CXXXIII. La montagne

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CXXXIII. La montagne*



Le lendemain, le décalage horaire nous réveilla aux aurores. La maison dormait encore tout au creux de la nuit immobile et glacée. Près de moi, je sentais la chaleur rassurante et douce du corps de Louka que je connaissais presque par cœur et que pourtant, je ne me lassais pas de redécouvrir.

Ce matin-là ne fit pas exception. Une caresse en appelant une autre, nous fîmes l’amour lentement, merveilleusement, profondément... Puis nous nous rendormîmes, comblés comme tout dans la douceur de l’aube, ma main accrochée à la moiteur de son ventre.

Deux heures plus tard, je rouvris l'œil. Louka était réveillé mais immobile sous mes doigts. Son regard caressait le plafond comme sa main mon épaule. Dehors, le soleil commençait à poindre, baignant d’or et d’argent le cristal éclatant de la neige. Les montagnes n’étaient encore que des ombres dans les lueurs matinales. La nature était d’une absolue quiétude, tandis que quelques sons étouffés montaient jusqu’à nous depuis le salon.

Après une petite douche, nous rejoignîmes le rez-de-chaussée. Mila était attablée devant un grand bol de céréales, le nez collé à son téléphone. Mon père s’était installé tout au bout du salon pour travailler devant la fenêtre : son spot d’écriture favori depuis des années. Jane était assise dans le canapé à lire le programme télé mais elle ne tarda pas à venir s’installer à table avec nous. Je lui empruntai le magazine que je feuilletai distraitement jusqu’à ce que mon regard ne s’arrête sur le programme du jour.


« - Tiens, ils passent XXXX. Comme tous les ans, à Noël, quand j’étais petite.

- Oh non, râla Louka. Please, tu l’as déjà vu cent fois !

- Sure. Mais pas à Noël avec Mila.

- A Noël non, mais à Cargèse, oui.

- Ce n’est pas pareil.

- Si tu le dis…

- C’est un beau film, intervint Jane. Tu ne l’aimes pas, Louka ?

- Je ne sais pas, je ne l’ai jamais regardé.

- Vraiment ? Pourquoi ?

- Parce qu’il n’est plus là.

- Oh… Pardon. J’oubliais qu’avant d’être Luís Kerguelen, il était juste ton papa.

- …

- Tu n'as vu aucun de ses films ?

- Si. Mais seulement ceux qu’il estimait pouvoir me montrer. J’étais encore petit... Depuis sa mort, je suis tombé sur quelques extraits par-ci par-là… C’est tout.

- Tu n’as jamais eu envie de les regarder ?

- Non… Enfin, si. Mais non.

- C’est étonnant ! Même si je crois que je comprends.

- ...

- En tout cas, j’en connais un qui ne m’avait pas dit que sa fille sortait avec le fils de Luís Kerguelen !

- En même temps, je ne vois pas pourquoi il vous aurait dit le nom du père du mec de sa fille.

- C’est vrai, dit comme ça… Mais quand même, ça surprend ! Avec ton physique, tu dois faire du cinéma, toi aussi ?

- Euh ; non.

- Pardon. Je suis nulle… Tout le monde te répète ce genre de poncifs depuis que tu es tout petit, n’est-ce pas ?

- Peut-être, oui.

- Je suis désolée.

- Ce n’est pas grave, j’ai l’habitude.

- Sinon, j’allais sortir faire un tour ; tu veux venir avec moi pour échapper à cette séance de cinéma improvisée ?

- Excellente idée ! Le temps d’enfiler trois ou quatre pulls, et je suis à vous. »


Sitôt dit, sitôt fait. Ils revinrent plus de deux heures plus tard, des splendeurs dans les yeux et l’estomac dans les talons. Pile on time pour se mettre les pieds sous la table et profiter du repas qui se composait essentiellement des restes de la veille.

Au dessert, mon père donna le “go” pour la distribution des cadeaux. Mila reçut une très jolie robe bleu marine, et des bottines à petits talons que j’avais choisies pour elle dans une boutique parisienne : des vrais habits de demoiselle ! Louka eut droit à un livre de cuisine sur les spécialités de l’Ouest sauvage qui ne manqua pas de le faire sourire ironiquement, et à un pull supra-chaud en laine de mouton, gris anthracite, très classe. Mon père déballa joyeusement un bel étui de cuir pour son ordinateur et une encyclopédie des vins français que je lui avais apportée (Note pour plus tard : choisir des cadeaux moins lourds pour traverser l’Atlantique…). Jane s’exclama bruyamment devant l’abonnement aérien New York - Cheyenne que mon père avait souscrit à son nom… Quant à moi, je reçus une magnifique photographie de la Snake River, prise par Jane, que Dad avait fait encadrer pour me permettre d’emporter un peu de mon pays dans mes valises. Et une grosse écharpe rouge toute douce pour me tenir bien chaud.

Puis mon père, café en main, s’installa dans son rocking-chair et se lança dans un quasi monologue sur les merveilles du Wyoming. Ses yeux flambaient comme des étoiles tandis qu’il évoquait d’une voix émue les ombres à la fois douces et écrasantes que formaient les montagnes sur la ligne d’horizon. Le blanc grandiose, aveuglant, qui parait les sommets de mille et un diamants au fil des mois d’hiver. L’infinité du ciel lorsqu’il passait de l’azur le plus pur à l’or le plus fort, dans les moiteurs délicates des soirées d’automne. L’herbe verte, de cette nuance si tendre, si profonde, qui redonnait vie aux prairies et au bétail lorsque le printemps s’annonçait. Et les hommes, si petits dans cette immensité, qui apprenaient très tôt, très vite, que la Nature était toujours la plus forte...


Mon père parlait de nos montagnes comme Louka parlait de la mer.



*La montagne, de Jean Ferrat ; in La montagne, 1965.

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