LXXVII. Fatigué

4 minutes de lecture

LXXVII. Fatigué*

Une fois sortis de l’eau, les garçons s’affalèrent sur leurs serviettes respectives pour sécher tranquillement au soleil. Le vent nous apportait quelques éclats de voix, quelques cris d'enfants, quelques moteurs de voitures et pourtant, c'était comme si rien ne pouvait nous atteindre. La mer ronronnait en contrebas, elle était bleue comme un miracle, de cette teinte si forte et si profonde que prend la Méditerranée quand elle sort le grand jeu... C'était toute la Corse qui nous berçait comme une bulle de douceur.

Mais c'était sans compter sur l’énergie débordante et enthousiaste de Lucia ! Pleine d’entrain, elle trottina vers son carissimo Louka et le gratifia d’un gros câlin plein de sable qu’il ne vit pas venir. Etonnamment, il ne râla même pas ; au contraire, il ferma les yeux dans un petit sourire tout mignon en murmurant je-ne-sais-quoi en italien. Et il reposa son bras sur la petite pour la tenir doucement contre lui.

Au bout de quelques minutes, Ingrid s’étonna auprès de son mari.

« - Lucia s’est endormie ?

- Elle non ; mais lui, oui. Et elle reste immobile pour ne pas le réveiller… Tiens, regarde, elle a les yeux grand ouverts, cette chipie.

- Et Louka réussit à dormir comme ça, au milieu du bruit, en plein soleil et tout ?

- Pas souvent, mais ça lui arrive... Quand il n’est pas en forme, en général.

- On dirait Lucia quand elle a fait un cauchemar... Elle vient dormir n’importe comment, n’importe où, en boule, dans un coin, du moment que nous sommes à côté et qu’elle nous entend ! C’est étonnant...

- Oui… Mais Louka est parfois étonnant. Et puis il vient de subir des mois et des mois de rééducation. Il a de quoi être crevé.

- C’est vrai.

- …

- Je suis quand même un peu jalouse !

- Jalouse de quoi ?

- Regarde ta fille : elle ne moufte pas. Elle ne bouge pas d’un pouce… Quand toi ou moi lui disons de se tenir tranquille, elle fait la nouba comme une folle ! Et là, rien. Elle est sage comme une image.

- Toi et moi, nous ne sommes pas son Zio adoré. Et puis elle sait qu’il sort de l’hosto, qu’il est fragile et qu’il faut faire attention à lui. Elle a très bien compris ce qui s’est passé, du moins autant qu’elle peut le faire à son âge.

- Tu crois ?

- Ce matin, quand je l’ai réveillée, je lui ai dit que Louka allait venir, qu’elle pourrait enfin le voir mais qu’il fallait aller tout doucement avec lui. Alors elle m’a regardé d’un petit air sérieux pendant quelques secondes. Et elle m’a demandé cash s’il avait failli mourir. Et si j’avais failli mourir, moi aussi.

- Oh… Et tu lui as répondu ?

- Oui. J’ai essayé de la rassurer un peu… Sans lui mentir, évidemment ! Je lui ai dit que j’étais complètement guéri, que Louka allait beaucoup mieux et que bientôt, il retrouverait toutes ses forces pour courir dans le sable avec elle, jouer à cache-cache ou lui apprendre des grimaces, comme avant.

- J’espère que tu as raison… Et que vous ne nous ferez plus jamais un coup pareil !

- Je suis désolé, mon amour. Il y a toujours un risque, en mer. Mais je suis prudent, je te le jure. Encore plus depuis la naissance de Lucia.

- Tu as intérêt ! Je n’ai pas l’intention de me passer de toi… En attendant, puisque ton pote baby-sitte très efficacement même pendant son sommeil, on va se baigner ?

- Excellente idée ! Donne-moi juste deux minutes pour sortir un parasol… Sinon nos dormeurs du val vont cuire.

- Tu es une vraie mère-poule, mon chéri.

- Je sais, oui.

- J'ai tartiné ta fille de crème solaire indice 50. Et Louka est à moitié brésilien, il a toujours vécu en plein soleil et en pleine mer. Tu crois vraiment qu’il risque quelque chose ?

- N’oublie pas qu'il est aussi à moitié russe… Et qu’il vient de passer des plombes enfermé dans une chambre. Je ne l’ai jamais vu aussi blanc ! Il pourrait cramer comme n’importe lequel de tes compatriotes, mon amour. »

Elle lui tira la langue peu grâcieusement, se leva et avança vers la mer. Il sourit, prit le temps d'installer le parasol puis la rejoignit en courant. Ils entrèrent dans l’eau main dans la main, ils ressemblaient à deux ados enamourés tellement ils se caressaient du regard, c’était à la fois joli et excluant. Ils firent ainsi trempette un bon moment, vérifiant juste du coin de l'œil que leur gamine était toujours en sécurité.

Précaution bien inutile, puisque Lucia avait fini par s’endormir, elle aussi...

Louka s'était enroulé autour d'elle comme pour la protéger du reste du monde. Pourtant, c'est vraiment lui qui avait l'air d'être le plus vulnérable des deux ! Il était beau, évidemment, mais d'une beauté fragile, abîmée, vacillante. Son souffle était léger comme un papillon dans l'herbe du maquis... Mais l'essentiel était ailleurs : Louka semblait bel et bien revenu parmi les vivants.

*Fatigué, de Renaud ; in Mistral gagnant,1985.

Annotations

Vous aimez lire Marion H. ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0