Lys II

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Si un quelconque philosophe à dit un jour une connerie du genre « Les songes sont le refuge des esprits tourmentés. » et bien qu’il aille bien se faire foutre.

Mes rêves ont toujours été à peu près aussi apaisants qu’une scie sauteuse dans l’urètre.

Il s’agissait en général d’un enchaînement ininterrompu d’images violentes qui ne se rattachaient en rien à mon vécu. Une sorte de kaléidoscope malsain d’une version apocalyptique de mon existence. Et il y avait toujours cette sensation terrible que je n’étais pas la bienvenue dans ce recoin de mon inconscient, que je serais punie si je restais là. Un seul remède s’était révélé efficace pour me permettre de passer des nuits plus paisibles. L’alcool. Et malheureusement le peu qu'il me restait de sang à ce moment précis n’en était pas gorgé.

Cette fois ci c’était le visage métissé d’Hélène qui me toisait, son expression oscillant entre le jugement, la colère et la terreur. Les images défilaient à une vitesse nauséeuse. Je la voyais tendre une main vers moi où plutôt vers quelque chose derrière moi tandis que je m’éloignais d’elle.

Puis ce furent des yeux anonymes, des regards pleins d’incompréhension, de dégoût, de rage et de peur qui envahirent mon esprit, me frappant là où je n’avais aucun muscles pour encaisser, aucune griffes pour me défendre.

J’attendais avec impatience le dénouement de ce nouveau petit film d’horreur que mon esprit m’avait concocté. Cela finissait toujours pareil et cette fois-ci ne fut pas différente. Je vis le visage furieux de mon père devant cette injustice que j’étais en train de subir et sa main tendue que j’attrapais avidement.

Il me tirait de ce cocon étouffant et m’expédiait dans un lieu plus calme, un endroit sans rêve où je n’avais plus besoin de subir ou de réfléchir. Et c’est comme ça que je parvenais malgré tout à trouver un peu de repos dans mon sommeil.

Mon univers cessait de tourner quelques précieux instants et je me retrouvais dans le silence. Face à moi-même.

Moi-même et moi-même avons toujours eu une relation compliquée. N’étant pas complètement idiote j’avais vite capté que le peu de respect que je m’accordais était étrange aux yeux du reste des jeunes de mon âge. Pourtant je n’étais pas dénué d’égo, mais j’avais simplement un ordre des priorités exotique.

Ce n’était pas « moi, puis les autres ». C’était « Cinis, puis moi, puis les autres ». Et depuis que j’avais perdu Cinis c’était… Compliqué.

Oui. La secte m’avait tourné le dos 6 ans plus tôt.

Il s’agissait d’un sujet encore très épineux pour moi, une blessure cuisante qui n’avait pas encore cicatrisé donc laissons ça de côté pour le moment. En fait laissons toutes ces mièvreries métaphoriques de côté pour le moment et retournons à l’un des pires réveil de ma vie.

****

Il m'était déjà arrivé d'ouvrir les yeux, l’esprit déboussolé, une gueule de bois suffisamment importante pour m’empêcher de marcher, peu de souvenirs de comment j’étais arrivé dans ce lit ni de qui était alors allongé à mes côtés. Mais jamais encore je ne m’étais éveillé dans une fissure d’un tronc de Maoc, le corps plus endolori qu’un grand brûlé et une famille de puces d’eau géante agglutinée contre moi pour profiter de ma chaleur.

Il me fallut me laisser quelques minutes pour que le bourdonnement qui martelait ma tête me laisse à nouveau le loisir de réfléchir. Mon instinct de survie m’avait visiblement mis à l’abri dans un des nids de ces bestioles que mon influx avait classifiées dans la catégorie « inoffensives ». C’était mieux que rien. A vrai dire c’était peut être même beaucoup mieux que rien.

Une grande inspiration plus tard, ma main s’emparait avec douceur du couteau de survie qui était jusqu’alors resté logé bien sagement dans son fourreau incorporé à ma veste tactique. Mon esprit était lisse et n’émanait de moi en cet instant aucune intention violente. J’avais toujours été très bonne pour me jouer de l’influx des autres.

