XCIV. J'aimerais

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XCIV. J’aimerais*

Le rejoindre à Paris ? Sa question était si improbable que la réponse me resta d’abord coincée dans le gosier. Etais-je vraiment assise en face de Louka Kerguelen, le garçon le plus fuyant du monde, ou étais-je en train de rêver comme la dernière des midinettes ? Était-il vraiment en train de me demander de bousculer ma vie pour me rapprocher de la sienne ? De sa part, je m’attendais à tout... Mais certainement pas à cela !

Lorsque je pus de nouveau respirer, et réfléchir un minimum, j’entrepris de lui répondre le plus doucement mais aussi le plus honnêtement possible.

« - Actually…

- Actually, what ?

- … Non, Louka.

- Non ?

- Non… Je suis désolée. Tu es trop mignon ! Mais je ne traverserai pas l’Atlantique pour toi, tant que je ne saurai pas ce que nous sommes l’un pour l’autre.

- What do you mean ?

- Louka, franchement, tu trouves que notre situation est claire ?

- Non, pas tellement, c’est vrai. Mais tu as vu, je ne te cache plus ? Je ne nous cache plus…

- J’ai vu, oui.

- Et toi ?

- Quoi, moi ?

- Eh bien, tu connais ma famille, du moins ce qu’il en reste : Pietro, Mila, Chiara, Malika, Cargèse, l’appart de mon père à Paris…. A part Essaouira, tu as croisé la route de tout ce qui compte dans ma vie. Mais toi, tu ne m’as jamais vraiment montré ton univers. Quand je viens ici, on ne voit jamais personne, on ne sort presque pas. Finalement c’est moi qui suis un peu clandestin dans ta vie maintenant.

- Tu exagères… What the hell are you trying to say ?

- Romy, as-tu dit à ton père que j’étais le père de ton bébé ?

- Non… Mais il l’a deviné ! Quand il t’a rencontré à Venise. A son retour il m’a posé la question, et je lui ai répondu.

- Et depuis, tu lui as dit quoi ?

- Euh.. Rien.

- Et tes copines, tes collègues, tu leur as parlé de moi ?

- Non… Enfin, si, il y en a une qui sait.

- Laisse-moi deviner ; Ingrid ?

- Oui !

- Tu triches, c’est la femme de Pietro !

- …

- Tes copines d’ici ou de Paris ne savent rien. Pourquoi, Romy ?

- Maybe because I am not ready to say that you are Luís Kerguelen’s son. Ce n’est pas simple, tu sais.

- Je suis bien placé pour le savoir. Mais tu peux évoquer mon existence sans dérouler mon état-civil, non ?

- Ton état-civil se lit sur ton visage, Louka.

- Peut-être…

- …

- Please, tu veux bien me dire la vraie raison ?

- Je ne saurais pas quoi leur dire ! Voilà, tu es content ? Parce que finalement, que pourrais-je dire ? Qu’on est ensemble ?

- …

- Are we really… “Ensemble”, Louka ?

- Moi, je suis “ensemble” with you. Whatever that means. Et toi ? Tu étais amoureuse de moi avant, tu me l’as dit ; tu me l’as même reproché… Et maintenant, Romy ?

- …

- Finalement, tu es comme moi ! Tu esquives...

- Ce n’est pas vrai ! Mais j’ai peur, Louka. J’aime le temps que je passe avec toi, j’aime l’amour que je fais avec toi, j’aurais aimé l’enfant que j’avais conçue avec toi. Mais tu es fuyant, compliqué, paradoxal ; tu n’es jamais là, et puis tu ne dis rien de ce que tu ressens. Alors je fais comment, moi ? Avec Mila qui n’a rien demandé et qui se retrouve au milieu !

- Je ne suis pas sûr d’être le plus fuyant des deux, ce soir… Et Mila n’a rien à faire dans cette conversation. J’ai toujours réussi à la voir, même entre deux avions... Et je continuerai. Mais là, je ne te parle pas d’elle, ni de sa place dans ma vie ; je te parle de toi, de ta place à toi. Tu n’es pas obligée de répondre tout de suite, mais j’aimerais que tu te poses la question.

- ...

- Tu veux bien, juste, te poser la question ?

- Oui, Louka. I promise.

- Thank you… Viens, je te raccompagne chez toi.

- … Et toi, tu dors où ?

- A l’hôtel. Demain matin, j’irai vite fait au cinéma avec ma sœur et puis je repartirai.

- OK… »

Il me raccompagna comme il le faisait toujours, en parfait gentleman. Le trajet en taxi se passa sans un mot. Ce silence entre nous n’était pas pesant, mais velouté, réfléchi, profond.

Adulte… Mais je me sentis quand même un peu seule dans mon lit, ce soir-là.

*J'aimerais, de Gribouille ; single, 1968.

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