CXX. Il changeait la vie

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CXX. Il changeait la vie*

La rentrée commença par une nouvelle aussi jolie que prévisible : Ingrid était enceinte. Elle nous l’annonça un soir, alors que nous étions tous attablés autour d’un énorme plat de pâtes que Louka et elle avaient préparé à quatre mains : ail, courgettes, parmesan et huile d’olive. Pietro était si heureux qu’il en brillait presque dans le soir. Ingrid avait les joues toutes roses, Lucia piaillait à qui voulait l’entendre qu’elle allait devenir grande sœur, Louka serrait la main de son indéfectible ami comme si cela voulait tout dire.

Quant à moi, j’ai honte de dire que je ressentis avant tout un pincement au cœur : celui de la jalousie… Une jalousie gentille, bienveillante, amicale, une jalousie qui souhaitait tout le bonheur du monde à Ingrid, mais une jalousie qui se demandait quand même si un jour ce serait mon tour. Ou pas…

Pietro et Ingrid se mirent alors à chercher un nouvel appartement, parce que le leur était trop petit pour quatre. Contrairement à moi un an auparavant, ils cochaient toutes les cases : deux bons salaires, un apport personnel bien garni, et une réalisatrice oscarisée comme caution solidaire. Et pourtant, ils ne trouvaient rien qui vaille ! Trop loin, trop petit, trop sombre, trop mal desservi, trop bruyant : aucun appartement ne trouvait grâce à leurs yeux, et ils rentraient chaque fois plus dépités.

La solution arriva de là où on ne l’attendait pas : monsieur Lacroix-Martin, l’épouvantable voisin de Louka qui me faisait presque peur quand je le croisais dans les escaliers, allait s’installer au vert et cherchait à vendre son appartement. Je l’appris par la concierge qui, étant elle-même une femme, n’avait pas manqué de remarquer que ce départ me ferait plaisir… Et ce fut le cas à double titre : non seulement je fus débarrassée de ce voisinage désagréable mais en plus, les Battisti emménagèrent à la place. Deux bonnes nouvelles pour le prix d’une !

Louka était heureux comme un gamin d’avoir de nouveau son copain sous la main. C’était mignon… Et étonnant, à leur âge ! Mais c’était ainsi. Ensemble, ils entreprirent de préparer les chambres des enfants tandis que des ouvriers furent chargés de rafraîchir tout le reste de l’appartement. Pietro y laissa tous ses week-ends et même un petit bout de doigt ! Mais il tenait à faire lui-même, avec l’aide de Zio Louka, les petits nids de ses loupiots. Lucia aurait droit à une très jolie chambre aux couleurs de la mer et Numérobis profiterait d’une petite pièce habillée de bois et de savane, rien que pour lui. Ou pour elle.

Par un dimanche de pluie, Louka et Pietro bricolaient en italien et Lucia papillonnait autour d’eux dans la même langue. Ingrid et moi épluchions un catalogue en ligne de meubles pour enfants, lorsqu’elle leva soudain le nez et murmura sur le ton de la confidence :

« - J’aimerais bien capter ce qu’ils se disent…

- Comment ça ?

- Eh bien, j’ai appris l’anglais, l’allemand et le français, en plus du flamand évidemment. Mais je ne comprends pas grand-chose à l’italien !

- Et ça te gêne ?

- Non, pas à ce point. Mais parfois, je regrette de ne pas comprendre ce que ma propre fille raconte à son père ; ou à sa grand-mère ; ou à Louka.

- Mais… L’italien, ça s’apprend ! Qu’est-ce que tu attends pour t’y mettre ?

- Tu crois ?

- Bien sûr ! Oublions un peu tous ces sites d’ameublement et demandons à notre ami Google de te trouver des cours d’italien quelque part dans le quartier.

- Quelle bonne idée ! Je ne sais même pas pourquoi je n’y ai jamais pensé toute seule.

- …

- Dis donc, Romy… Tu ne voudrais pas venir avec moi ?

- Euh…

- Allez ! Ce serait sympa d’y aller ensemble.

- Bon… Pourquoi pas ! »

Dès le lendemain, nous étions toutes les deux inscrites à l’Institut Culturel italien de Paris pour deux heures de cours hebdomadaires, tous les mardis de 18h à 20h.

Ingrid avait non pas un, mais deux professeurs particuliers à domicile, puisque Pietro et Lucia parlaient toujours italien entre eux. Elle fit donc des progrès fulgurants… Tandis que moi, je ne vivais même pas avec Louka et je ne l’entendais parler la langue de Dante qu’avec les Battisti. Je stagnais donc près de la moyenne, dans le ventre mou de la classe. Mais j’avais plaisir à partager cette activité avec Ingrid et c’était tout ce qui m’importait.

Louka s’amusa de cette nouvelle lubie, mais sans se poser plus de questions. Comme si cette envie d’apprendre l’italien n’avait aucun lien avec lui ! Globalement, il vivait toujours comme si demain n’existait pas. C’était étrange… Il était doux, attentif, présent, il ne s’enfuyait plus dès que je lui prenais la main et pourtant, il se comportait comme un enfant qui n’aurait pas grandi. Comme s’il était resté bloqué, coincé, entravé quelque part en route.

Nous échangions des kilomètres de textos, parfois coquins ! Nous dînions ensemble deux ou trois fois par semaine, tantôt au restaurant où il m’invitait toujours, tantôt chez lui où il cuisinait rien que pour moi… J’étais très naturellement conviée lorsqu’il allait chez Pietro. Chiara et Malika me passaient “le bonjour” quand il les avait au téléphone. Il m’avait même accompagnée au gala annuel de Sciences Po ! Un bel effort de sa part, et un vrai plaisir pour moi. Si vous avez été ronde et moche à une époque de votre vie, je vous conseille de débarquer à ce genre de soirée avec Louka Kerguelen à votre bras : votre revanche sera parfaite.

Pourtant, quelque chose manquait. Comme un mystère dont Louka ne connaissait pas la clé. Et je gardais à l’esprit une interrogation un peu sourde qui, par moment, tournait franchement à l’angoisse. Allait-il grandir un jour ? Ou n’était-il juste pas capable ou pas désireux, fondamentalement, de construire une vie pleine et entière ?

*Il changeait la vie, de Jean-Jacques Goldman ; in Entre gris clair et gris foncé, 1987.

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