chapitre vii - la lettre

5 minutes de lecture

La messe du premier dimanche de l’Avent était la dernière du père E…, le curé de notre paroisse. Il nous quittait avec beaucoup d’émotions, ayant reçu une promotion de vicaire général du diocèse. L’ambiance était à l’émotion, on ne parlait que de ça dans les ruelles de l’église.

— Oh oui, dit un prêtre à quelques fidèles de sa connaissance, c’est une grande perte pour notre paroisse, tant il était investit. Mais Dieu sera là pour nous aider à nous réinventer.

J’attendais sur le parvis tandis que mes parents avaient déjà réservés leurs places. J’attendais la venue des Goley et des Chartres. Je vis ensuite arriver Thibault et Mathilde de Chartres, qui me dirent que Marie s’était arrêté en chemin pour prendre un rapide en-cas. Cela me surprenait de la part de mon amie, qui respectait généralement le jeûne eucharistique.

— Ce sont les problèmes du vieux monde, chéri, me dit-elle lorsque je lui fis la remarque, tout en dévorant rapidement sa petite part de gâteau. J’ai tellement peur qu’on se fasse griller par ma tante Charlotte, je ne suis pas certaine qu’elle accepte d’en parler…

Arrivèrent alors les Goley ; nous nous embrassâmes en nous souhaitant un bon et saint dimanche, avant de leur indiquer où se trouvaient nos parents. Mais Ethan nous prit un instant à part. Je sentais que son humeur était mauvaise, il avait une moue hautaine.

— Écoutez, nous invita-t-il à voix basse, nous n’avons plus besoin d’amener le sujet sur la table ce midi.

— Comment cela ? questionna Marie avec surprise.

Ethan sortit de sa poche une vieille feuille de papier bleu pliée en quatre. Il la déplia sous nos yeux, laissant apparaître une série de mots aux lettres grasses. D’un geste de la main, il nous invita à la lire rapidement. Voici ce qu’elle disait :

Charlotte, je suis désolé, mais la situation devient difficile à vivre pour moi. Sarah commence à se douter de quelque chose, et je crois que ça commence à se voir dans notre groupe d’amis. Je suis très triste de ce que je fais vivre à Sarah depuis tout ces mois, j’ai trahis sa confiance. Je t’aime beaucoup, j’ai passé des moments merveilleux avec toi. Mais je crois qu’il faut qu’on en reste là tous les deux Je suis désolé, encore une fois, mais il faut qu’on passe à autre chose.

La lettre était signée : « Simon ». Marie et moi venions de vivre tout un ébranlement de nos êtres. Durant la lecture, elle avait porté sa main droite à sa bouche, ouvert les grands yeux et ponctué sa lecture de : « Oh ! », « Han ! », « Mais… ! » J’étais moi-même extrêmement mal-à-l’aise de cette découverte. Je n’aurai jamais crus cela de la part de Charlotte, qui était la femme la plus rangée et à cheval sur les convenances que je connaissais. En y réfléchissant, je pense que son attitude vient de là : après avoir fait de telles erreurs de jeunesses, elle dû changer radicalement pour se plonger dans une forme de repentir, tentant d’oublier cette romance qui semblait avoir été belle. Ethan se tenait toujours devant nous, le visage fermé, droit sur ses jambes, les mains dans les poches. Dépité, il déclara :

— Voilà… On sait ce qui y est arrivé il y a vingt ans.

Cela fut succédé par un moyen soupir, puis il se passa la main dans les cheveux. Plus personne ne se sentait en état de communier ni de participer aux réjouissances. Comme la messe allait commencer immédiatement, nous rentrâmes et nos parents nous faisaient des saluts. Mais nous préférâmes rester dans le narthex durant toute la cérémonie, à laquelle nous prîmes part avec distance.

