CXXII. Bon anniversaire

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CXXII. Bon anniversaire*


Piges. Balais. Printemps. Berges. La langue française offre mille et une manières de me rendre à l’évidence : un jour, j’eus trente ans. Aïe… Ce chiffre rond, pour une raison que j’ignore, sonna à mes oreilles comme un chiffre infiniment creux. Ce fut plus fort que moi : ce jour-là, je vis tout en noir. Et lorsque je dressai plus ou moins le bilan de ma vie, chose qu’il ne faut jamais faire ! … Lorsque je dressai ce bilan, disais-je, je ne vis que des verres à moitié vides.

Je vivais dans une ville superbe, mythique, inspirante… Mais trop loin de chez moi. J’avais une jolie chambre typiquement parisienne… Mais toute petite et qui ne m’appartenait pas. J’avais un beau garçon dans ma vie… Mais sans trop croire à l’avenir. J’avais un boulot dans une ambassade prestigieuse… Mais avec un contrat précaire et dans un domaine qui ne me passionnait pas tant que ça. Etc etc etc.


Quelques jours plus tôt, Louka m’avait demandé ce que je voulais faire de ma soirée et je lui avais répondu que je n’en savais rien. Sans se formaliser, il m’avait annoncé qu’il passerait me prendre à 20h et que je n’aurais qu’à lui dire où il devait m’emmener… Avouez que c’était tout mignon, non ? J’en avais profité pour nous prévoir la totale : restaurant infiniment romantique en bord de Seine, dîner aux chandelles et au champagne, concert de jazz sur une péniche juste à côté et ensuite, nuit chez Louka en mode princesse. Sauf que rien ne se passa comme prévu.

J’étais déprimée… Je me sentais vieille, grosse, nulle, moche. Mon père me manquait, mon pays me manquait, Paris me semblait hostile, pleine de filles plus jolies et de gens plus classes que moi. J’entrepris néanmoins de me préparer mais mon reflet dans le miroir m’était insupportable… J’essayai à peu près toute ma garde-robe, c’était absolument ridicule, je me détaillais bêtement devant la glace et rien ne trouvait grâce à mes yeux.

19h58. Pas de panique ma vieille, Louka est toujours en retard.

20h04. Interphone. Évidemment pour une fois, il est à l’heure... J’arrive dans deux minutes !

20h16. Interphone again. Monsieur attend dehors et s’impatiente. Je suis presque prête !

20h27. Coup de sonnette. Monsieur en a eu marre de poireauter en bas. Bon ben entre…

Louka fit ainsi fi de tous ses principes et autres résolutions quant au boycott de ma petite chambre, et daigna entrer chez moi. Il m’interrogea du regard… À juste titre, puisque j’étais en sous-vêtements dans le couloir, l’air moitié hagard, moitié désespéré. Je devais sembler complètement larguée, j’avais une absurde pile de fringues éparpillées tout autour de moi. Et lorsque j'affirmai, pour répondre aux questions muettes de Louka, que je n’avais rien à me mettre et que rien ne m’allait, je lus dans son regard une incompréhension absolue et une absence totale de perception de la gravité de la situation.

Stoïque, il nous servit deux verres de Martini et entreprit de m’attendre… Mais pas longtemps. Cinq minutes plus tard, alors que je râlais pour la énième fois devant mon reflet, il me rejoignit, un poil agacé, et tenta de percer le mystère de mon retard (très inhabituel, au demeurant…).

« - Romy, en vrai, qu’est-ce qui se passe ? Je ne t’ai jamais vue comme ça.

- Well. Je ne sais pas. J’ai pris du poids, rien ne me va.

- N’importe quoi… Tu n’as pas du tout grossi.

- La preuve que si, puisque je ne rentre plus dans rien ! Il faut dire qu’avec tous les plats de pâtes que je mange quand je suis chez toi...

- Ah oui, c’est ma faute, en plus.

-...

- Tu te dépêches, or not ?

- …

- Romy, sérieusement…

- What ? J’arrive.

- Tu tournes en rond devant ton miroir depuis combien de temps ?

- Euh… Une heure, quelque chose comme ça.

- Tu n’as pas envie de sortir, do you ?

- I do ! Mais je ne veux pas que tu aies honte de moi… Ou que tout le monde pense que tu te dévoues pour balader ta cousine moche au resto !

- Aucun risque, pour le resto ! Ils ont sûrement donné notre table depuis une bonne demi-heure.

- Euh… Ah oui, tu as raison. Je suis désolée… J’ai gâché toute notre soirée.

- C’était surtout ta soirée, Romy. And I wonder pourquoi tout d’un coup tu te prends la tête à ce point-là, justement ce soir ?

- Je ne sais pas… Je suis parfois triste à mon anniversaire, sans trop savoir pourquoi. Mais tu as raison, c’est absurde. I am sorry, Louka, I messed it up.

- Tu avais prévu quoi ?

- J’avais réservé dans un super resto typically French, puis dans un café-concert sur la Seine… Et ensuite on serait allé passer la nuit chez toi et tu aurais été vraiment très gentil avec moi.

- Very well… Tu as failli me sortir le grand jeu, dis donc !

- Failli, oui...

- Bon. Ta coloc n’est pas là ?

- Elle est en déplacement. As always.

- Good. Tu me permets d’adapter un peu ton programme ?

- Euh…

- D’abord, puisque rien ne te va, soi-disant…

- Oui ?

- Enlève tout ! Ça sera parfait...

- Dis donc ! N’essaye pas d’en profiter, toi… Je te vois venir !

- Dommage… Mais alors enfile un pyjama, une djellaba, un sac poubelle… Ce que tu veux ! Et je m’occupe du reste. »



*Bon anniversaire, de Bénabar ; in Bénabar, 2001.

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