XXIV. Les insomnies

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XXIV. Les insomnies*

Toutes mes velléités de résistance fondirent instantanément, comme une glace à la myrte sous le soleil bastiais. Ma dignité outragée se fit la malle, m’abandonnant lâchement au désir brut, sans filtre, que faisait naître en moi chaque portion de cette peau de soie brune.

Louka avait maigri, ses côtes saillaient presque sous mes caresses. Je le tripotai en veillant à ne pas lui faire mal, slalomant entre ses écorchures et les deux vilaines plaies de 20cm qui balafraient son joli ventre pile à l’endroit que préféraient mes doigts. Il me dit qu’il avait plein d’idées peu avouables sur les mille et une façons de s’occuper de moi, mais que dans son état, il ne pouvait que me laisser disposer de lui à ma guise… Vaste programme ! Je le mangeai donc tout-cuit sur le canapé. Ses caresses étaient bizarrement maladroites et asymétriques. Sa main droite parcourait ma peau, mes seins, mes fesses, comme un papillon affamé. Mais tout le reste de son corps se forçait à l’immobilité pour ne pas se faire mal et à certains moments, il soupirait autant de plaisir que de douleur. Il était impatient et délicieux sous les entraves, avec un goût de chocolat chaud légèrement pimenté. Je jouai de son plaisir jusqu’à la dernière allumette, il gémit en fermant ses beaux yeux et je jouis sans pudeur en lui tenant les hanches. Puis je m’allongeai près de lui en veillant bien à ne pas lui faire mal dans la manœuvre, gardant ses doigts en otage pendant que nous reprenions nos souffles.

Quelques instants plus tard, nous migrâmes vers sa chambre. Louka était nu entre plâtre et points de suture, je me moquai de sa démarche claudiquante mais je dus bien admettre qu’avec les lueurs de la ville qui jouaient sur sa peau dans la douceur du soir, il était fantastiquement appétissant. Alors je pris du rab. Il s’allongea sur son lit, oeil de feu et souffle court. Il tentait de rester immobile pour épargner ses blessures mais il ne réussissait qu’à se tortiller sous mes lèvres. J’allais tout doucement, en me guidant à ses soupirs et en ralentissant encore quand une grimace lui échappait. Ce fut si bon again, je le lui dis, il me sourit en silence. Puis je m’endormis sans préméditation, la joue collée à son bras, la main posée sur son ventre, avec probablement un air post-coïtal ridiculement extatique.

Vers 3 heures du matin, je fus réveillée par un courant d’air froid qui me chatouillait les côtes. Louka n’était pas là, le lit était en vrac et j’avais les pieds gelés. Je m’enroulai dans la couette pour aller prendre un verre d’eau puis, guidée par la porte-fenêtre grande ouverte, je sortis sur le balcon.

Louka était assis dans la nuit, en tête-à-tête avec un verre de whisky. Il lisait un papier à la lumière de son portable et je sus, avant même de voir les petites lignes sombres en alphabet arabe, de qui venait cette lettre qu’il relisait en boucle. J’enjambai ses chaussures qui traînassaient par terre et je m'accroupis en face de lui ; il sursauta mais me sourit malgré les ombres noires dans ses yeux de glace.

- « Romy… Excuse-moi, je t’ai réveillée ? I can’t sleep.

- C’est le froid qui m’a réveillée… Are you alright ?

- Oui. J’ai juste un peu saigné cette nuit. Mais je me suis refait un pansement, ça va aller maintenant.

- Pardon, je t’ai fait mal, j’aurais dû faire plus attention… Et tu es sûr qu’il n’y a rien d’autre ? Tu fais une drôle de tête.

- I’m fine ! Et crois-moi, je ne regrette absolument rien de ce que tu as pu faire cette nuit… Je rumine un peu, c’est tout.

- Tu rumines ?

- Oui… C’est cette histoire de lettres, ça me rend dingue. 15 ans dans un tiroir !

