Chapitre 1 : Le diable les a abattu

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 Il était près de 23 heures lorsqu'un dernier client vint entrer dans l'As de Pique, un saloon d'un quartier à l'est de la ville. Milie, la petite serveuse du bar miteux, le regarda s'accouder au comptoir avec un air désespéré.

Combien vont encore entrer comme ça ? Se plaignit-elle intérieurement. J'aimerai pouvoir fermer...

 L'homme était grand, le visage caché sous un grand chapeau clair et un grand manteau de la même couleur qui descendait jusqu'à des éperons d'argent qui tintaient à chacun de ses pas. Un foulard rouge entourait son cou et de la poussière recouvrait ses vêtements. C'était probablement un nomade, un pilleur d'épaves écrasées au milieu du désert. Il ne chercha pas le barman des yeux, il se contenta de garder la tête baissée, comme s'il voulait faire profil bas. Personne ne fit attention à lui et la serveuse se remit à débarrasser les tables des verres vides ou renversés.

 Il ne restait plus grand monde dans la salle, mais tant qu'un client était là, le bar ne pouvait fermer, consigne du patron. Milie ne supportait plus ces fins de service interminables, surtout pour ne rien gagner de plus. Ses cheveux flamboyants attachés en arrière, ses yeux vert émeraude alourdis par la fatigue, elle essuya le bout de son nez droit et pointu d'un revers de manche et le va les yeuxen soupirant de fatigue.

 La jolie serveuse de 23 ans s'était retrouvée, bien malgré elle, dans ce taudis suite à une aventure malheureuse qui l'a conduit jusqu'à Full Frontiers où elle finit par trouver cet emploi à l'As de Pique, où elle était logé par Mr Tig, le patron du saloon, en échange d'une (grosse) partie de son salaire. Le peu qu'elle gagnait suffisait à peine pour manger et ses quelques économies étaient destinées à l'achat d'un billet clandestin pour quitter la ville dès qu'elle aurait suffisamment mis de côté.

  • Un rêve chimérique, lui disait Mr Tig. Jamais personne ne quitte Full Frontiers, du moins en un seul morceau. Trouve-toi un mac qui accepterait de te garder vers lui, tu mangerais au moins à ta faim...

 Mais Milie gardait au fond d'elle l'espoir lointain de pouvoir quitter cet enfer et rejoindre sa famille à l'autre bout du monde. Avec un enième soupir, elle prit son plateau remplit de verres sales, son torchon à cheval sur son bras, et alla le déposer derrière le comptoir. Voyant l'inconnu encore acoudé sans avoir demandé quoi que ce soit, elle se posta devant lui et lui demanda :

  • Est-ce que je vous sers quelque chose ?

 L'homme ne répondit pas tout de suite. Il leva légèrement la tête vers elle, son visage caché par l'ombre de son grand chapeau.

  • Je vous sers un verre ? répéta-t-elle à nouveau.

Encore un dingue, s'imagina-t-elle en le voyant sans réaction.

 Mais avant qu'elle ne perde patience, l'inconnu leva la main et montra une bouteille dans la vitrine derrière Milie. En soupirant, elle sortit la bouteille de whisky bon marché et remplit un quart d'un verre qu'elle tendit à l'homme silencieux.

  • Y a-t-il autre chose que je peux faire pour vous ? demanda-t-elle par politesse.

Pour toute réponse, il balaya négligemment la main.

  • Ok...

 Exaspérée, elle se remit à sa tâche. Tandis qu'elle reprit son plateau pour débarasser une autre table, les derniers clients qui trainaient à une table discutaient vivement des derniers potins.

