CIV. La poupée qui fait non

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CIV. La poupée qui fait non*

C’était un beau dimanche de printemps. Paris s’ébrouait gentiment après de longs mois de grisaille et le ciel était clair comme un soleil timide. Le thermomètre affichait enfin des velléités de douceur, même si j’avais encore du mal à me repérer dans une météo que les Français s’obstinaient à donner en degrés Celsius plutôt que Fahrenheit.

J’avais passé la matinée à dormir comme une bienheureuse, blottie au creux de ma mini-chambre en mode marmotte dans son terrier. Je m’étais enroulée dans ma couette comme dans un cocon et je n’avais plus bougé l’ombre d’un orteil, pour faire durer au maximum cette délicieuse chaleur tout au fond de mon petit lit douillet.

A mon réveil, je m’accordai le luxe paresseux de prendre mon petit-déjeuner dans ma chambre, avec un bouquin sirupeux, trois oreillers dans le dos, deux toasts pleins de bacon et un long café noir. Le jour était déjà levé depuis un moment, pourtant je pris mon temps… Alors que j’avais du pain sur la planche ! Mais j’attendis, pour m’y mettre, l’arrivée de ma main d'œuvre.

Laquelle évidemment, n’était autre que Louka. Il avait troqué ses dossiers et son code de la propriété intellectuelle contre un grand sourire et un petit tournevis. Il me rejoignit vers 14h, après sa séance hebdomadaire de piscine, pour m’aider à porter quelques affaires et monter le petit bureau que je venais de m’offrir. Il sentait le chlore et le gel douche, il était beau, détendu, frais comme un joyeux gardon, taquin comme un affreux luron.

Nous nous affairâmes dans ma chambre tout l’après-midi en bavardant de tout et de rien : mon boulot, le sien, Mila, l’hiver, la Corse, les Battisti, le bouquin qu’il venait de finir, celui que je voulais commencer... Nous ne pouvions que nous frôler, nous toucher, nous titiller dans ce tout petit espace ! Il réitéra ses récriminations quant aux fleurettes sur mon linge de lit et je les défendis de mon mieux. J’insistai lourdement sur le fil à retordre que lui opposa le montage d’un simple tiroir et il grimaça sous mes sarcasmes. Mais la vie le vengea presque instantanément, lorsque mon tibia rencontra très douloureusement le coin de mon lit ! Il s’esclaffa exagérément et je fis semblant de bouder… Alors il m'embrassa pour se faire pardonner. Bref, l’après-midi passa de bricolage en causticité.

Plus tard, je gardai mon travailleur du dimanche à dîner : salade et tacos à emporter au petit fast-food d’en bas. Puis c’est Louka que j’eus envie de déguster, évidemment ! Le lit était trop petit pour deux, nous nous cognâmes un certain nombre de fois et cela nous fit rire un peu bêtement. Il était brûlant sous mes lèvres gourmandes, doux sous mes doigts élastiques et ferme tout au bout de mes reins. Comme toujours, nos corps s’accordèrent, nos cœurs s’affolèrent, nos heures s’échappèrent comme autant de petites étoiles filantes.

Ensuite il resta allongé sur moi, je caressai sa peau toute moite, il avait le souffle chaud, serein, je le sentis s’alanguir petit à petit… Alors je lui mis une gentille petite tape sur la fesse droite et lui glissai fourbement à l’oreille que j’avais cru comprendre qu’il ne voulait pas dormir dans mes draps (que je trouvais moi-même objectivement affreux)...

Il grommela doucement quelque chose, je le secouai, il ouvrit l'œil, murmura dans mon oreille :

- « Tu me mets dehors ?

- C’est toi qui as dit que tu ne resterais pas.

- Hmmmmm…

- Louka, tu as passé trois plombes à m’expliquer qu’il était impensable que tu dormes dans mes horribles draps. Alors assume, maintenant.

- But... Il pleut !

- Tu mettras ta capuche.

- Il fait nuit…

- Tu as peur du noir, maintenant ?

- Really, tu ne veux pas que je reste ?

- Non.

- Tu me fais marcher ?

- Non.

- Je suis bien, là. Pas toi ?

- Non. Tu n’avais qu’à pas dire du mal de ma nouvelle chambre.

- …

- Louka, file ! En plus, tu prends toute la place ! Tu n’as pas quelques articles de loi qui t'attendent chez toi ?

- Si…

- Alors tu dois rentrer.

- Bon… J’y vais, puisque tu me vires ! »

Il se releva de mauvaise grâce, comme un bébé boudeur... Lui qui avait tant de fois esquivé la chaleur de mes bras (ou d’autres bras, d’ailleurs…) pour repartir en pleine nuit, n’avait visiblement pas l’habitude d’être de ce côté-ci de la caméra.

Au départ, je n’avais voulu que le taquiner pour lui montrer le ridicule de sa petite croisade contre mes draps de lit. Mais finalement, ce fut une petite leçon pour son petit ego. Après tout, même si j’avais tout laissé derrière moi, traversé un océan, quitté mon job et mon pays, juste pour me réchauffer à la langueur de ses doigts et à la lumière de ses yeux, il était temps que Louka comprenne que je n’étais pas une énième blonde énamourée dont il pouvait disposer à sa guise… CQFD.

Pourtant, lorsqu’il referma la porte derrière lui dans le silence métallique de la nuit, je fus assaillie par un sentiment de vide et de solitude. D’où pouvait bien venir ce drôle de manque, cette roulette russe à laquelle je jouais presque à mon corps défendant, ce sentiment de perte que je venais d’entretenir sciemment, consciemment, consciencieusement, alors que je n’aurais eu qu’à refermer les bras pour garder Louka auprès de moi jusqu'au bout de la nuit ?

*La poupée qui fait non, de Michel Polnareff ; in Love me, please love me, 1966.

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