce ne serait que justice, non ? J’ai perdu la montre de papa, c’est tout ce qui me restait de lui. La seule chose que je n’ai pas pu me résoudre à vendre. Je me suis bien moquée de me séparer des robes de maman ou ses bijoux, elle ne les aimait pas de toute façon. Mais cette montre… elle renferme bien plus qu’un agencement fragile de rouages et d’or.

— Respirez ! m’ordonne une voix familière.

Soudain, je reviens à moi. Mes poumons se remplissent et je tousse plusieurs fois. Je crache le grain de raisin au sol. Incrédule, je reste sans oser bouger. Je suis à quatre pattes, tremblante comme une feuille. Je me prends à rire de manière incontrôlée. Je me sens stupide. Si bête et si vulnérable.

— Allez-vous bien ?

Je cesse de m’esclaffer. Tic-tac. « Si le temps est si précieux pour vous. Je me ferai un plaisir de vous rappeler qu’il file, et que chaque seconde passée en votre compagnie m’importune. » Je relève vivement la tête.

— Allez-vous bien, mademoiselle ?

Edward. De toutes les personnes présentes ce soir, il a fallu que ce soit lui. Je le détaille sans comprendre. Vient-il de m’appeler mademoiselle ? Une nouvelle vague de panique fait battre mon cœur plus fort.

— Vous ! Qu’avez-vous fait à… Cazzo ! juré-je en voyant mon corset largement ouvert sur ma poitrine. Vous… Vous !

Edward détourne la tête, les joues rosies tandis que j’essaye de refermer ma veste. Mais tous les boutons, y compris ceux de ma chemise, sont éparpillés sur le sol. De quel droit Edward a-t-il pu faire ça ? Je lui adresse une expression de pure fureur et saute sur mes deux pieds. J’ouvre la bouche pour parler. Il m’arrête derechef :

— Je vous ai sauvé la vie.

Ses paroles me transpercent et me glacent. Mes lèvres se pincent. Je scelle mon élan de rage en redressant la tête et en me composant un masque d’absolue impassibilité. Je ne veux pas qu’il pense que je lui suis reconnaissante.

— Le mot que vous cherchez est merci, il me semble.

Quel toupet ! Je ricane :

— Je vais faire de votre vie un enfer si vous vous amusez à mes dépens.

Je laisse se déployer une ombre inquiétante dans mes yeux. Je n’ai pas besoin de feindre le mépris. Avec lui, c’est naturel. Viscéral.

— Oh, je n’en doute pas, me rétorque-t-il sans se départir de son ton neutre et maîtrisé.

— Je vous jure que si vous répétez cela à quelqu’un je…

— Que feriez-vous ?

Ses yeux verts reviennent sur moi. Ils me sondent. Cherche-t-il à me déstabiliser ? À prouver qu’il a le dessus ? Mes doigts serrés ne sont plus que des nœuds de phalanges blanchies. Je n’aime pas la manière qu’il a de me regarder. Plus encore maintenant qu’il connait la vérité et que ce savoir lui procure un pouvoir sur moi.

— Je vous tuerai, je rétorque, implacable en faisant un pas en avant.

Un frisson. Je le descelle tandis qu’il a un geste de recul. Semblant s’en rendre compte, il carre des épaules et souffle, si bas, que je crois avoir mal entendu :

— Ce ne sera pas bien difficile, mademoiselle.

Un silence inconfortable s’instaure entre nous. Une poignée de secondes s’égrènent encore alors que nous nous jaugeons l’un et l’autre. Le temps d’un nouveau soupir et je me penche sur mon problème vestimentaire.

— Gardez votre langue, c’est tout ce que je vous demande, dis-je en cherchant un moyen de réparer les dégâts et espérer sortir d’ici avec une relative dignité.

— Et être le complice d’une usurpatrice ?

Il met fin à notre trêve en attisant le feu. Et je sais qu’il n’ignore pas que je suis une véritable poudrière.