  • Vous avez entendu parler de ces types qui ont été abattus avant-hier ? demanda l'un d'eux, un homme d'un certain âge à la barbe bien fournie, habillé d'un vieux chapeau déformé et d'une chemise verte à carreaux surmontée par des bretelles.
  • Evidemment, répondit un autre habillés de fringues similaires, un cache-oeil ceintré sur un frond dégarni et luisant. Toute la ville ne parle que de ça malgré la discrétion des hommes de Big Bear.
  • Ça sent pas bon, ça ! reprit le premier avec un geste nerveux. Moi j'vous l'dit, ça sent pas bon !
  • T'as raison, Pip', approuva le troisième homme qui se distinguait des autres par son haut-de-forme légèrement miteux, une longue pipe fumante à la bouche. Il va nous tomber d'la merde sur nos gueules, c'est sûr ! C'est nous qu'allons trinquer à cause d'un merdeux qu'a pas respecté les consignes du Big Bear !
  • Ouaip ! Si ça s'trouve, c'est encore un coup des Hold Rock ou des Queen's Rabbits. Ils cherchent ben la merde, ceux-là !

 De dépit, il cracha un jet de glaire noire dans le crachoir.

  • Si je tenais l'saligaud qui les a percé, j'te jure que j'lui f'rai la même tronche, j'te l'dit, moi !
  • C'est le diable qui les a abattu, déclara l'homme au cache-oeil.
  • Mais vous savez pas encore la dernière ? leur demanda Pip' après avoir craché à son tour. Y a trois autres gars qu'on été fumé juste hier ! Des gars des Red Sharks cette fois !
  • Putin, c'est vrai ? s'exclama l'homme au haut-de-forme. Trois Red Sharks refroidis ?
  • Comme j'te l'dit, Max ! Troués comme les deux types des Bear king's. Ça sent pas bon, j'te l'dit !
  • Merde ! La ville va être mise à feu et à sang, c'est sûr !

Ils vidèrent leur verre en même temps. Milie en profita pour leur demander :

  • Pardon, messieurs, mais si vous avez fini, nous allons fermer.
  • Soit pas pressée, ma jolie, répondit Max en lui mettant sa main aux fesses pour la caresser. Tu nous fera bien un p'tit service du soir, hein ?

 Ce fut la goutte de trop. L'importun se prit une gifle de la part de la serveuse. La frappe n'était pas très forte au vu de son petit gabarit mais l'un de ses ongles griffa le visage du malotru, ce qui fit couler une larme de sang. Ses deux compagnons de table s'exclaffèrent d'un rire grailleux en voyant la scène.

  • Petite salope, l'insulta Max en lui attrapant le bras avec force. Tu croix qu'tu peux m'faire ça et t'en tirer ? J'vais t'faire voir c'que j'fais aux putins dans ton genre !

 Elle essaya de se débattre mais elle n'avait pas assez de force pour lui résister. D'un geste brusque, il la balança sur la table, renversant les verres sur le sol qui éclatèrent en morceaux. Elle étouffa un cri et tenta de se relever rapidement pour lui échapper mais son agresseur lui reprit le bras et lui tordit le poignet pour la maîtriser. Cette fois-ci, elle lâcha un cri de douleur.

  • Lâchez-moi, s'écria-t-elle. Vous me faites mal ! Arrêtez !
  • Comptes-là dessus, ma belle, marmonna max en salivant.

 Ses deux compères l'aidèrent à la maintenir sur la table tandis qu'il commençait à défaire sa ceinture. Une main se posa alors sur son épaule et alors qu'il tournait la tête pour voir qui le dérangeait, il reçut un violent coup de poing dans la mâchoire qui l'envoya sur la table d'à côté, qui s'écroula sous le choc. Milie essaya de tourner la tête pour ce qui se passait. L'homme au comptoir s'était levé et avait frappé Max. Cete fois, elle voyait nettement son visage et fut étonnée de voir quelqu'un comme lui dans une ville comme celle-ci.

 Il avait le visage d'un ange, un regard doux malgré l'expression dure qu'il arborait en cet instant. Une barbe naissante dominait ses joues légèrement creuses et ses yeux étaient intensément bleus, comme des éclairs lors d'un orage du désert. En dépit de la situation, elle le trouvait beau. Après tout, il venait d'accourir à son secour.

 Tandis que Max se releva, un peu sonné, les deux autres lâchèrent Milie pour dégainer leurs armes à leurs ceintures. La serveuse courru alors derrière le bar pour se mettre à l'abri.

  • Laissez-le moi ! leur dit Max en remettant son chapeau haut-de-forme sur la tête. L'est pour moi, ce fumier !
  • Ok, Max. Vas-y, dérouille-le !

