VI. Ô Corse, île d'amour

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VI. Ô Corse, île d'amour*

Louka nous attendait à l’aéroport, Mila courut à lui comme une folle tandis que je restai coite, immobile comme du marbre grec, scotchée comme une andouille dans le hall des arrivées. Il était improbablement beau, bien au-delà de mes souvenirs. Il était très bronzé, souriant, les cheveux en freestyle, il semblait détendu et doux, à des années-lumière de l’orphelin glacé que j’avais croisé quelques temps plus tôt. Le seul mot qui me vint à l’esprit, si ma mémoire est bonne, est quelque chose comme “WAOUH !!!”. Et à en juger par les regards des femmes dans l’aérogare, mon opinion était largement partagée.

Il ne vit rien, ni les oeillades alentour, ni mon embarras muet. Il n’avait d’yeux que pour sa soeur, comme elle avait grandi, comme elle lui avait manqué, comme elle était jolie. Il me salua très vite, prit nos bagages, et après une heure de paysages grandioses et de conduite à la mode de Corse, nous arrivions devant une maison incroyable, sur les hauteurs de Cargèse. Ce n’était pas immense ni tape-à-l’oeil, mais la vue était à couper le souffle, et je commençai à croire que j’allais passer de bonnes vacances.

La maison était longue et claire, alanguie au fil d’une immense terrasse qui surplombait la baie. Le premier étage accueillait deux grandes chambres avec de la mer plein les yeux, débordantes de bouquins et de matériel de voile, qu’éclairaient deux baies vitrées éclaboussées de bleu : c’était le royaume de Louka et Pietro. Juste en-dessous, au creux de l’escalier, se cachait une jolie pièce minuscule où dormait d’habitude leur armada de planches à voile et qui une fois débarrassée, fit un petit nid coquet où fut installée Mila.

Le rez-de-chaussée était plein de soleil : une cuisine enluminée de jaune, un grand salon très doux, trois chambres dont une toute bleue qui m’attendait, et une belle bibliothèque, racée, débordante, où s’entassaient posters, journaux et statuettes variées retraçant la carrière de la propriétaire des lieux. Il y avait là, pêle-mêle, deux Oscar, trois César, un Prix du Jury cannois, une Palme d’Or, six Davids di Donatello et d’autres encore que je ne reconnus pas. Sur le mur s’encadraient des unes du Monde, de La Repubblica ou du New York Times, des affiches de films, des photos de tournages… Et dans un coin près de la fenêtre, des clichés plus intimes : Pietro enfant tout fier et tout sourire devant le Colisée ; Chiara jeunette et triomphante serrant contre son coeur le DVD de son tout premier film ; Louka et Pietro ados, fanfarons estivants sur le pont d’un voilier ; ou bien Luís Kerguelen dans un parc en noir et blanc, joliment intimidé devant le sommeil d’été d’un tout petit Louka allongé sur son torse... J’aimai tout de suite cette pièce, je sus que j’y prendrais le temps de lire et de rêver : ce mélange de silence et de paillettes me rappelait intensément mes dimanches enfantins dans le Wyoming.

Chiara Battisti ne me connaissait pas et m’impressionnait beaucoup. Seigneuriale et chaleureuse, elle avait été jolie sans jamais se trouver belle et en gardait une naturelle élégance. Elle régnait sur sa maisonnée comme sur deux décennies d’Histoire du septième art : sans conteste. Elle était ferme et franche avec ses deux grands gaillards : son fils Pietro, brun comme elle, rieur comme elle, et son presque-fils Louka, taquin comme tout, beau comme cette ombre sur les murs. Tous deux lui témoignaient autant de respect que d’affection, et une fois digérée ma timidité naturelle, je ne tardai pas à m’attacher à cette illustre madone méditerranéenne.



* Ô Corse, île d'amour, de Tino Rossi ; 1934.

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