— Je n’usurpe rien ! m’exclamé-je, abasourdie. Je n’ai rien dérobé !

Contrairement au voleur de montre qui a pu s’échapper par SA faute.

— Croyez ce que vous voulez, ça m’est égal, je siffle entre mes dents. Nous nous ne nous reverrons plus. Jamais. Antonio se fera une raison.

J’ai su que cette soirée allait être un véritable cauchemar. Mais de là à faire une si exécrable rencontre, non.

— Là-dessus, je suis de votre avis.

Ah ! À la bonne heure ! Nous voici d’accord sur quelque chose. Prête à faire preuve d’un nouveau trait d’esprit, je vois Edward commencer à ôter sa veste.

— Que faites-vous ?

Je sais très bien ce qu’il compte faire. Cette question rhétorique, il la balaye en me jetant presque son habit sur moi.

— Taisez-vous et prenez-la.

— Je croyais que nous nous étions mis d’accord pour ne plus avoir à faire l’un à l’autre.

Il s’entête et mon irritation ne fait que croître. S’il a désiré effectivement me montrer que chaque instant passé en ma compagnie le hérisse, il n’aurait pas pu mieux s’y prendre.

— Gardez-la, vous n’allez tout de même pas rentrer comme ça.

Je lance sa veste à ses pieds et le défie de me contredire encore.

— Je n’ai jamais vu une femme si…

— Si quoi ? Malpolie ? Vindicative ?

— J’allais dire têtue !

J’explose d’un rire sonore.

— Alors vous, vous savez complimenter une dame !

— Je ne cherche pas à vous flatter, s’agace-t-il. Mais à vous raisonner. Mettez cette veste et brûlez-la ensuite si ça vous chante. Elle ne me manquera pas.

Je devine un « et vous non plus » derrière qui me fait sourire.

— C’est sûr, vous ne manquez pas d’argent à ce que je vois !

Je sais reconnaître les belles étoffes, quand bien même je n’ai pas le goût des jolies choses, contrairement à ma grand-mère qui raffole de thés précieux ou diverses raretés exotiques. Elle porte son nom alors que moi je n'ignore pas qu’il sonne creux.

— Vous, si ?

Edward me répond sans sourciller. Cette fois-ci, je sors de mes gonds et dresse un index inquisiteur dans la direction d'Edward :

— Cette conversation n’a que trop duré ! Partez !

Au même moment, la porte s’ouvre avec éclat sur un grand homme que je reconnais immédiatement : le gardien du Lion’s Gate ! Celui qu’Antonio semblait connaître ! Je pousse une exclamation de surprise digne d’un glapissement de renard pris dans son terrier et fais volte-face pour me couvrir de cette fichue veste.

— Oh, euh, pardon, s’excuse-t-il d’un air embêté. Mais, c’est ma chambre et… l’homme désigna le couloir. Il doit y en avoir une de libre un peu plus loin.

Le robuste gaillard est en charmante compagnie. La femme qui l’accompagne n’est autre que la chanteuse de tout à l’heure. Bien plus habillée, pour l’instant, du moins. Toute à ma gêne, j’entends l’homme demander à Edward :

— Vous n’êtes pas l’ami d’Antonio ? Rappelez-lui qu’il m’en doit une, vous ne seriez jamais rentrés sans moi. J’ai pas revu l'autre, là, le rouquin… mais je constate que vous avez trouvé une rouquine à la place.

Imbécile. Le clin d’œil qu’il adresse à Edward m’insupporte. Je me rue vers la sortie sans faire attention aux regards curieux que tout ce beau monde me destine.

— Je lui dirai, merci beaucoup ! déclare Edward, sur mes talons. Attendez !

Je ne m’arrête pas, je m’engage vers le fond du couloir, ouvre une porte au hasard et m’engouffre à l’intérieur d’une salle plongée dans le noir. Je porte mes mains à mon visage.

— Tu es une idiote Thalie.

Je ne veux pas qu’Arthur disparaisse. Je ne dois pas le perdre. Jamais.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Caroline Blineau ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0