Analysis

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J’aurais dû essayer d’être un peu moins observateur. Mais je n’y arrivais pas. Elle était là, devant moi, ses lunettes sur le nez, avec son petit café matinal, l’incontournable, alors je n’ai pas pu m’en empêcher. J’ai interprété chacun de ses gestes.

Coudes en appui, elle croisa ses doigts devant sa bouche, les pouces côte à côte, appuyés sur ses lèvres. Elle me regardait, de ses yeux bruns, essayant de jauger mes réactions. C’était prévisible, je la connaissais par cœur. Il fallait qu’elle montre d’une manière subtile son affection, et pourtant, je ne pouvais m’empêcher de voir là-dedans une certaine malice, comme si elle savait que j’essayais de l’analyser. Bien sûr qu’elle le savait.

« Tu aurais dû venir, hier. » lâcha-t-elle, ponctuant son intervention d'un rire gêné.

Je la regardais encore, et me mis à sourire également. Si j’avais dû venir ? Bien sûr, mais si c’était pour la voir avec ce type insupportable qui lui tournait autour depuis des semaines, non merci. Ce rire, je le connaissais par cœur. Il était original, mélodique, empli ed’une certaine timidité. Elle baissa la tête, et touilla son café. Elle était mal à l’aise, ça se sentait à des kilomètres, comme si elle voulait mon approbation ou… peut-être qu’elle se soumettait, d’une certaine manière, pour que je puisse la pardonner d’y être allée, à cette fichue fête, sans m’avoir proposé. Elle ne l’avait pas fait, ah ça non. Vous imaginiez ? « Salut Ted, viens à la soirée s’il te plaît, j’aimerais bien te rendre jaloux. » Non, ça ne lui ressemblait pas. Elle était subtile, Loïs, elle ne parlait que très peu avec des mots, tout était dans ses gestes. Elle arrivait à embobiner tous les garçons, par sa maîtrise du regard et son joli visage. Si elle était là aujourd’hui, c’était parce qu’elle savait qu’avec moi c’était différent. Les gens n’arrivaient pas à me mentir, peut-être était-ce parce que j’avais l’horrible manie de toujours essayer de décoder le langage du corps plutôt que celui de la parole. Elle posa ses lunettes avant de lâcher un soupire.

« Écoute Ted… »

Il aurait fallu que je la stoppe. Je savais ce qu’elle allait me dire. Elle soupirait tout le temps, par anxiété généralement, mais aussi et précisément dans ce cas pour évacuer un problème. J'étais un problème. Alors elle allait me dire qu’il fallait qu’on arrête de se voir.

« J’ai bien réflechi, je pense qu’on devrait essayer de s’éloigner quelques temps, tu ne crois pas ? »

Évidemment. Elle mordilla la branche de ses lunettes, évitant mon regard. J’avais envie de la prendre dans mes bras, de lui dire « bien sûr, je comprends. » mais je n’y arrivais pas. Il y a peut-être trop de colère en moi. Elle aimait ça, le côté dramatique de la scène, c’était évident. Elle est en jouait, elle était une fervente amoureuse des situations insolites, celles qui sortent du quotidien. C’est pour ça qu’elle m’avait aimé, je crois, parce qu’elle me disait, entre deux verres le soir : « j’aime quand tu es mystérieux, Ted. » Et je le savais. Parce qu’elle mordillait ses lunettes. Que c’était hâtif comme conclusion, qu’une simple marque sur les branches de ses Ray-Ban, mais à cette époque, je la connaissais déjà plus que bien. Je n'étais pas en train d'insinuer que ça devait être comme ça pour tout le monde, en fait ça ne le pouvait pas, mais Loïs m’intriguait tellement que je ne pouvais m’empêcher de l’observer sous toutes ses coutures, essayant d’y déceler ce petit détail qui faisait qu’elle était si époustouflante. Mais je le savais déjà, même sans chercher c’était évident. Elle était une pièce de théâtre à elle seule, malicieuse, elle te regardait et sans savoir comment, tu finissais chez elle, un soir comme un autre, ensorcelé. Elle jouait des hommes, sans relâche, puis s’en détachait avec un scène similaire à celle ci, avec quelques mots bien placés, une fausse moue de tristesse trahie par un rictus caché. On pouvait tomber dedans si facilement mais que vouliez-vous, même quand on connaissait la vérité, on ne pouvait rien lui refuser. On ne pouvait qu’acquiescer, et la laisser vagabonder à nouveau dans les villes à la recherche d’une nouvelle proie.

