XXVIII. Petit garçon

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XXVIII. Petit garçon*

Mon cher enfant,

Papa est mort ce matin. Il s’est pendu très tôt et dans le noir, pauvre petit pantin perdu dans sa prison. Mon amour est parti, éteint, refroidi pour toujours, ces mots me cisaillent et me brûlent. Et toi mon Louka, tu es si loin là-bas, et je ne pourrai même pas te serrer fort contre moi pour que tu pleures dans mes bras. Sois courageux, mon chéri, sois fort et droit, même si je sais que ça ne sera pas facile.

Comment comprendre son geste ? Et comment l’accepter ? Je l’ignore. Je sais juste qu'il nous aimait. Il t’aimait, habibi, et de toutes ses forces ; n’en doute jamais ! Je crois simplement qu’il n’en avait plus, de forces… Il a lutté trop loin, trop tôt, trop fort, il a brûlé sa dernière cartouche et il s’est effondré. Maintenant tu vas devoir porter son nom, son sang, tu vas entendre des horreurs parce qu’il a tué une femme. Rien ne peut excuser ce crime qui est infiniment grave, infiniment moche, mais j’essaierai si tu le veux bien, quand tu seras prêt, de te l’expliquer.

Mon cœur est sourd et lourd, mon cœur peut bien aller au diable maintenant que Luís n’est plus là ! A quoi, à qui servirait-il de toute façon ? Je n’ai plus de mari, plus d’enfant, mon nom est terni par la honte, ma maison est grise comme une enclume, mon existence n’est plus qu’une pluie de cendres. Depuis tout ce temps, Luís et moi n’avions qu’une seule vie pour nous deux, et voilà qu’il me la laisse toute entière sur les bras.

Je l’aimais tant… Aucun mot n’est assez solide, assez doux, assez profond pour qualifier tout l’absolu de cet amour. J’aimais ton père depuis toujours, depuis ma chambre de jeune fille et les bancs du collège. J’ai tout construit pour lui, avec lui, autour de lui : nous avons grandi ensemble, souffert ensemble, avancé ensemble. Je l’ai aimé tous les jours un peu plus, malgré ses cauchemars et ces projecteurs : j’aimais nos matins avec sa tête en papier mâché, nos midis avec son rire comme un soleil, nos soirées avec ces galas qu’il détestait, et nos nuits avec ses bras de velours et ses rêves de glace.

J’ai envie de hurler mais mon corps n’est plus qu’eau et silence. Je suis hébétée, désarmée, inutile. Où est-il ? Et où es-tu ?… Je sais que la vie, jamais, ne me rendra ce qu’elle m’a pris. Le sourire de ton père s’est éteint et, avec lui, tout son amour dont je me nourrissais chaque jour. Et toi, mon Louka, comment vivre à travers ton absence, alors que depuis tant d’années, je grandissais au fil de tes pas ? C’était si merveilleux de te regarder vivre, avec ta bouille et ta lumière...

Un jour, il y a 4 ou 5 ans, tu m’as demandé pourquoi je n’avais jamais eu d’enfant, tu te souviens ? Un bébé que j’aurais porté dans mon propre ventre… Ce jour-là, je n’ai pas vraiment su te répondre. C’était trop fort, trop brut, je n’ai pas trouvé les mots et tu es resté tout seul avec ta question. La réponse était pourtant simple ! J’avais toujours voulu un enfant à aimer, à élever, c’est vrai. Depuis toute petite. Mais je t’avais, toi, mon Louka.

Je ne pourrai jamais aimer un enfant plus fort que je t’ai aimé toi, je ne pourrai pas donner plus que ce que je t’ai donné à toi. Tu es plus mignon, plus malin, plus merveilleux que tous les enfants que j’ai pu imaginer jusqu’à toi. Tu remplis tout, comme le soleil remplit le ciel. Tu te souviens que je t’appelais comme ça, Shams, le soleil, quand tu étais petit… ? Je n’ai pas de place pour un autre. Je suis fière de toi comme je serais fière de l’enfant de mes entrailles. Il ne me manquait rien, mon Louka, et tu m’as offert, en m’appelant "Mama", le plus beau cadeau du monde.

Je ne veux pas d’autre enfant que toi. T’apprendre à marcher, à sourire, à aimer, a été la plus belle aventure de ma vie, une aventure que j’ai été heureuse d’écrire à quatre mains avec ton père, une aventure qui, je l’espère de toutes les fibres de mon être, ne s’est pas terminée le jour où tu as pris cet avion pour New York.

Aujourd’hui je reste seule avec mes larmes face à l’océan, je pleure la mort de mon amour et l’absence de mon fils. Comment me relever ? Je n’en sais rien… Mais je trouverai, mon Louka, je te le jure, je me relèverai et j’attendrai encore et toujours le jour où de nouveau, je sentirai tes bras autour de mon cou et ton amour autour de mon cœur.

Je t’aime, habibi, prends soin de toi et reviens vite, si tu le peux.

Mama.

Malika Kerguelen Dos Santos

*Petit garçon, de Graeme Allwright ; in Petit garçon, 1975.

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