LII. Mon vieux

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LII. Mon vieux*

Je gardais quelque part dans le cœur un petit bout de remord qui mordillait mes entrailles. Et après Ingrid, ce fut bientôt au tour de mon père d’appuyer là où le bât blessait.

Il assista cette année-là à la Mostra de Venise pour la deuxième fois de sa vie. Il partit plutôt à reculons vers cette grand-messe des mondanités du Septième Art mais contre toute attente, il rentra les yeux en étoiles et des idées plein la tête. Mais surtout, il en revint avec un doute, un doute insidieux et infiniment juste, même s’il ne le savait pas encore.

« - Alors Dad, ce festival, raconte un peu !

- It was great ! J’ai passé une semaine fantastique ! Tu me connais, je déteste ce genre de contexte plein d’argent et de paraître mais finalement, j'ai croisé beaucoup de gens intéressants et j’ai vu plein de bons films. J’ai rencontré par exemple une cadreuse très sympa, elle vit à New York mais pour l’instant elle travaille dans le Colorado pour un documentaire, ses images sont magnifiques, tu verrais ça… Elle est tout près de chez nous, à Denver, je pense qu’on va travailler ensemble ; elle s’appelle Jane, je suis sûre que tu t’entendrais bien avec elle, elle a une fille de ton âge et…

- Dad ?

- Oui ?

- Je crois que c’est la première fois de toute ma vie que je te vois rougir !?

- Oui, bon... Anyway. Romy, à propos de rencontre, j’ai croisé en Italie quelqu’un que tu connais bien.

- Qui ça ?

- Devine un peu… Presque avocat, 25 ou 26 ans, plutôt beau gosse si j’en juge d’après les regards féminins qui le suivaient partout ! Il parle anglais avec un drôle d’accent un peu roulé, il parle tout plein d’autres langues et il a le cinéma dans le sang.

- Ah ! Je vois.

- Le monde est petit dans le milieu ! C’est drôle, ta mère a habillé ses deux parents, tu gardes sa petite sœur et le voilà stagiaire dans le cabinet d’avocats des producteurs de mon dernier film… Il est sympa, d’ailleurs, non ?

- Si, si.

- On a bavardé quelques minutes, comme ça… Quand je lui ai dit que j’étais ton père, il m’a demandé de tes nouvelles. Comme je lui donnais du “Maître Kerguelen”, il a souri en me disant de l’appeler Louka… Alors pour ne rien te cacher, ma chérie, j’ai eu un genre de doute ; un truc que dans un film d’animation, j’aurais représenté par une ampoule s’allumant soudain dans mon pathétique esprit sombre. Un doute qui fait que j’ai regardé ce pauvre garçon d’un air de carpe trop cuite et que je me suis presque enfui loin de lui… Ne sois pas surprise s’il te dit que tu as un père complètement bizarre ! So ! Ma fille, parlons peu, parlons bien : tu étais en Corse avec sa petite soeur ! Romy, was he your baby’s father ?

-…

- Ne regarde pas tes chaussures. Réponds-moi, c’est tout.

- Maybe.

- Ce n’est pas une réponse, ça. Yes or no ?

- Oui, Dad ; Louka Kerguelen était le père de mon bébé.

- I knew it ! Et tu ne lui en as jamais parlé, n’est-ce pas ?

- Non.

- Il n’a pourtant pas l’air bien méchant, ce Louka ? Un patronyme un peu compliqué à porter, certes, mais ce n’est pas de sa faute… Romy, je suis content que cette histoire ne se soit écrite ni avec un imbécile, ni avec un passant, mais du coup, je ne comprends vraiment pas ?!

- Il n’y a rien à comprendre ; je ne lui ai rien dit parce que je ne l’ai jamais revu.

- You should have made it happen ; and now, you must make it happen. Enough is enough.

- …

- Romy, my sweetheart, tu n’as pas le droit de faire ça. Tu n’as le droit de décider d’effacer sa fille de sa vie ! Tu m’entends ? Moi aussi j’ai une fille, et si quelqu’un m’avait privé de toi, de tes rires édentés, de tes couettes insolentes, de tes rentrées des classes, de tes cadeaux ridicules à la fête des pères, de ma fierté à ta remise de diplôme de la NYU… Si quelqu’un avait fait en sorte que tu n’aies jamais de place dans ma vie, que tu n’existes pas pour moi, que je ne garde ni tes joies ni tes larmes comme autant d’empreintes sur ma peau, je crois que je l’aurais étranglé de mes propres mains.

- Mais, Dad… Tu oublies que… I mean, tout ce que tu décris n’arrivera jamais.

- Je n’oublie pas. Je n’oublierai jamais ! Mais cela ne te donne pas le droit de te taire. Ne joue pas avec ça. Talk to him. Et vite. »

J’eus l’impression ce jour-là de me faire gronder comme une gamine et de rester muette, parce que je n’avais aucune excuse. J’étais mal à l’aise comme un pot de miel dans une fourmilière affamée, acculée au pied du mur ; car je savais bien que les mots de mon père avaient raison.

Mais comment faire ? Comment annoncer doucement quelque chose d’aussi absolu ? Un texto, Louka we need to talk ? Un peu solennel, un peu flippant, un peu tarte… Et puis un texto, après tout ce temps, c’était comme partir à la guerre avec un couteau de cuisine. Attendre de le croiser ? Mais je ne le croisais jamais, plus jamais… Lui téléphoner ? Mais par où commencer, comment lui dire une chose pareille à travers un stupide appareil ?

J’étais enferrée voire enterrée comme une mouche dans une toile d’araignée, seule avec mes pensées, aveugle comme un cargo sur la Manche par une nuit de brouillard.

*Mon vieux, de Daniel Guichard ; in Mon vieux, 1974.

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