« J’ai déjà trouvé quelqu’un d’autre, alors oui, je pense que ce serait le plus simple. »

C’était faux, mais tellement plaisant de voir son mouvement de recul, d’une demi-seconde – qui bien sûr ne m’avait pas échappé – avant qu’elle ne se reprenne. J’avais deviné sans peine que personne ne lui avait jamais répondu un truc pareil. En règle générale, personne ne trouvait mieux que Loïs, elle avait cette capacité de devenir n’importe qui pour plaire à l’homme qu’elle avait prit en chasse, s’oubliant elle même. Loïs était un caméléon, elle devenait la femme parfaite, profitant de tout ce qu’elle pouvait, avant de jouer l’épilogue de sa pièce de théâtre où même les figurants s’empêchaient de sortir leurs mouchoirs pour essuyer leurs larmes.

Son regard tendit à s’échapper latéralement vers la droite. J’aimais quand elle faisait ça, parce que ce n’était pas rare chez elle, et que c’était si facile à interpréter quand cela la concernait.

« Oh et bien nous sommes arrivés à un accord commun alors. »

Elle essayait de me séduire, une dernière fois. Même si je le savais, ça marchait. Elle en abusait, parfois, notamment avant d’ouvrir la porte de chez elle, accompagnée de son petit sourire gêné. Elle voulait que je tombe dans les mailles de son filet, une dernière fois, tout en essayant de chercher une sécurité affective. Cela allait de pair. Pourquoi croyez-vous qu’elle avait autant d’hommes à son tableau de chasse ? Elle en avait tellement besoin, c’était évident. Il fallait qu’elle ait en tête le regard amoureux de chaque homme qu’elle rencontrait, ça faisait partie de sa folie. Elle avait besoin d’affection, c’était maladif, obsessionnel. Alors quand elle vit que je m’éloignais avant elle, elle se remis à jeter ce fameux regard vers la droite, pour me rendre dingue de sa personne. Mais ça ne marchait pas aussi bien, je veux dire, bien sur que j'étais séduis, depuis des années. Mais pas autant qu’elle le voudrait. Je lançais le pari : elle allait essayer avec les mots.

« On pourrait peut-être se voir ce soir, une dernière fois, tu ne crois pas ? »

Je m'empêchais de rire. Ce qu’elle était douée.

« Pourquoi pas. » avais-je répondu.

Je n’aurais pas pu refuser. Et puis, cette manière de me poser la question à chaque fin de phrase, pour simuler une question alors qu’elle n’est que rhétorique – elle savait que j'allais répondre par l’affirmative – était une manière pour elle d’avoir la jouissance d’entendre subtilement qu’elle arrivait encore une fois à ses fins. Je ne pouvais déroger à la règle cette fois là. J'étais un homme face à une femme à qui aucun individu ne résistait.

Loïs était de celles qui inguaient, et c’était la raison pour laquelle je m'étais laissé embobiner dans son regard brun étoilé. Elle était belle, pleine de vie, tout ce qu’un homme recherche. Alors elle se leva, remettant ses lunettes, attrapant son sac. J’avais arrêté de l’analyser à cet instant, je préférais regarder ses boucles brunes terminant sur ses épaules. Je savais qu’on ne se verrait pas ce soir, elle me poserait un lapin. Elle voulait juste être sure que je ferais partie de ses hommes qui ne l’oublierait pas. Alors j’ai plongé mes yeux dans les siens, et je lui ai dit au revoir. Elle a dit « A bientôt, Ted. » Mais ça voulait dire adieu.

Et, dans la brise matinale de ce jeudi de Novembre, Loïs s’envola.

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