XXXVII. La foule

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XXXVII. La foule*

Je fus réveillée bien plus tard par des bruits étouffés : Louka referme la porte, Louka allume la lumière, Louka pose son sac, Louka ouvre le frigo, Louka s’affale sur le canapé… Je me pris à espérer, comme une gamine, qu’il viendrait m’embrasser en catimini, dans le noir moelleux de la nuit. Oreilles aux aguets, je le devinai frôler ma porte, s’arrêter une seconde, puis monter l’escalier d’un pas de loup en baskets... Je ne me rendormis qu’une heure plus tard, lovée dans l’amertume de ma déception.

Le week-end fut vite passé : sieste, trempette et barbecue pour tout le monde ! Le samedi, je vis à peine les garçons : ils étaient épuisés, avachis, éteints, et ne dévièrent pas d’un iota du plus court chemin entre leurs lits et le canapé. Le dimanche commença par une baignade à la plage de Peru, et finit par une merguez-party bien arrosée sur la terrasse. Je vis ainsi défiler des dizaines de gens que je ne connaissais pas : voisins d’en face, copains de lycée, monos de voile, anciens stagiaires… La maison était pleine, grouillante, accueillante.

Pietro jouait au maître de maison avec une nonchalance toute italienne, il était drôle et volubile, il passait d’un groupe à l’autre sous l’oeil attentif d’une petite blonde qu’il n’avait même pas remarquée. J’observai son manège pendant un moment, la fille était jolie, cheveux courts et verre de vin, elle discutait tranquillement avec un gars dont j’avais oublié le nom, mais ses yeux sans arrêt revenaient à Pietro. Et je m’amusai un moment de cette scène douce et silencieuse, teintée de rires et de grillades.

Mes observations furent vite interrompues par Mila qui courait partout, excitée comme une grande armada de puces, et qui finit par me tomber dans les bras, hot-dog à la main, barbouillée de ketchup et de petits oignons. Elle était épuisée, électrisée, insupportable, et je mis un long moment à la convaincre qu’il était grand temps pour elle d’aller dire good night à la compagnie.

Louka, évidemment, était préposé au barbecue. Les flammes éclairaient son visage de rouge et d’or, il était beau, il souriait en attisant le feu autour duquel se pressaient de nombreuses paires de gambettes blondes, brunes, rousses, blacks… Je le regardais user de son charme à tort et à travers et j'essayais, à grand renfort de chips, de maîtriser mes nerfs tout pelotonnés : OK, on ne “sort” pas ensemble officiellement, mais faut-il vraiment qu’elles minaudent toutes de cette façon ?

Je mis un bon moment à coucher Mila. Je dus lire une histoire interminable, et quand le prince eût enfin embrassé la princesse, la soirée était finie et les voix s’étaient tues. Pietro et Louka m’attendaient sous la lune avec trois Colomba bien fraîches. Nous trinquâmes en silence, ils étaient captivés par les rayons d’argent que brassait doucement la mer et je les trouvai infiniment corses dans leur manière de se tenir, à la fois fiers et redevables, devant la grandeur de l’élément.

Après la dernière gorgée de bière, je pris une longue douche, savourant l’eau fraîche sur ma peau frissonnante, je fis un crochet par la bibliothèque puis m’installai dans mon lit avec Astérix en Corse. Sept ou huit pages plus tard, je reçus un texto tout simple :

- « Tu dors ?

- No.

- May I come ?

- Oui. »

Alors il vint d’un petit pas de plume, comme un ado qui fait le mur. Il s’assit près de moi, caleçon clair sur sa peau mate. Il était un peu soûl, mais pas trop, il me fit l’amour avec son efficacité habituelle (Note pour plus tard : apprendre à lui résister un peu !) et resta ensuite allongé dans le noir, tout à la disposition de mes mains baladeuses qui constatèrent, à mon grand regret, qu’il avait encore maigri. Mes doigts jouaient gentiment sur le velours de sa peau pendant que nous discutions de choses et d’autres. Je sentis sans les voir les boursouflures de ses cicatrices qui zébraient la douceur de son ventre et j’entrepris, comme pour les apprivoiser, de les parcourir de tout petits baisers. Louka se laissait faire en caressant mes cheveux... Et puis soudain, comme la cerise plantant là le gâteau, il se leva tel un ressort, m’embrassa très vite en me souhaitant good night et rejoignit sa chambre sur la pointe des pieds.

Je le retrouvai le lendemain matin pour la grand-messe hebdomadaire de l’école de voile : le chef de base accueillait les stagiaires en présentant les lieux, les bateaux et enfin les moniteurs, fantastiquement sexys dans leurs t-shirts flashy logotés FFV. Connaissant le discours plus ou moins par cœur, je confiai Mila à son frère et partis directement récupérer mon matériel. C’est donc affublée d’un ignoble shorty néoprène troué, tue-l’amour par excellence, que je rejoignis le groupe des wind-surfeurs débutants : il ne nous fallut pas plus de dix secondes pour attraper un fou rire collectif qui fut le premier d’une longue série.

Nous étions cinq minettes, cosmopolites et solidaires, Pietro se révéla un professeur attentif, et bien entouré ! Il y avait Marie, journaliste lilloise expatriée à Londres, Tanja et Veronika, un couple d’Allemandes qui tenaient un hôtel quelque part en Autriche, Miriam, brillante Espagnole employée de l’ONU à Genève, et enfin Ingrid, radieuse avec ses yeux bleus, son accent bruxellois et sa suite dans les idées… Car je la reconnus immédiatement : après avoir inondé Pietro de regards insistants lors du barbecue de la veille, elle n’avait pas manqué de se retrouver comme par hasard dans son groupe de stagiaires !

Je fis des progrès fulgurants. Enfin un sport pour lequel j’étais un peu douée ! Pendant une semaine, nous rîmes en buvant la tasse avec nos voiles multicolores et nous finissions chaque soir rincés, au propre comme au figuré. Je discutais sans cesse avec Ingrid, cette fille était fantasque et lumineuse. Elle faisait à Pietro une cour aussi évidente qu’excentrique, il s’en amusait avec bienveillance et même, me semblait-il parfois, avec intérêt… Même si son Italienne était toujours dans le paysage.

La semaine passa en un éclair. Louka encadrait les 8-12 ans en dériveur et pour une fois qu’il ne se faisait pas draguer par ses stagiaires, c’était reposant pour tout le monde ! Il était adroit avec les gamins et régnait en maître sur ses jeunes ouailles, au rythme des dessalages et des goûters au chocolat. Mila, roulée dans sa petite combinaison rose et archi-fière d’être la sœur du mono, avait l’air de la fille un peu fofolle de Barbie Princesse et du Commandant Cousteau.

Etonnamment, je ne vis pas l’ombre d’une blondasse pendant ces quelques jours : ni dans les couloirs de l’école de voile, où Louka semblait se consacrer uniquement à ses stagiaires ou à sa planche de kite, ni à l’étage de la maison, où je n’entendis monter aucune paire de talons.

* La foule, d'Edith Piaf ; 1957 ; adaptation de Que nadie sepa mi sufrir, chanson péruvienne, 1936.

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