XCIII. La non-demande en mariage

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XCIII. La non-demande en mariage*

Louka ne voulait pas dormir chez moi. Bon. Qu’essayait-il de me faire comprendre en me balançant un truc pareil entre le fromage et le dessert ? J’étais assaillie par une grande sensation de vide, perdue dans ce restaurant soudain trop romantique pour moi, pour nous… Quelle couleuvre allais-je encore devoir avaler ? Blonde ou brune ?

Pour en avoir le cœur net, je pris mon élan comme d’autres s’apprêtent à sauter d’un plongeoir olympique et je relançai la conversation.

« - So… Tu m’expliques ce qui se passe ? Pourquoi tu me dis ça tout d’un coup ?

- Because je voudrais te parler.

- Je ne vois pas le rapport ?

- Disons que cette nuit, tu auras besoin d’être tranquille. Et moi aussi, d’ailleurs...

- Why ?

- Tu comprendras après.

- Tu me fais peur, Louka. Quoi que tu aies à dire, just say it.

- So…

- Tu as rencontré quelqu’un, c’est ça ?

- Mais non...

- Alors what ???

- Évite de crier comme ça, les trois tables de derrière se sont retournées ! Maintenant tout le monde nous regarde.

- Je m’en fiche !

- Calm down, please… Tu le sais, je ne suis pas très doué pour ce genre de discussion.

- OK. Je t’écoute, anyway.

- So… Bon. You know, ça fait quelques mois qu’on... se voit. Régulièrement. J’essaie de venir dès que je peux. Mais… Je ne veux plus continuer comme ça. I mean, je veux qu’on continue à se voir, toi et moi, je veux aussi voir Mila finir de grandir… Mais je n’en peux plus de passer ma vie dans les avions. Je passe mon temps à jongler entre mon boulot et le jetlag, tout ça pour qu’on se croise à peine... Et à force, j’en ai marre.

- Je comprends… Moi aussi je trouve ça pénible : tu viens, tu pars, tu reviens, tu repars… Et entre les deux, tu me manques.

- Indeed.

- Mais, Louka, je ne vois pas trop ce qu’on pourrait y faire. Tu voudrais venir vivre ici ?

- Non. Je déteste New York. Tu le sais bien.

- I know, oui. Mais moi, je ne peux pas déménager en Corse. Of course, c’est un très beau pays, j’adore Cargèse, les Battisti et tout, mais que veux-tu que j’aille faire là-bas... ?

- Je sais.

- Alors ?

- Alors, j’ai pensé à un truc.

- Go ahead.

- …

- Louka ?

- Oui. Voilà. On pourrait peut-être trouver un endroit … neutre ?

- Comment ça ?

- Well… Je ne parle pas de vivre ensemble, évidemment. Mais juste d’habiter dans la même ville plutôt que de jouer au grand écart permanent entre deux continents.

- Oh...

- Romy, ce que je veux dire, c’est que si tu voulais, on pourrait déménager tous les deux et se rejoindre quelque part. On aurait chacun son appart, chacun sa vie, mais on pourrait se voir plus souvent… Plus facilement.

- Where ?

- Somewhere we both like.

- …

- Somewhere where we both could live and work.

- I see. Tu veux dire à Paris, n'est-ce pas ?

- Paris, oui.

- …

- Tu ferais ça pour moi ? »

A peine eut-il prononcé cette phrase que je le regardai d’un œil certainement bovin… J’étais coite, voire cuite, je me tenais trop droite sur ma chaise, fourchette en l’air, bouche ouverte, visage tarte… Du moins c’est ainsi que je me serais représentée si j’avais dû me tailler le portrait pour une bande dessinée !

Mais en fait, dans la vraie vie, je me contentai de le fixer quelques secondes sans un mot, le temps de comprendre ce qu’il essayait de me dire. Puis je pris une grande inspiration avant de m'aventurer à lui répondre.

*La non-demande en mariage, de Georges Brassens ; single, 1968.

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