- Arthur - Chapitre 1 : De pied ferme

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- Arthur -

Chapitre 1 : De pied ferme

Le bois de l’estrade grince, comme les os d’une vieille dame. Je ne bouge pas, j’attends mon adversaire de pied ferme. Celui-ci est plus démonstratif. Il fanfaronne devant le public en exécutant des moulinets dans le vide. Son fleuret siffle dans l’air, tout près de moi. Il cherche à me déstabiliser. Il veut me faire avancer. Mais je ne cille pas. Je ne suis pas le genre de personne à donner ce qu’il ne désire pas.

­ — Parbleu, Monsieur ! Décidez-vous ! me tance Antonio. Ces dames s’impatientent ! À ce rythme, ces jolis minois risquent de se faner et il serait regrettable que je ne puisse les cueillir avant…

Comme il ne porte pas de masque de protection, je vois mon adversaire appuyer sa tirade d’un clin d’œil appuyé. Je tourne la tête pour voir l’assistance se pâmer devant ce faraud.

— Si vous possédez si peu de retenue, je crains, monsieur, que votre tige ne soit à la hauteur de ces belles roses.

Des éclats de rire fusent et l’expression de l’homme devant moi se fige. C’est la colère que je devine dans ses prunelles sombres. Touché. Ultime provocation de ma part, j’écarte mon fleuret pour esquisser un invité. Une technique classique pour inciter l’adversaire à avancer. En me découvrant de la sorte, j’espère attiser les feux de son irritation.

Et cela fonctionne à merveille.

L’homme se fend dans un grognement pathétique. Son mouvement est sans grâce, sans saveur ni technique. Il souffre d’une précipitation courroucée. Qu’il est simple d’atteindre l’égo de ce coq. D’une torsion du buste, j’esquive sans mal en conservant mes appuis. Je lui porte l’estocade.

Je suis son regard jusqu’à la pointe de mon arme, enfoncée dans ses habits de brocard. Sa mâchoires se crispent et le temps se suspend, retenu par le silence du public.

Nous nous observons ainsi durant de longues secondes. C’est lui, qui brise sa posture le premier. Sous mon masque, je ne peux retenir une moue amusée. Alors que je savoure ma victoire, la voix de mon adversaire me transperce :

— Monsieur ! Ne croyez pas vous en tirer en si bon compte !

Des exclamations outrées s’élèvent. Antonio m’a pris par surprise.

— Oh, pardonne-moi, Arthur ! s’exclame mon partenaire de scène. Je crains n’y être allé un peu fort. Je me suis laissé prendre au jeu ! Ce n’était peut-être pas une bonne idée d’improviser ce petit entraînement.

J’essuie un peu de sang à la commissure de mes lèvres et toise mon « adversaire » avec une arrogance feinte. Le spectacle est fini, nos masques tombent.

— Allons, Antonio, nous savons tous ici que les italiens sont bien plus doués pour simuler que les anglais.

Stronzo, jura-t-il. C’est vrai que tu es loin d’égaler le talent de William Shakespeare.

Ma main se plaque contre ma poitrine.

— Cesse ! Mon cœur de comédien ne supportera pas une médisance de plus.

Antonio ricane et vient enrouler son bras autour de mes épaules. Nous descendons les marches de l’estrade sous le regard attentif des jeunes femmes qui agitent leur éventail devant leur visage. Ou un peu plus bas, de manière à attirer notre attention sur leurs attraits.

— Allons, allons, Antonio.

— Oui ? me rétorque-t-il sans détacher ses yeux des décolletés de ces dames. C’est à quel sujet ?

— C’est au sujet de ta tige, monsieur. Elle menace de pourfendre la délicatesse de ces roses.

Il prend un air scandalisé et lisse son costume de scène. Je le connais par cœur. Antonio est le pilier de notre petite troupe de théâtre. Venu tout droit de Venise, il honore ses origines en revêtant, avec tant d’aisance, un masque après l’autre. Je crois qu’il est capable de tout jouer, et je l’admire beaucoup pour ça.

— Au moins est-elle menaçante ! La tienne ne s’est jamais dressée pour aucune de ces fleurs.

— Nous devrions cesser toutes ces analogies florales.

— C’est vrai, confirme l’italien. D’autant que tu n’as pas la main verte.

Nous nous quittons là-dessus. Lui pour conter fleurette, moi, en me défilant des assauts de ces ladies. Car je dois bien avouer que ces combats-ci sont pour moi perdus d’avance.

Une fois dans la loge des artistes, je me laisse tomber dans un fauteuil. Les répétitions de la journée m’ont éreinté. Mais Dieu seul sait à quel point je me sens à ma place, ici.

Ici, je suis libre. Ici, je peux incarner qui bon me semble, ne pas avoir à me justifier pour quoi que ce soit. Ne rendre de compte à personne, pas même à ma conscience. J’ai appris à ne plus m’en soucier.

Jouer est devenu ma raison d’exister.

En me redressant, j’aperçois mon reflet dans le miroir. J’approche mon visage pour étudier ma lèvre esquintée. Ce n’est rien de sérieux mais Antonio devrait apprendre à contrôler ses gestes. J’essuie doucement ma blessure à l’aide d’un mouchoir. Le sang qui ne tarde pas à le salir me fige. En relevant la tête, j’ai l’impression fugace de voir le visage de mon père et de ma mère, couvert de sang.

J’ai un vif mouvement de recul et je manque de basculer en arrière. Je me rattrape à ma coiffeuse. Les membres tremblants, je détaille à nouveau le miroir. Personne. Ils ont disparu tous les deux. Il ne reste que moi. Et l’ombre de leurs souvenirs.

