CXLIV. Je viens du Sud

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CXLIV. Je viens du Sud*

30 décembre. Le ciel était clair et nous pûmes profiter de la vue tandis que l’avion approchait de l’aéroport Napoléon-Bonaparte. Nous survolâmes le Capu Rossu, contournâmes les montagnes comme si nous allions foncer droit dans leurs bras. Puis la piste apparut devant nous et juste derrière elle, la Méditerranée brillait de mille reflets tout doux sous le soleil d’hiver. J’étais absolument épuisée par ce voyage interminable, j’avais sous les yeux des poches aussi vastes que des sacs à mains et je ne rêvais que d’une chose : une douche.

Louka, lui, était parfaitement réveillé ; chiffonné, certes, mais opérationnel. Il regardait la Corse à travers le hublot comme un enfant guetterait le Père Noël... Il se détendait à vue d'œil et il y avait, comme toujours, quelque chose de viscéral dans la manière dont il vissait le vert de ses yeux au bleu de la mer. Comme s’il y percevait des choses que je ne voyais pas.

Nous eûmes droit à un comité d’accueil cinq étoiles. D’abord Lucia, pépillante et montée sur ressorts, qui accourut comme une météorite en criant à tue-tête “Zio !”, manquant au passage de s’estropier sur le tapis à bagages. Puis apparut Pietro, tout sourire, avec des étoiles dans les yeux comme s’il ne nous avait pas vus depuis six mois ! Les retrouvailles furent chaleureuses comme une évidence, Louka passa des bras de la petite à ceux du plus grand comme si d’une certaine manière, il leur appartenait un peu.

Nous prîmes la route de Cargèse et Lucia s’endormit instantanément, bercée par le rythme serpentin des virages corses. Je ne tardai pas à somnoler à mon tour, n’écoutant que d’une oreille les bavardages des garçons comme autant de taquineries mutuelles.

« - Allora, come stai, Louka mio ?

- Tutti va bene. Ma ! Je suis content d’être arrivé.

- Tu m'étonnes… Quelle expédition !

- Oui : Cheyenne, Denver, Montréal, Lyon, et enfin Ajaccio. Je suis mort.

- Tu as pourtant l’air d’avoir survécu à la présentation au papa ?

- Fous-toi de moi !

- Je l’avoue : je m’inquiétais... Heureusement pour toi qu’il vit au milieu de nulle part ! Il n’aura pas eu vent de tes nombreux exploits avec toutes les filles de l’île.

- Ahah, c’est malin…

- Si on m’avait dit qu’un jour, Louka Kerguelen rencontrerait son beau-père ! C’est presque un mythe qui s’effondre… Et alors, ça s’est bien passé ?

- Tu n’auras qu’à demander à Romy… Mais il est plutôt sympa, à part quelques petites mises en garde bien senties... Le Wyoming est un endroit magnifique avec de l’immensité partout. Et c’était cool de passer du temps avec Mila ! Qui t’embrasse, d’ailleurs.

- Elle va bien ?

- Très bien. Elle grandit, c’est marrant.

- Va bene. Maintenant, j’attends de voir si tu survivras aussi à la mauvaise humeur de ma mère.

- Ah !

- Franchement, elle est encore pire que la pire caricature de la pire Mamma italienne.

- Toujours à cause de Noël ?

- Plus ou moins. C’est insupportable.

- Bon, ça ne durera pas… Elle adore Ingrid, en plus.

- Je le sais très bien. D’ailleurs ce n’est pas à elle qu’elle en veut, c’est à moi ! Et à toi.

- Lo so.

- En fait, il aurait fallu qu’on choisisse des filles sans aucune famille. Comme ça, Sa Majesté n’aurait pas eu de concurrence... Je te jure, parfois, elle me fatigue.

- Allez, Pietro mio, tu la connais mieux que moi ! Elle voulait qu’on vienne, c’est tout. Quand elle nous aura sous la main tous les deux, elle va nous jouer la commedia dell’arte pendant cinq minutes puis elle passera à autre chose.

- Peut-être.

- Et comment va ta femme ?

- Bien. Mais elle est assez fatiguée. Plus que pour Lucia… Pour l’instant ça va, mais je pense que son médecin va bientôt l’arrêter, avec son boulot ça semble plus prudent. Mais sinon ça va.

- Tu ne veux toujours pas me dire si c’est un garçon ou une fille ?

- Bientôt, Louka mio. Promis.

- …

- Tu n’as pas eu trop froid, aux Etats-Unis ?

- Oh que si ! J’ai failli me changer en glaçon ! Je n’ai survécu qu’en portant au minimum deux pulls en permanence. Et toi, là haut, pas trop de grisaille ?

- Tu parles. Ingrid prétend que ce n’est pas vrai, mais je t’assure : il pleut tout le temps dans ce pays ! J’ai cru que j’allais mourir noyé.

- Che triste… Finalement, ta mère a raison ; je ne sais pas ce qui nous a pris d’aller passer Noël ailleurs qu’ici ? »

Louka affirma cela dans un sourire juste au moment où Pietro se garait devant la maison de Chiara. Celle-ci accueillit les garçons avec une volubilité teintée de reproches, s’étonnant à voix haute qu’ils se souviennent encore de son adresse… Ils haussèrent les épaules dans un parfait ensemble, puis le premier planta un bisou de môme sur la joue de notre boudeuse tandis que le second récupérait sa gamine endormie dans son siège-auto.

Chiara vint ensuite m’embrasser, m’aidant au passage à traîner ma valise jusqu’au salon. Elle avait l’air en forme, et malgré son petit numéro de grande abandonnée, ses yeux brillaient du plaisir de nous avoir tous réunis chez elle. Comme toujours, elle entourait Louka et Pietro comme s’ils avaient cinq ans et non trente, et ni l’un ni l’autre n’avait l’idée de protester.

Seule Ingrid, assise sur le canapé avec la main sur son petit ventre, semblait encore s’en étonner. Et lorsque je me penchai sur elle pour l’embrasser, elle me glissa malicieusement à l’oreille : “Franchement, Romy, je suis contente que tu sois là ; il faut être au moins deux pour affronter les piques de Chiara ! Plus italienne, tu meurs... “

*Je viens du Sud, de Michel Sardou ; in Les lacs du Connemara, 1981.

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