XXXII. Ne me quitte pas

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XXXII. Ne me quitte pas*

Luís dut sonner trois fois avant que Malika ne lui ouvre. Il entra en trébuchant un peu, elle riva sur lui deux yeux chocolat en points d’interrogation, alors il lui balança “Je t’aime” comme on se débarrasse d’une grenade dégoupillée. Stoïque, elle comprit qu’il avait bu, le poussa sur le canapé, lui lança une couverture en pleine figure et retourna se coucher sans un mot.

Quatre heures plus tard, elle revint en trombe. Luís hurlait dans son sommeil, roulé en boule contre un accoudoir. Ses épaules tremblaient, une sueur mate cristallisait sa peau qui brûlait d’une terreur cinglante. Malika le secoua fermement et il ouvrit des yeux pleins d’une panique enfantine. Elle s’assit près de lui et attendit patiemment, en lui caressant le visage comme un vieux réflexe, que son cauchemar s’échappe et que son souffle s’apaise.

« - Doucement… Tout va bien. Tu es chez moi, tu te souviens ?

- Oui…

- Je croyais que tu avais arrêté de faire ce genre de… rêves ?

- Non. Enfin, sauf quand tu dormais avec moi.

- …

- Je t’aime, Malika.

- Tu es saoul, Luís.

- Je suis saoul, et je t’aime. Je sais que j’aurais dû te le dire il y a six mois, ou il y a dix ans ! Je sais que j’arrive tard, trop tard peut-être ? Pardonne-moi, Lika.

- Tout d’un coup, cette nuit, tu as eu l'idée de débarquer chez moi ivre mort pour me dire que tu m’aimes ?

- Evidemment, dit comme ça, j’ai vraiment l’air d’un con ! Si tu ne m’aimes plus, je partirai.

- Vraiment ?

- Oui.

- …

- Tu ne dis rien ?

- Que veux-tu que je te dise ? On a déjà eu cette conversation il y a six mois. Rien n’a changé.

- Moi, j’ai changé. Je t’aime, ma Lika. Il y a six mois, je ne le savais pas.

- Et j’imagine que je devrais me sentir flattée que le célèbre Luís Kerguelen me fasse cette espèce de déclaration nocturne et qu’il honore mon salon de son illustre présence ?

- Ne sois pas si dure… S’il y a une personne au monde pour qui je ne veux pas être tout ça, c’est bien toi. Tu le sais. A toi de voir, soit tu en profites pour vendre des photos de moi en train de cuver sur ton canapé à un tabloïd quelconque, ce qui devrait t’assurer quelques mois de tranquillité financière ; soit tu me réponds… ?

- Je ne sais pas quoi te dire, Luís.

- Dis-moi ce que tu penses. Ce que tu sens et ressens.

- Je sens que tu respires le vin ! Et je ressens… Que je t’aime, évidemment. Depuis toujours. Mais je n’en peux plus, de t’aimer. Je ne veux plus de tes fantômes, de tes frousses viscérales, de tes sursauts frissonnants. Je ne veux plus que tu me repousses parce qu’un jour, il y a très longtemps, tu n’as pas pu te protéger d’autres mains que les miennes. C’est injuste, c’est égoïste, parce que ce n’est pas de ta faute si la vie t’a fait patauger dans toute cette sueur saumâtre qui n’était pas la tienne. Mais je t'ai trop attendu, Luís.

- Je sais, Lika.

- Tu m’aimes, et puis quoi ? Que puis-je faire de ton amour ? Je voudrais que tu affrontes ou que tu acceptes tes petits défauts et tes trouilles abyssales, pas que tu fasses demi-tour dès que tu as peur. J’en ai marre des ombres malveillantes. Marre de la mort qui te pollue la vie. Marre de la nuit qui ne s’éteint jamais dans ton regard. Marre de ton corps qui tremble tristement quand je le touche… Et tout ça pour quoi ? Pour avoir le privilège d’être la vieille copine de la DDASS que tu caches dans un coin pour te pavaner entre deux actrices à longueur de journaux !

- Tu exagères…

- Ah oui ? Et quand on te demande si tu as quelqu’un dans ta vie, à la télé ou ailleurs, tu ne réponds pas que non, peut-être ?

- En général, je ne réponds pas ; tout court...

- C’est un peu facile, tu ne crois pas ?

- Je ne sais pas… C’est juste que ça ne regarde personne.

- Moi, ça me regarde. Je n’ai pas envie de vivre dans un placard comme une poupée cassée. Comme si tu avais honte de moi.

- C’est de moi que j’ai honte…

- Le résultat est le même ! Tu vis comme par hasard, tu aimes comme par erreur. Tu n’en parles jamais et quand tu le fais, comme aujourd’hui, les mots sortent si lourds, si déchirants, comme si tu allais les chercher au plus profond de cette armure derrière laquelle tu verrouilles tout, tout le temps. Je ne peux pas vivre sous clé, moi. Je ne peux pas, et je ne veux pas.

