CXLIX. Inch’Allah

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CXLIX. Inch’Allah*



J’étais dans une colère noire ! Ou disons, gris foncé. Comment Louka avait-il pu me dire de telles horreurs, lui qui était pourtant, malgré ses non-dits et sa maladresse, tissé de droiture et de bienveillance ? Quelque chose, tout au fond de moi, murmurait qu’il n’en pensait pas un mot et qu’il n’avait dit cela que parce qu’il était blessé et démuni. Mais ce n’était pas une excuse.

Des excuses, justement… J’aurais bien voulu en recevoir. Mais ce ne fut pas le cas. Tout juste eus-je droit à quelques textos, le soir-même.

Louka K. Dos Santos : “Tu es bien rentrée ?”

Romy Anderson : “Oui.”

LK : “Good. I’m glad you’re safe. Il faut qu’on parle, don’t you think ?

RA : “Donne-moi un peu de temps.”

LK : “Comme tu veux… Let me know whenever you’re ready.”

RA : “Ok.”

LK : “Bonne nuit, Romy. Take care.”


Trois jours plus tard, je n’avais toujours aucune envie de le voir. Pourtant, il me manquait… Tout me manquait : son corps, sa peau, sa chaleur, sa douceur, son sourire du matin, ses rires du soir, ce vert extraordinaire qui brillait dans ses yeux, son humour gentiment taquin… Et sa cuisine ! Je pensais à lui cent fois par jour, me demandant où il était, ce qu’il faisait, s’il voyait du monde, s’il était dans le même état que moi, s’il mangeait bien. S’il allait bien.

Car moi, je me sentais mal, très mal. J’étais tendue, triste, je détestais mon miroir, je n’avais envie de rien. J’étais épuisée comme un stock de jouets à la veille de Noël, apathique, déprimée, mon corps pesait comme un poids mort, je me sentais énorme et ballonnée. Mais ce n’est que le matin du quatrième jour que je fis le lien. Un grand "tilt" jaillit dans ma tête juste au moment où je me penchais sur la cuvette des toilettes pour vomir.

Holy shit. Non. Je n’étais pas enceinte. Ce n’était pas possible. Pas deux fois ! Non mais, sérieusement, ma vie n’était-elle donc qu’un disque rayé ? Quelle absurdité… Et quelle était la probabilité statistique de me retrouver deux fois dans une situation pareille, à quelques années d’intervalle ? Et paf ! Pile au moment où je venais de m’éloigner de Louka justement parce qu’il ne voulait pas d’enfant ! Quelle affreuse ironie… Cela m’aurait presque fait rire.

Sauf que cela me fit pleurer. Longtemps. Terriblement. Comment allais-je me sortir de cet épineux vaudeville ? Etais-je maudite, ou au contraire, étonnamment chanceuse ? Je voulais un enfant et la vie m’en offrait un sur un plateau ! Mais comment annoncer cela à Louka ? Il ne croirait jamais que ce n’était pas calculé. Et il ne me pardonnerait jamais.

Je voulus en avoir le cœur net. Alors je fonçai à la pharmacie pour acheter un test de grossesse. Qui une heure plus tard, dans les toilettes de l’ambassade, s’avéra négatif. Ouf !!! Mais mon soulagement fut de courte durée, car un petit tour sur le Net m’expliqua qu’il était trop tôt pour que le test soit fiable. Je n’étais donc pas plus avancée…

J’étais paumée comme un avion sans aiguilleur du ciel… Aussi décidai-je de faire un break. J’allai parler à mon chef, lui exposant que j’avais des soucis personnels et que je devais m’absenter immédiatement. Il se montra compréhensif, peut-être parce que l’agenda de l’ambassade était plutôt calme pour quelque temps… Toujours est-il que je ressortis de son bureau avec devant moi trois semaines de congés et de “récups” dûment validées.

Je m’étais d’abord dit qu’un peu de Wyoming me ferait du bien. Mais finalement, je réservai un billet pour… Essaouira. J’avais une sorte de pressentiment ou d’instinct qui me disait que la clé était là-bas. Et je n’avais pas de temps à perdre, puisque Malika, si mon compte était bon, devait repartir à Buenos Aires à peine quelques jours plus tard. Depuis le taxi, j’écrivis à Ingrid.