- Je sais... Mais ça ne sert à rien de penser à ça. Louka, ce qui compte, c’est ce que tu vas faire, ce que tu peux faire maintenant, avec cette lettre qui tangue entre tes doigts. Just go back to Morocco.

- Go back there… Mais pour y faire quoi ? Je vais me prendre en pleine figure que ce n’est plus mon pays, que je ne reconnais rien, que mon père est mort.

- Oui. Mais tu vas aussi ressentir les mille et une couleurs de ton enfance, réentendre ta propre langue, retrouver ta Mama et l’ombre de ton père.

- It’s too late, Romy. Je ne peux pas réécrire l’histoire : changer mon sang qui est celui de Natalia, effacer 10 ans de vie en France et en Italie pour redevenir marocain, oublier la violence et la peur qui ont laminé mes os quand j’ai quitté Essaouira.

- Mais tu peux continuer l’histoire : reparler ta langue qui est celle de Malika, vivre en Corse ou à Paris sans renier le Maroc, remplacer la violence et la peur par d’autres souvenirs de là-bas.

- Je ne peux pas… Je ne veux pas revivre ça.

- “Ça” quoi ?

- Tout… Malika, mon père, le Maroc. Je les aimais tellement. J’étais si heureux, heureux comme un imbécile dans mon pays de miel et de soleil, avec Papa comme une merveille aux pieds de sable et Mama qui était douce et rayonnante. J’étais le maître du monde, le roi de la maison, la star de l’école, et puis le château de cartes s’est écroulé quand la police a menotté mon père qui tremblait si fort sous les flashs. Mama s’est éteinte comme une étoile filée, ses tajines n’avaient plus de goût, ses câlins n’avaient plus de force. Essaouira est devenue grise, hostile, j’étais le fils d’un assassin, je pleurais tous les matins avant d’aller au collège affronter les regards et les murmures... Et puis un jour, on m’a dit que je devais partir à New York et vivre avec Natalia que je connaissais à peine. Alors j’ai tout perdu, in the middle of an airport, on a sunny afternoon. Malika m’a emmené à Casablanca comme un mouton à l’abattoir. Elle était trop droite, trop raide, mais elle a tenu le coup : la route, l’aérogare, l’enregistrement… Aïe !

- Tu as si mal que ça ?
- Ce n’est rien, ça tire un peu dès que je bouge…

- Montre-moi.

- Je te dis que ça va.

- Et moi, je te dis de me montrer !

- …

- Tu as fait ce pansement n’importe comment, Louka.

- Well, je n’ai qu’une seule main, au cas où tu n’aurais pas remarqué ?

- I know ; mais demande de l’aide, andouille ! Allez, tiens-toi droit, je m’en occupe.

- … Ouille… Tu me fais mal.

- Je suis désolée. Tu me racontes la suite pendant ce temps ? Comme ça tu penseras à autre chose, au moins.

- Very well… Vas-y doucement quand même, please. So… Une fois devant la douane, j’ai compris que Malika ne m’accompagnait pas plus loin, que je devais partir tout seul. J’ai hurlé, j’ai pleuré comme un veau dans ce putain d’aéroport, elle est restée très calme, sa voix tremblait, son oeil était fixe mais elle n’a pas lâché jusqu’à ce que je passe les portiques, elle est restée là à me faire signe avec son petit sourire triste. Cinq minutes plus tard, je me suis retourné pour la regarder une dernière fois à travers la vitre et je l’ai vue, elle s’était effondrée, elle était en boule sur le sol, sanglée dans ses sanglots, elle semblait irréelle dans le flot bigarré des voyageurs… C’est ma dernière image d’elle, pauvre petite chose atomisée par terre dans un grand bain d’indifférence. After that, je suis monté dans cet avion et je ne suis jamais revenu. »

* Les insomnies de Barbara, in Enregistrement public à l'Olympia, 1978.

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