- Mais tu veux qu’on se marie, Lika ? Avec plein de journalistes, comme ça tout le monde le saura !

- Ne dis pas n’importe quoi, Luís... Je me fous de la bague au doigt et des photographes. Mais je veux t’aimer en pleine lumière. Je veux lire le soleil dans tes yeux, sentir la tiédeur de ta peau, caresser le vent dans tes cheveux noirs. Je veux construire une vie banale et douce : un amour qui dise son nom tout haut, un amour qui ne te fasse pas mal et qui vieillisse avec nous tous les jours. Moi, Luís, je t’aime tout nu, je veux dire sans rien, sans une armée de gens payés pour te faire beau, sans groupies ni superlatifs, sans magazines à la con, sans festival de Cannes, et sans grande blonde enceinte ! Je n’ai pas envie d’affronter tout ça.

- C’est à moi d’affronter tout ça... Ce n’est qu’un métier, tu sais. Un métier de vent et de mensonge. Ça ne compte pas. A part mon enfant... Mais lui, on pourrait le partager ?

- Le partager ? Et puis quoi encore ! Je le mets où, ce môme ? Je n’ai pas de place dans ma vie pour un enfant qui sera le tien, mais qui portera l’histoire et les traits d’une autre ; une autre qui est la plus belle femme du monde et qui va se montrer partout avec le fruit de vos amours.

- Lika, ça n’a rien à voir avec de l’amour, je t’assure… J’étais triste, j’avais bu, je me suis laissé faire. C’est tout.

- Aujourd’hui aussi tu as bu...

- Oui. Parce qu’hier matin j’ai appris dans un journal que j’allais avoir un enfant de l’autre côté de l’Atlantique, avec une femme pour qui je n’ai ni estime ni affection. Et parce que j’ai compris à quel point j’avais été nul, aveugle, pathétique, en te laissant partir il y a six mois alors que je t’aime de toutes les fibres de mon être. Laisse-moi une chance, Malika. S’il te plaît.

- Une chance de quoi ?

- Une chance de te prouver que je n’ai jamais confondu ta main avec une autre ; une chance d‘élever mon enfant avec la femme que j’aime ; une chance de vivre avec ton rire dans mon oreille, ta chaleur sur ma peau, ton amour tout contre le mien. Si tu ne m’aimes plus, tant pis pour moi ! Mais s’il n’est pas trop tard, si tu m’aimes encore, juste un peu ! Alors je voudrais essayer d’avancer avec toi. Près de toi. Pour toi. De dire à la Terre entière qu’il n’y a que toi.

- Moi, et Natalia Stepanovna.

- Elle ne compte pas. Je te le jure, Lika, ce n’est qu’une coucherie sordide que j’ai laissé venir, comme les autres il y a longtemps, parce que je me méprise trop pour me défendre… Parce que ça n’avait pas d’importance.

- A t’entendre, on dirait que tu couches avec n’importe qui...

- Comme une pute, n’est-ce pas ? C’est vrai, Lika, je suis une pute, une pauvre petite pute qui ne sait rien faire d’autre, parce que le ressort est cassé. Sauf avec toi. J’ai envie de toi. J’ai envie de m’endormir dans tes bras tous les soirs et de m’éveiller près de toi tous les matins. J’ai envie de tout avec toi, même si ça me liquéfie jusqu’au dernier recoin de mes souvenirs !

- …

- Réfléchis, ma Lika. Moi, je file à la Part-Dieu : je tourne à Paris dans 3h... Mais je reviendrai ce soir, et tous les soirs si tu es d’accord. On ira au resto, au ciné, au parc, au café et tous ces trucs de vie normale. Et quand tu seras prête, quand tu me feras confiance, tu choisiras une bague et tu porteras mon nom. »

Voilà comment Luís Kerguelen, étoile pimpante des salles obscures, épousa quatre mois plus tard une radieuse inconnue, toute brune et tout sourire dans sa courte robe rouge, à la mairie du 7ème arrondissement de Lyon.

Chiara souriait en évoquant ce happy end ; elle rayonnait encore d’affection et de tendresse pour celui qui avait été sa muse. Et je compris à quel point l’amitié profonde qu’elle avait eue pour son père rejaillissait dans la relation maternante qu’elle avait avec Louka. Comme si elle avait toujours, au coin du cœur, la morsure délicate d’une inquiétude pour lui.

Elle était toujours aussi bavarde, m’inondant d’anecdotes savoureuses, et la soirée défila rapidement. Ce n’est qu’une fois bien au chaud sous ma couette que je me demandai ce que Chiara avait essayé de me dire avec toute cette histoire. J’étais sonnée, un peu gênée : Louka lui-même connaissait-il la face cachée de la vie de son père ?

* Ne me quitte pas, de Jacques Brel ; in La valse à mille temps, 1959.

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