 Il tenta de lui asséner un direct au visage mais l'inconnu esquiva aisément tout en lui prenant le bras et par une prise assez compliquée, le plaqua contre le mur et lui faisant heurter la tête contre une lampe à chandelle accrochée. Max s'effondra, une coulée de sang sur la tempe.

  • Espèce d'ordure ! cria Pip' en pointant son arme sur l'inconnu.

 Ce dernier fut cependant plus rapide en dégainant un impressionnant révolver et tira trois coups en rafale. Pip' eût le torse qui vola en éclat et le second perdit sa jambe droite, s'effondrant comme un tas de paille. Milie cria sous les coups de détonation tout en plaquant ses mains sur sa tête. L'homme se pencha ensuite sur Max qui avait vu la scène avec horreur. Il avait les yeux écarquillés, la bouche ouverte, le visage crispé. Il tourna son regard vers l'enflure qui avait descendu ses potes de beuverie et quelque chose tiqua sa mémoire. Il l'avait déjà vu, il en parierait ses guns.

  • Qu... qui es-tu, étranger ? arriva-t-il à articuler.
  • Tu ne te souviens pas ? lui demanda alors l'homme en le fixant dans les yeux. C'était il y a trois ans...

 Trois ans ? A cette époque, Max n'était même pas à Full Frontiers. Il oeuvrait dans une capitale où il séquestrait des enfants de riches afin de les échanger contre de fortes rançons. Il y avait à peine un an qu'il eût été obligé de s'exiler dans cette plaine désertique paumée afin d'échapper comme bon nombre de personnes ici aux forces de l'ordre qui avait décidé de faire un grand ménage dans les villes.

  • Je vais te rafraichir la mémoire, dit alors l'inconnu. Il y a trois ans, tu as participé à une opération de grande envergure visant à piller un train contenant une importante cargaison de White City. Ça ne te dit rien ?

 Le train de White City, bien sûr qu'il s'en souvenait. C'était le meilleur casse de toute sa vie, même s'il n'avait joué qu'un rôle mineur qui consistait à tenir les passagers tranquille pendant que les autres vidaient le wagon. Mais pourquoi lui parler de ça ? Etait-ce un marshall ? Aucun d'eux ne venait à Full Frontiers, c'était un véritable suicide que de venir faire la loi dans ce patelin.

  • Ok, ouais j'étais à ce casse, mais pourquoi... ?
  • C'est moi qui pose les questions ! l'interrompit-il sèchement. Ce jour-là, toi et tes potes avez fait plus que braquer un train de riches. Afin de vous échapper, vous avez voulus dépouiller quelques passager...

 Comment pouvait-il savoir tout ça ? Et en quoi ça le concernait ? Oui, après avoir récupérer leur magot, ils avaient voulu prendre un bonus en vidant les poches des passagers avant de partir. Mais la situation avait commencé à leur échapper avec la venue des autorités.

  • Ok ok ! Ouais, j'men souviens. Mais tu veux quoi bordel ?
  • Ta mort !
  • Mais j't'ai rien fait, merde ! Pourquoi tu veux me buter ? On t'a rien fait avec mes potes !
  • Ceux que tu as buté non plus, ne t'avais rien fait. Et tu les as liquidé de sang-froid...
  • Non, pitié...
  • Aucune pitié pour les crevelures de ton espèce !

 Il se releva, pointa son arme sur Max et tira. Il ne restait désormais plus rien de sa tête. Haletant, l'homme au cache-oeil avait reprit son arme et la pointait maladroitement sur cet enfoiré qui les avait liquidé sans ménagement. Mais l'inconnu le visa à son tour et l'écheva d'un tir en plein ventre.

***

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Seule la mort marque la mesure du temps.

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Oui, je me souviens des 14 juillet républicains. On gonflait la montgolfière ,comme on préparait un immense gâteau d'anniversaire. On patientait. On savait qu'elle partirait cette fameuse montgolfière que tous les gens d'Anzin, venus de tous les coins de la ville, allait voir partir. Pour où? Nul ne le savait. C'était là le mystère.
La place d'Anzin était bondée de monde. Les gamins juchés sur l'épaule de leur père attendaient.


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