Romy Anderson : “Hello, j’espère que tu vas bien ainsi que le bébé ? Aurais-tu par hasard, le numéro de Malika Kerguelen ?”

Ingrid Battisti : “Hey ! Contente d’avoir de tes nouvelles :) Tout le monde va bien. Et toi ? Louka a dit que vous étiez fâchés… Je n’ai pas le numéro de Malika. Demande peut-être à Chiara ?"

RA : “Je préfère éviter...”

IB : “Bon. Je vais me débrouiller pour te le trouver.”

RA : “Merci… Prends soin de toi et de ton petit bidon ;)”

IB : “Promis. Bisous.”


Une fois dans l’avion, je fus assaillie par l’absurdité de mon voyage… Mais il était trop tard pour faire demi-tour.

Paris-Essaouira, via Marseille : l’occasion d’apercevoir le château d’If depuis le hublot, comme une métaphore étrange de ma sensation d’enfermement. J’avais eu, des années auparavant, la chance de lire Le comte de Monte-Cristo : j’en gardais un souvenir ébloui. Et si finalement, pour moi comme pour Edmond Dantès, tout n’était pas perdu ?

J’avais loué une chambre dans un petit riad transformé en hôtel familial : la mer était à deux pas, le patio typiquement marocain était très agréable et la terrasse installée sur le toit offrait une vue magnifique. Car la ville était d’une beauté saisissante, étonnamment dépaysante, avec ses remparts, sa médina, ses maisons blanches sur le ciel bleu, ses épices aussi colorées que parfumées. L’océan m’en mettait plein la vue, un océan très vivant, plein de surfeurs ou de voileux qui s’éparpillaient dans les vagues tandis que des gamins couraient sur la plage comme sur toutes les plages du monde.

C’était drôle de penser que Louka avait grandi ici. Avec un tel décor, j’avais l’impression d’être dans un conte des mille et une nuits ! Sauf que le prince ne voulait ni se marier ni avoir beaucoup d’enfants, et qu’il n’était pas là.

A peine installée, je ressortis pour aller… au cimetière. Pas très gai, mais j’en ressentais profondément le besoin.

Je trouvai la tombe sans difficulté : elle était un peu à part, très sobre, protégée par une grille pour éviter que l’on ne puisse s’en approcher. Elle ne portait que deux dates et un nom, mais quel nom ! Celui de Luís Kerguelen Dos Santos. Il y avait là quelques personnes, des touristes apparemment, qui pour certains d’entre eux, déposaient une fleur ou un petit mot aux pieds de la grille sous la surveillance efficace du gardien qui, un peu plus loin, gardait un œil sur chacun.

Bizarrement, au milieu de ces anonymes, debout devant la tombe de ce type que je n’avais jamais connu, je me mis à pleurer à grosses larmes brûlantes. L’eau coulait sur mon visage, j’avais mal à tout et à tous, mal à Louka, mal à Letizia, mal à ma mère, mal à moi-même, mal à ce pauvre Luís qui reposait ici, sous un soleil assourdissant, à des milliers de kilomètres de son pays natal où il avait eu si mal, si peur, si longtemps. Je pleurai sans compter, sans réfléchir, jusqu’à ne plus avoir de larmes.

Plus tard, en ressortant du cimetière, je me sentais absolument épuisée. Et nauséeuse, de nouveau… En glissant la main dans ma poche, je vis que j’avais reçu un texto d’Ingrid qui me donnait le numéro de Malika tout en m’annonçant qu’à cause de moi, elle faisait désormais partie de ces femmes qui avaient, un jour, fouillé dans le téléphone de leur mari ! Je la remerciai d’un smiley-bisou et pris le chemin de mon hôtel.


Quinze minutes plus tard, je respirai un bon coup avant d’envoyer un texto.

Romy Anderson : “Bonjour Malika. C’est Romy, l’amie de Louka. Pardon de vous déranger. Je suis à Essaouira, j’ai besoin de vous parler... Mais ne dites rien à votre fils, s’il vous plaît. Je suis disponible quand vous voulez. Merci beaucoup.”



*Inch'Allah, de Salvatore Adamo ; single, 1967.

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