CXXIV. Ode to my family

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CXXIV. Ode to my family*

Malika débarqua à Paris le lendemain. Elle avait devant elle six longues semaines de vacances bien méritées et rejoindrait Essaouira après cinq jours d’escale à Paris. Même s’il n’évoqua pas le sujet, Louka s’était montré un peu fébrile pendant les jours qui précédèrent son arrivée : il manquait encore trop de chapitres à leur histoire pour que cette visite soit anodine ! D’ailleurs il leur était plus facile, à cette époque, de se voir en France plutôt qu’au Maroc. Les vagues d’Essaouira brassaient encore trop de souvenirs douloureux pour l’un comme pour l’autre. Comme si en terrain neutre, il leur était moins difficile de renouer certains fils si fragiles.

Je les laissai d’abord profiter l’un de l’autre en tête-à-tête, me contentant d’un texto par-ci par-là pour avoir des nouvelles. Jusqu’à ce que Chiara s’en mêle…

Chira Battisti : “Chère Romy, pour te faire pardonner d’emmener notre Louka dans le Wyoming pour Noël, rendez-vous chez Pietro et Ingrid vendredi soir. J’arrive à Paris la veille, Malika repart le lendemain : c’est donc notre seule chance de faire un presque-réveillon tous ensemble ! Pas de cadeaux, sauf pour Lucia éventuellement… Bises”

J’acceptai, évidemment : qui oserait dire non à la grande Battisti ?

J’arrivai pile à l’heure, avec une bouteille de champagne dans la main droite et un joli paquet enrubanné dans la main gauche. Tout le monde était déjà là. Ingrid jouait avec sa fille, toutes deux assises en tailleur au pied du sapin. Pietro et Malika discutaient tranquillement sur le canapé. Chiara et Louka s’affairaient en cuisine tout en échangeant parfois quelques mots en italien. L’atmosphère de cette drôle de réunion de famille était douce, chaleureuse, bienveillante, je m’y fondis avec aisance et délicatesse.

Un peu plus tard, alors que nous prenions l'apéritif tous ensemble, j’étais assise en face de Louka et je l'observais. Il portait un jean tout simple et un pull marin déboutonné à l’épaule. Il était installé côte à côte avec Malika comme si elle risquait encore de disparaître et il plaisantait avec Chiara comme si elle serait toujours là. Il me regardait parfois, la lueur des bougies brillait dans ses yeux verts qui prenaient des reflets de bronze et d’or. Il semblait à la fois en paix et en effervescence : un mélange étonnant, mais qui lui allait bien.

Enfin, il était possible pour lui de réunir tout son monde, ou plutôt tous ses différents mondes, dans la même pièce ! C’était un moment important dont personne ne parlait comme une évidence… Même si quelqu’un manquait encore à l’appel.

« - Louka, lui dis-je, tu as des nouvelles de ta soeur ?

- She’s fine et très impatiente d’être en vacances.

- Et moi je suis très impatiente de vous faire découvrir mon pays ! Même si toi, mon père risque de t’attendre un peu au tournant… Mais gentiment !

- Sounds fun…

- Ne t’inquiète pas, j’ai le papa le plus bienveillant du monde.

- …

- Il ne manque que Mila, ce soir, tu ne trouves pas ?

- Si… Maybe next time ?

- I hope so.

- …

- Louka ?

- Yes ?

- Je suis contente pour toi. Contente que tout se remette en place petit à petit. »

Il me répondit simplement d’un sourire absolu, ultra-bright, irrésistible. Puis il se leva et retourna en cuisine, s’arrêtant au passage pour poser sa main sur mon épaule, juste une demi-seconde, le temps pour moi de lui serrer doucement les doigts en retour.

Le dîner fut merveilleusement bon et parfaitement sarde. En entrée, nous partageâmes toutes sortes d’antipasti : olives assaisonnées, coppa, jambon cru, pecorino sardo, champignons aux herbes, gnocchi aux parfums de safran, petits artichauts à l’huile d’olive. Ensuite, Chiara nous servit de l’agneau rôti très tendre, accompagné de ses fameux culurgiones et d’une salade de fenouil et de céleri. En dessert, nous dégustâmes des amaretti aux amandes et des petits gâteaux au fromage frais et au citron dont je ne retins pas le nom.

Lucia trépignait d’impatience ; et aussi de fatigue, probablement ! Et quand elle obtint enfin de son père le droit d’ouvrir les trois cadeaux qui l’attendaient sous le sapin, elle ne se le fit pas dire deux fois et fonça jusqu’aux petits paquets. Le premier était une adorable petite tenue marocaine bleue brodée d’argent dans laquelle elle eut un air de princesse des mille et une nuits... en plus bavarde ! Le second était un très joli dauphin en peluche, tout doux, “pour que tu arrêtes de me piquer le mien, cara mia” comme le lui précisa Louka : elle le baptisa Mayol 2 et le serra contre son coeur d’un air énamouré. Enfin, elle termina par mon cadeau à moi : un petit livre très coloré que mon père me lisait quand j’étais enfant et que j’avais trouvé, un peu par hasard, en version française chez un bouquiniste parisien.

