LXXXIII. I'll be there for you

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LXXXIII. I’ll be there for you*

Je finis par me lever pour ouvrir les volets, et j’en pris plein les yeux. La vue était la même que celle de la terrasse, infinie et grandiose ! J’avais presque l’impression que je pourrais toucher l’eau en tendant le bras par les immenses baies vitrées. Je fis un pas en arrière pour que personne ne me vît ainsi, nue et rêveuse dans la chambre de Louka. J’enfilai ma robe de la veille et je m’assis en tailleur, à même le sol, perchée par-dessus la mer et les rires tout doux de Lucia... Qui furent soudain recouverts par deux voix graves.

« - Louka, il faut que je te parle de quelque chose d’important.

- Ouhla, Pietro mio, tu as l’air bien sérieux tout d’un coup ! Tu es sûr que cette discussion ne peut pas attendre mon deuxième café ?

- Je suis sûr que je dois te parler d’homme à homme, sans les filles.

- Va bene, je t’écoute.

- Je voudrais que tu me promettes de t’occuper de Lucia si jamais il m’arrivait quelque chose.

- Euh, tu n’as rien de plus déprimant à me demander ?

- Je suis sérieux, Louka. J’ai failli mourir du jour au lendemain…

- Je suis bien placé pour le savoir !

- Justement… Imagine qu’Ingrid et moi ayons un accident tous les deux ? Si ma fille se retrouve orpheline avant d’être capable de vivre par elle-même, j’aimerais que tu prennes soin d’elle. Que tu l’élèves. Que tu lui dises ce que j’aimais, ce que je n’aimais pas... Je voudrais que tu l’aides à devenir adulte, à mener sa barque, et que tu l’aimes à chacun de ses pas. Tu peux faire ça pour moi ?

- L’aimer, oui, je peux ; je l’aime très fort, ta petite lumière, depuis que tu me l’as mise dans les bras à la maternité… Tu le sais bien ! Mais le reste, je ne sais pas. Je ne crois pas être capable d’élever un enfant… Perché io ?

- Qui d’autre ?

- Ta mère ?

- Elle sera là pour sa petite-fille, je le sais ; mais elle n’a plus l’âge d’élever un enfant si jeune. Elle s’est occupée de nous deux, je crois qu’elle a assez donné.

- ...

- Louka, je n’ai pas d’autre frère que toi. Si ma fille doit grandir sans moi, sans sa mère, c’est à toi que je veux la confier.

- Et Ingrid, elle n’a pas son mot à dire pour un truc aussi important ?

- Si, bien sûr ; je lui en ai parlé.

- Et elle est d’accord pour que sa fille grandisse auprès du type le plus immature et le moins paternel du monde ?

- Elle est d’accord pour que sa fille grandisse auprès d’un type en qui j’ai une confiance absolue et qui prendra infiniment soin de la petiote.

- Pietro mio, je ne sais pas quoi te répondre. Lucia est merveilleuse, ses sourires sont autant de petits soleils et quiconque lui voudrait du mal devrait me passer sur le corps. Mais l’élever ? Je suis à peine capable d’écrire ma propre vie, où veux-tu que je trouve les ressources pour gérer celle de quelqu’un d’autre ?

- Tu as toutes les ressources qu'il faut, Louka. Tu as peur, c’est tout. Comme ton père… Pourtant il ne s’en est pas si mal sorti avec toi, non ?

- Oh oui ; le meilleur papa du monde ! Si tu fais abstraction de la femme qu’il a assassinée et de la corde qu’il s’est enroulée autour du cou.

- Excuse-moi, ce sont tes bons souvenirs que je voulais remuer. Pas les mauvais !

- …

- Je n’ai pas de point de comparaison, évidemment, puisque je n’ai jamais eu de père ; mais à mes yeux, Luís était top. Il nous montrait plein de choses, il passait des heures à jouer avec nous, il nous apprenait à regarder la mer… Il nous lisait des histoires du soir, assis en tailleur entre nous deux. Il nous offrait des glaces à l’orange sur la plage et des fous rires dans les vagues. Et il faisait toujours semblant de ne pas nous voir quand on se planquait dans le décor pour ricaner bêtement dès que ma mère criait “Silence ! Ça tourne.”… Je sais que la fin a été dure, douloureuse, indicible, et que tu n’en parles jamais ; mais tu n’as pas pu oublier ?

- Je n’ai rien oublié, Pietro. Niente. Mais quand je repense à tout ça, à son sourire comme une étincelle, à ses yeux noirs pleins de lumière, à mes mains cramponnées aux siennes, à la force fragile de son amour pour Mama… Quand je repense à tout ça, mon cœur devient schizophrène, parce qu’à la fin du film, il tue, et il meurt.

- Tu as peur d’être comme lui ?

- Oui et non. Je n’en sais rien ! Est-ce que le meurtre et la folie sont héréditaires ?

- Non lo so, Louka mio. Mais je sais que tu n’es pas fou. Et que Luís n’était pas fou.

- Peut-être… Mais même si le risque est minime, même si le pourcentage est faible, tu es prêt à me confier ta fille avec tout ce passif ?

- C’est à toi que je confie ma fille ; pas à un pourcentage.

- …

- Bon, maintenant que tu as fait le tour de toutes les excuses possibles pour me dire non, vas-tu enfin me répondre ?

- …

- Louka, comment tu aurais fait si l’enfant de Romy n’était pas morte avant de vivre ?

- Je ne sais pas. La question n’a pas eu le temps de se poser.

- Et maintenant que je te la pose ?

- Je crois que je serais parti en courant ; comme un lâche ! Pour n’imposer ni mon nom, ni mon pedigree à une gamine qui n’avait rien demandé. Mais après…

- Après ?

- Eh ben, j’aurais fini par revenir, parce que même si je n’ai aucune envie d’être père, je ne me vois pas faire comme si mon enfant n’existait pas… Alors j’imagine que je serais allé la voir de temps en temps en faisant de mon mieux.

- Voilà. C’est exactement ce que je te demande. Faire de ton mieux ! Pas plus, pas moins. Tu me le promets ?

- Tu y tiens vraiment ?

- Oui.

- Allora sì ! Te lo prometto.

- Grazie mille, Louka mio.

- Et toi, tu peux me promettre quelque chose en échange ?

- Che cosa ?

- Promets-moi que tu ne mourras pas de sitôt ! »

Cachée sur mon perchoir comme une James Bond d’opérette, je vis Pietro sourire...

Peu après, j’entendis résonner mon prénom au milieu d’une phrase italienne. Puis Louka répondit hypocritement en français que non, il ne m’avait pas vue et que j’étais sûrement encore dans ma chambre. Alors je me secouai, finis de me rhabiller, descendis l’escalier tout doucement et filai à la salle de bain.

Personne ne m’avait vue sortant d’une chambre qui n’était pas la mienne... Et vingt minutes plus tard, je pus arriver l’air de rien à la cuisine pour prendre mon petit-déjeuner.

J’avais une faim de loup, j’engloutis sans vergogne une immense assiette avec deux œufs à la coque, un délicieux morceau de pain beurré, un grand verre de lait et deux tasses de thé vert à la marocaine.

*I'll be there for you, de The Rembrandts ; in LP, 1995.

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