L’évêque était venu co-célébrer la messe, ce qui était exceptionnel. Les lectures et l’homélie avaient étés adaptées à cette célébration particulière : après la lecture de l’épisode entre Moïse et le buisson ardent, l’évêque commenta que des choses inattendues se révèlent à nous et la vie prend un tout autre tournant. Cela faisait cruellement écho à notre terrible découverte, à un secret que nous avons cherché à déterrer et qui nous faisait nous sentir mal.

Le repas chez les Chartres fut assez court, heureusement car nous feignions la bonne humeur avec difficulté. Nous partîmes rapidement après le dessert, nous enfermant dans la chambre de Marie. Après plusieurs minutes de silence, cogitant chacun dans notre coin, elle demanda à Ethan, sans vraiment savoir la réponse :

— Comment as-tu découvert cette lettre ?

Ethan était couché sur le sol, regardant le plafond. Sans le quitter, il répondit laconiquement :

— Terriblement par hasard : j’étais dans le grenier à la recherche de livres remisés quand j’ai découvert un étrange sac plastique avec des papiers dedans. J’ai commencé à les lire : c’était des lettres qui dataient de ces quinze ans, il y avait des gens que je n’avais connu parmi ces noms. Toutes ces amitiés qui ont fini par cesser avec le temps… Puis j’ai découvert une première lettre de Simon Zadoc, qui était amicale comme beaucoup d’autres. Tout en continuant à les lire une à une, je suis tombé sur celle-ci. J’ai été sonné, je ne pensais pas que ma mère pouvait avoir fait une chose pareille !

— Tout le monde a des secrets, soufflais-je, désabusé.

Un blanc de nouveau. Ethan serra les poings et son ton devient colérique :

— J’ai tellement envie de lui dire, de lui mettre cette lettre en face… Je suis outré que cette histoire ai gâté ma vie en me poussant dans une concurrence avec Samuel alors que j’aurai pus être juste moi ! Et en même temps, je regrette pas : oui, j’ai cherché dans sa jeunesse, dans son intimité — sans doute même que ce sont des souvenirs douloureux. Mais ça m’a fait prendre conscience que ma mère était humaine, qu’elle fut jeune autrement que par des photos muettes.

Tandis qu’il se mettait sur les coudes, Marie se précipita pour l’embrasser :

— Oh, bichette… Justement, elle est belle sa jeunesse ! Si elle a gardé ces lettres, c’est sans doute que cela avait une valeur importante à ses yeux. Je comprends ta douleur, et je me dis aussi qu’on ne peut pas toujours contrôler le sentiment amoureux, quand bien même ont devient une méchante personne en participant à un adultère.

Ethan comprenait ce que disait Marie, même s’il restait peu convaincu et aigre de connaître les choses qu’il ne faut pas savoir. Ma tendre amie vouvoya son cousin avec affection, comme il lui arrivait de leur faire :

— Écoutez, mon ami… Ces lettres doivent encore raisonner dans son cœur. C’est vieux tout cela, mais les souvenirs restent. Le temps a passé, mais je pense qu’elle doit encore vivre dans une certaine culpabilité. Il y a peut-être des abcès qui ne furent pas crevés. Mais elle a aimé Simon, elle a ensuite aimé mon oncle Antoine, votre père, et elle vous a aimé vous, son fils unique et préféré. Soigner votre peine et votre chagrin, nous allons avancer ensemble et faire cesser ces querelles.

Ethan la serra plus fortement dans ses bras, apaisé. Il me vint une question : qu’allons-nous dire à Samuel ? Marie s’affola, elle l’avait complètement oublié aussi !

To tell or not to tell, that is the question, parodiais-je.

Après un instant de réflexion, Ethan décida qu’il se chargerait de cela lui-même, à un moment convenu. Il sortit la lettre, la photographia avec son téléphone et la replaça dans sa poche. En revenant chez lui, il la remettra discrètement avec les autres puis ira trouver Samuel tout aussi secrètement pour lui montrer l’image. Qui vivra verra, conclua-t-il.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire François-Étienne Le Braz ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0