Ensuite Pietro entreprit de lire sa nouvelle histoire à sa fille, ainsi qu’à Mayol 2 évidemment, tous deux lovés dans ses bras sur le canapé. Chiara s’enferma dans la chambre de sa petite-fille pour appeler je-ne-sais-qui à Los Angeles. Ingrid, que son début de grossesse fatiguait pas mal, partit se coucher en nous souhaitant une bonne nuit. A table ne restèrent plus que Malika, moi-même, Louka et un bon litre de verveine-menthe qu’il venait de préparer.

« - Merci, “Louka mio”, lâcha Malika avec un petit sourire.

- De rien, Mama ; mais pourquoi tu m’appelles comme ça ?

- Parce que j’entends ça depuis des heures tout autour de nous ! Et je me rends compte que c’est la vérité, désormais. Ta maison, ta famille, ce sont la Corse et les Battisti.

- …

- J’ai compris ça pendant ta convalescence, habibi. C’est chez Chiara que tu as couru à ta sortie de l’hôpital. C’est elle qui t’a nourri, porté, veillé jusqu’à ce que tu guérisses. C’est elle, ce n’est pas moi… Bon, j’avais des rapports sur ta santé qu’elle m’envoyait très régulièrement, très gentiment, mais il n’empêche que je n’étais pas là.

- Parce que j’avais besoin de la Corse, de la mer, de ma chambre ; mais… Attends ! C’est quoi cette histoire de rapports ?

- Chiara ne t’en a pas parlé ? Pendant des mois, elle nous envoyait chaque semaine par texto des nouvelles de toi…

- Ah bon ??? Mais pour raconter quoi ?

- Tout… Tiens, écoute ça, c’était le tout premier.

- Je crains le pire...

- “Chers tous, j’ai emmené Louka à Ajaccio ce matin pour sa première séance de soins à l’hôpital. Il est si fatigué que je me demande s’il avait au moins un lit aux Invalides ? Il râle tout le temps… C’est pénible, mais c’est plutôt bon signe ! Sa rhumato a l’air bien : jeune, cash, corse. On devrait s’entendre ! Et elle ne se laissera pas amadouer par ses beaux yeux. J’ai aussi rencontré son chef de service, c’est un Antillais immense, la cinquantaine, avec une carrure de judoka et l’air d’en avoir vu d’autres : Louka ne pourra pas faire le malin. Il m’a dit de le faire manger et dormir et de ne pas le laisser s’épuiser en voulant aller trop vite : à croire qu’il le connaît déjà, notre M. Tête-de-Mule ! Ne vous inquiétez pas : je veille sur lui et je l’ai à l'œil, il aura intérêt à filer droit ! Je vous embrasse.”

- Charmant…

- Attends, je vais te lire aussi le dernier.

- Ah ?

- “Chers tous, dernier check-up complet à l’hôpital ce matin : notre Louka est libre ! Ou presque. Encore un peu de rééducation et le tour sera joué. C’est un miracle, mais surtout une grande victoire, parce qu’il s’est battu, je vous l’assure ! Ça n’a pas été facile tous les jours. Pour moi non plus d’ailleurs, mais ce n’est pas grave, c’est Louka qui compte… Il a été infiniment courageux, et la mort n’est pas passée loin ! Rien qu’à y penser, j’en ai les larmes aux yeux… Je suis fière de lui, mais surtout ne le lui dites pas : il prendrait la grosse tête. Je vous embrasse.”

- …

- Tu vois, habibi, je n’aurais pas fait mieux si j’avais dû prendre soin de toi…

- Tu es triste, Mama ?

- Oui et non… Évidemment, si on ne nous avait pas séparés, c’est à Essaouira que tu serais venu te réfugier pour terminer ta rééducation, et non à Cargèse. Mais il ne faut pas penser à ça. L’essentiel c’est que tu ailles bien. Que tu aies fini de grandir… Que tu aies survécu à cet accident… Même sans moi.

- …
- Quand tu es parti, habibi, tu étais un enfant ; maintenant tu es un homme, c’est différent. Je me demande juste s’il te reste une petite place pour moi dans ta vie ? »

En entendant cela, ma poitrine se serra doucement. Mais je ne saurais dire ce qui me fit le plus de peine, entre cette question abyssale, posée d’une voix très douce, et la nuance de plomb fondu que prirent soudain les yeux de Louka.

*Ode to my family, de The Cranberries ; in Everybody Else is Doing it, so Why can't We, 1993.

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