Une dizaine de secondes plus tard tout au plus, trois cadavres de puce gisaient devant moi. La dizaine d’autres qui occupaient le nid avait aisément échappé à ma tentative de génocide à petite échelle mais j’étais déjà satisfaite de ma prise si l’on prenait en compte l’état dans lequel j’étais. Ma respiration saccadée prit quelques minutes à s’adoucir à nouveau et tout mes muscles me brûlaient du manque d’hémoglobine qui avait amoindrit drastiquement l’apport d’oxygène dont ces derniers auraient eu besoin en temps normal pour ce genre d’élan belliqueux.

Maintenant seule en terre conquise, je pus prendre le temps de vérifier l’état de ma jambe et de grimacer à la vue des croûtes de sang coagulées qui la parsemaient. C’était moche et déjà une vague mélancolie me ramenait au souvenir de ma belle jambe tout juste épilée, fraîche et lisse…

Je pris le temps de remercier mon esprit pour ses réflexions aussi superficielles que hors propos dans la situation actuelle et focalisa mon attention sur les dépouilles, commençant à les observer et à les dépiauter pour en tirer le maximum de chair et de substance. Il fut plus aisé de faire taire mon dégoût pendant que mon couteau et mes mains se plongeaient sous la chitine pâle de mes prises que quand le fruit de mon dépeçage fut sous mon nez.

Pas de feu pour cuire. Le tout fut gobé et je fis en sorte d’en vomir le moins possible.

Trois jours passèrent ainsi.

Les puces, que j’avais affectueusement nommées les « snack à pattes », continuaient à revenir chaque matin pour piquer un peu de ma chaleur en échange de quoi je leur piquais leur vie pour me repaître et reprendre des forces. Je leur pardonnais leur incapacité à apprendre d’événements préalables et leur permettais de s’élever en devenant part de quelque chose d’un peu plus malin, moi.

Et oui il est vrai que la grande prêtresse des snack à pattes que j’étais pendant ces trois jours avait stipulé un peu plus tôt qu’être statique était fatal, mais considérons qu'il s'agissait là de l'exception qui confirme la règle. Pour lors, je me trouvais dans un endroit relativement sûr, que j’avais pris soin de sécuriser durant le reste des journées quand je n’étais pas occupée à me tordre de douleur où à gerber une partie de mon repas du matin.

Quand toutes les puces de ce nid furent mangées, il fut temps que je progresse à nouveau dans mon périple, au moins jusqu’au prochain nid.

Trois jours… Mon regard se perdit vers la canopée loin au-dessus de moi tandis que je m’extirpais de la fissure si proche de la surface, décidée à me traîner un peu plus loin vers le Sud. Le reste de mon équipe devait déjà être de retour sur terre depuis hier et avait sans doute déjà fait rapport de ma mort. Pour ma part, je refusais de signer tout de suite l’acte de décès. Il y avait forcément une limite à cette forêt noyée. Une orée à ce cauchemar.

Je retins, par réflexe, ma respiration pour sortir la tête du liquide.

Là, dans cette zone de vide entre la canopée luxuriante qui me surplombait des centaines de mètres plus haut et l’écosystème immergé et fatal dont la surface clapotait juste en dessous de mon menton, là, dans le silence de tombeau qui me faisait courir de long frissons dans le dos, se trouvait malgré tout un diorama simple mais magnifique.

Ce n’était pas dans mon habitude de m’extasier devant les paysages de cette planète que l’on m’avait apprit à haïr mais cette fois ci, dans l’intimité de cette mort imminente que je ne faisais qu’ajourner, je me permis d’admirer.

La semi-pénombre était percé ça et là de traits de lumières que laissait filtrer la canopée, venant dessiner des formes dansantes sur les troncs mégalithiques qui faisaient office de piliers à cette cathédrale de silence. Le liquide luisait d’une couleur turquoise en réfractant la lueur de la végétation vorace qu’on ne pouvait que deviner de là où je me trouvais, et cette lumière baignait le bas des troncs, permettant de voir bien plus loin que la pénombre n’aurait dû le permettre, répondant aux lueur blanche et orange qui coulaient ça et là du ciel.

Je ne pouvais pas le nier, c’était beau. Il y avait un côté majestueux à cet endroit qui m’inspirait, malgré moi, un respect poli. Pour résumer, les troncs avaient beau faire naître en mon esprit mille et unes blagues phalliques, je n'avais pour une fois pas l’envie de les formuler. De toute façon, sans public, même moi je n’en aurais pas ris.

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