C’est sans doute parce que je leur ressemble trop.

D’humeur maussade, je rassemble mes cheveux pour les nouer dans mon dos. Quand je suis satisfait par le reflet que me renvoie le miroir, je quitte les lieux pour rentrer chez moi. Je dois troquer mon costume pour un autre, plus de circonstance.

Ce soir, je sors avec Antonio. Celui-ci m’a promis une folle nuit d’ivresse dans un nouveau salon à la mode très privé. Comment mon ami s’est-il débrouillé pour obtenir deux invitations ? Mystère, même si j’en devine les méthodes, peu orthodoxes.

J’esquisse un sourire et quitte le théâtre.

C’est le silence qui m’accueille lorsque je franchis les portes de chez moi. Le vide, l’absence. Comme d’habitude, je me perds dans cette immensité. Dans mon royaume de poussière. Je m’engage dans la demeure familiale sous le regard de spectres. Représentés dans des pauses très sérieuses, ils sont faits de couleurs ternies par le temps et mon indifférence. Je frissonne et les ignore, comme toujours. Un jour, je jetterai ces peintures. Seulement, aurai-je le courage de retirer les portraits de mes parents ?

Ils sont accrochés bien en évidence, sur le mur qui me fait face. Les yeux de mon père me scrutent avec cette sévérité que je lui ai toujours connue. Je tente de ne pas y prêter attention. Non, à la place, je regarde ma mère. Si belle, un sourire angélique sur les lèvres, elle incarne la douceur. Et le manque. J’inspire profondément avant de poursuivre ma route et bifurquer sur ma droite. Je délaisse ces fantômes avec un mélange de tristesse et de colère.

Je referme la porte de ma chambre, en prenant soin de tourner la clef dans la serrure.

— Nom de Dieu !

Mes pieds se prennent dans le tapis. Je me retiens in-extremis à une des colonnes de mon lit à baldaquin. C’était moins une.

En ouvrant les rideaux, de minuscules grains flottent dans l’air et scintillent dans un rai de lumière. Je détaille Londres qui s’offre à mon regard. Le quartier de Mayfair est baigné des teintes du crépuscule. J’aperçois la boutique Harrod’s et porte une main à mon visage.

— Elle va me tuer.

— Mon enfant, tu es là ?

Ma grand-mère est une sorcière. Je n’ai pas d’autres explications. Elle arrive toujours précisément au moment le plus inopportun. Comme si une simple pensée suffisait à l’invoquer.

Je me rue dans ma penderie, non sans risquer, à chaque pas, de me rompre le cou. Il faut que je me résolve à ranger cette foutue chambre. Plus tard. J’entends des coups contre ma porte se répéter de plus en plus fréquemment.

— J-j’arrive !

Je l’entends maugréer.

— Un moment, je vous prie !

Sa voix nasillarde monte plus haut dans les aigus :

— Pourquoi fermes-tu cette porte ? s’agace ma grand-mère. Crains-tu que je ne te surprenne à soupirer devant la lecture d’un roman à l’eau de rose ? Ou en charmante compagnie ?

Ni l’un, ni l’autre. Les deux ne m’intéressent pas le moins du monde.

— Eh bien, j’ai bien failli mourir d’ennui, grogne ma grand-mère. Que faisais-tu là-dedans ?

J’entrouvre doucement la porte.

— Du tricot.

Mon aïeule lève un sourcil.

— Avec tes cheveux, dans ce cas. Regarde-moi ça. Un moineau n’y retrouverait pas ses petits.

— Suggérez-vous que je décore ma chevelure d’un nid lors de mon prochain bal ?

— T’ai-je bien entendu ? Aurais-tu prononcé le mot interdit ?

Je pousse un interminable soupir.

— Je dois bien m’y résoudre, n’est-ce pas ? me lamenté-je.

Elle penche la tête sur le côté.

— Qu’y a-t-il ?

— Rien, me rétorque-t-elle en croisant les bras. Je me demandais juste si tu ne me prenais pas pour une vieille sénile.

— Jamais je n’oserais, grand-mère !

Un silence inconfortable s’installe. Son regard est perçant, il me sonde jusqu’au plus profond de mon âme.

— Tu as oublié, n’est-ce pas ?

— Que vous êtes ma grand-mère préférée ? Bien sûr que non !

Je tente encore de me défiler, sans avoir la prétention de croire en ma victoire.

— Bon, très bien… oui, j’ai oublié votre thé.

J’ai capitulé. Je le fais toujours. À elle, je ne peux jamais mentir, ou jouer un autre rôle que le mien. Celui que l’on m’a donné à la naissance. Et que je ne veux pas.

— Vite ! Que l’on m’apporte mes sels, je me sens défaillir !

Ma grand-mère simule un malaise, le dos de sa main plaquée contre son front. Elle va même jusqu’à laisser tomber sa canne. Elle ferait une bien meilleure comédienne que moi.

— Bon, bon, j’ai compris…

Alors que j’allais me résoudre à partir en quête de son fichu thé, elle me lance :

— Ah, Thalie. Si tu n’existais pas, il faudrait t’inventer.

Hélas, j’existe. Fort heureusement, je me suis forgée un tout autre rôle qui me convient bien mieux. Il me faut patienter le temps d’une course pour redevenir Arthur, le comédien. Le libre penseur.

Libre.

Or, je ne suis qu’une femme enfermée dans un corset qui l’étouffe et la bride.

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