CX. Je ne suis pas un héros

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CX. Je ne suis pas un héros*

Louka restait silencieux, face à moi, droit comme un I mais tête baissée. Les ombres du bureau étaient noires, opaques, presque anxiogènes malgré la fête qui battait son plein de l’autre côté du monde. Drôle d’atmosphère… Et je dus insister pour en savoir plus.

« - Pourquoi tu lis ces saletés ?

- …

- Louka, tu ne peux pas continuer comme ça. Tu t’épuises, tu te blesses, ça ne sert à rien.

- Et que veux-tu que je fasse ?

- Jette ces trucs. Sans les lire.

- Je n’y arrive pas.

- Alors tu pourrais prendre un autre nom ?

- Romy, je suis avocat, pas Johnny Hallyday... Pour le quotidien, j’utilise Dos Santos, tout seul : comme il y en a des milliers ou des millions, ça passe inaperçu. Mais pas quand je plaide…

- D’accord… Mais moi, je n’ai pas envie qu'une bande de cinglés qui délirent sur un mort vienne nous pourrir la vie.

- …

- Pardon, Louka, d’être un peu brutale. Mais tu ne dois plus lire ces trucs. Tu n’as qu’à payer quelqu’un pour gérer tout ça… Ton père, il avait bien un agent, non ?

- Oui, bien sûr. Plusieurs, même.

- Et un avocat ?

- Aussi, oui.

- Pourquoi tu ne fais pas comme lui, alors ?

- I don’t know…

- Yes, you do know. Tell me.

- Je ne veux pas me débiner.

- Te débiner ? What does it mean ?

- Fuir. Éviter un problème.

- Louka… C’est bien de vouloir assumer et tout. Mais cette addition n’est pas la tienne ! Tu en as parlé à Chiara ? Pietro ? Malika ?

- Non.

- Bon… Écoute, la loyauté, c’est important, mais pas comme ça. Arrête de te faire du mal, de tout porter tout seul ; et demande de l’aide à des gens dont c’est le boulot.

- Je ne veux pas abandonner sa mémoire ; l’abandonner, lui.

- Je sais… Mais c'était ton père, pas ton fils. Et puis, franchement, tu crois que ce qu’il faut garder de lui, le souvenir qu’il faut entretenir, c’est ce que tu trouves dans ce genre de lettres ?

- J’imagine que non.

- Ce qui compte, Louka, c’est l’empreinte qu’il aura gravée dans ta vie. Ou plutôt le gouffre, parce que même si tu ne l’avoueras jamais, il t’a laissé des litres de larmes et d’amour, mais aussi de sang et de honte. Et tu te retrouves sur la place publique avec cette douleur infiniment intime. Ce n’est pas juste.

- …

- Tu vois, moi, j’ai le droit de penser à ma mère, à tout ce qui me manque chez elle, sans que personne ne vienne s’en mêler. Son empreinte en moi, c’est un fou rire dans les montagnes, un feu dans la cheminée, une dinde brûlée à Thanksgiving, un pull ridicule avec des rennes qui font du ski… Ça n’appartient qu’à moi. Alors que toi, ton deuil dégouline dans les journaux. Partout. C’est intrusif, tout ce déballage.

- Oui.

- …

- Romy…

- Oui ?

- C’est donc à ta mère que l’on doit cette tradition atroce des pulls de Noël ?

- Absolument.

- Je commence à comprendre où tu veux en venir avec tes histoires de loyauté mal placée…

- Tssss ! Ce n’est pas le sujet !

- Are you really sure ?

- Yes I am !

- …

- Tu m’en veux de te dire tout ça ?

- Non...

- Let him die, Louka. Il est temps. »

Je lus dans le vert de son regard toute sa difficulté, sa souffrance, sa résistance face à cette seule éventualité… Alors je m’approchai tout doucement de lui, l’atmosphère était sombre, étrange, entre ce grand bureau noir et l’agitation joyeuse au-dehors... Je vins m’appuyer tout contre lui, jusqu’à le serrer très fort dans mes bras. Il posa sa tête sur mon épaule, et nous restâmes ainsi sans un geste, sans un mot, pendant quelques minutes. Puis je pris son visage entre mes deux mains, je plantai mes yeux dans les siens et je poursuivis la discussion.

« - Louka, you know what ? Tu vas me laisser t’aider, pour une fois. Je m’occupe de ces lettres. Toi, tu n’y penses même plus ! Et tu ne mets plus les pieds, ni les yeux, sur les réseaux sociaux.

- Mais je ne suis pas vraiment sur les réseaux sociaux ! Tu le sais bien. Je n'y ai jamais eu de comptes. Ce sont des gens qui créent des faux profils.

- Peu importe. Tu n’y vas plus, et je m’en occupe.

- ...

- Allez... Je t’offre un kebab, parce que je suis sûre que tu n’as rien mangé ! Et après, j’appelle un taxi, je te dépose chez toi, tu dors et demain matin, j’appelle Chiara. Elle connaît forcément quelqu’un capable de gérer tout ça. D’accord ?

- D’accord.

- Let’s go then.

- … Romy ?

- Yes ?

- If I ever manage to do that… To let my father die… Tu me jures de brûler ton pull de Noël ? »

*Je ne suis un héros, de Daniel Balavoine ; in Un autre monde, 1980.

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