Chapitre 28

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 Les plus belles scènes de retrouvailles entre un homme et une femme, se passent sur le quai d’une gare. Quand elle attend fébrilement que le train s’arrête, quand son cœur se met à battre de plus en plus vite, quand sa joie devient de plus en plus palpable, qu’on pourrait presque la saisir, quand ses yeux avides balaient les vitres de chaque wagon qu’elle parcourt à grands pas, en priant que la chance lui permette de se trouver pile juste devant la porte où il va descendre ; sinon, tant pis. Dès qu’elle l’apercevra elle courra dans sa direction, les bras ouverts, les cheveux au vent, ayant déjà dans sa bouche un avant-goût du baiser qu’ils s’échangeront. Ses seins se gonfleront d’amour, son sexe s’ouvrira comme la corolle de la fleur la plus parfumée de l’univers, prête à recevoir le pollen de l’amant dont elle aperçoit déjà la silhouette, parmi les masses anonymes qui l’entourent. Elle court encore plus vite. Lève les bras, lui fait des signes. Elle a envie de crier son nom, mais les mots s’arrêtent à la lisière de sa glotte. L’émotion est plus forte que les sons qu’elle veut faire échapper de sa gorge. Elle avance et pourtant, elle a l’impression de reculer. Elle se rapproche de lui et pourtant, elle a l’impression qu’il s’éloigne d’elle. Ses larmes de joie l’aveuglent. Elle ne le voit plus. Si. Il est toujours là. Il l’a aperçue. Il a posé la valise à ses pieds. Il lui sourit. Il ouvre les bras lui aussi. Prêt à l’accueillir. Tout tourne au ralenti. Overkranking filmé à 72 images secondes, le temps que les deux amants se retrouvent dans les bras l’un de l’autre, que leurs lèvres se rapprochent, et que le mot « FIN » en gros caractères blancs, vienne cacher pudique-ment leur étreinte buccale.

C’est devant les grilles du parc Borély, mercredi matin, deux jours après que Joséphine m’eut dévoilé le mystère du cadeau, que les nôtres ont eu lieu. Elle m’avait dit : « Préviens moi lorsque tu seras devant. J’en ai pour dix minutes à pied de chez moi. » Mais je l’ai appelée quand je suis sorti du parking. Je voulais la voir arriver et me chercher du regard. L’observer tournant la tête à droite et à gauche, tout droit, derrière, avec gravé sur son visage l’expression du doute et les mille interrogations qu’il suscite. Je m’étais posté à bonne distance pour la regarder incognito. Elle avait mis ses mains en visière devant ses yeux, pour mieux scruter l’horizon d’où je n’apparaissais toujours pas, alors elle a sorti son téléphone, et je me suis approché. Elle portait un jean slim, un chemisier blanc ouvert jusqu’à la naissance des seins, ses cheveux couleur automne étaient soigneusement décoiffés, et son visage était discrètement maquillé. Dans ses grands yeux noisette, ce n’était pas la tristesse de la petite Roxane du 29 août que j’y lisais mais la joie de la ravissante institutrice qui remerciait les années d’avoir normalisé l’abime qui séparait nos deux âges. Elle m’a ouvert ses bras je l’ai emprisonnée dans les miens. Nos corps étroitement serrés, semblaient se fondre l’un dans l’autre. Seules nos lèvres tentaient vainement de résister. Elles étaient hésitantes et cherchaient un coin du visage où se poser pour donner l’impression aux passants qui nous regardaient, que nous n’étions pas amants, mais seulement deux bons amis qui se retrouvaient après des an-nées d’absence. Pourtant, je remarquais sur les siennes ce léger tremblement, qui trahissait son impatience de sentir les miennes s’y poser. Finalement, j’ai préféré ses joues et, tout de suite après, le creux juste au-dessous des oreilles comme un avertissement que ce n’était que partie remise, après que nous nous fussions retrouvés tout à fait.

Le lundi soir, alors que je buvais une Guinness à la bièrerie du cours Saleya, j’ai eu Maïa au téléphone à qui j’ai raconté mon rêve de la veille. Je lui ai rapporté également ma longue conversation avec Joséphine.

« Pourquoi t-a-t-elle fait toutes ces cachoteries ?

— Je l’ignore Maïa de mon cœur, vous les femmes êtes tellement imprévisibles. Plus on croit vous connaître, et plus on en ignore sur vous.

— C’est cela qui fait notre charme, n’est-ce pas, mon trésor ?

— Oui. Et plus vous êtes mystérieuses et plus on vous adore. Et plus vous nous faites souffrir, et plus on vous aime. Nous sommes de drôles de masochistes, nous les hommes.

— Sans doute ; mais avoue que nous savons bien vous dédommager.

— C’est vrai, hélas ! »

Elle m’avait également confirmé son retour pour dimanche. (A son tour de s’écrier ‘’Hélas !’’)

Puis Ludwig m’a appelé pour me donner des nouvelles rassurantes de son poignet et m’annoncer qu’une maison d’édition Anglaise lui avait envoyé un contrat, pour la traduction de ‘’Seins au formol’’, très avantageux pour moi… et surtout pour lui. Il m’expédierait le document, mais je lui ai rétorqué que je monterai le signer, afin de m’incruster quelques jours chez lui…

« Et en profiter pour aller faire la bise à Déborah.

— Celle de Gairaut ?

— Tout à fait. »

Puis, je lui ai parlé de sa petite sœur Roxane qui n’était autre que la mademoiselle du métro, du ‘’Cadratin’’ et ma correspondante nocturne sur Facebook.

« Tu me raconteras tout cela de vive voix, Lepervier. C’est quand que tu montes ? »

Mardi soir, j’allais dîner chez Lambert et Joséphine. Mercredi était le jour de congé de ma sauterelle institutrice et je comptais aller lui rendre visite avec ou sans son consentement.

« Jeudi… Et je reste jusqu’à dimanche.

— Parfait frérot. C’est les filles qui vont être contentes… surtout ta filleule.

— Ne leur dis rien. Surprise !

— D’accord. »

Après avoir lampé d’une traite la moitié de mon verre, j’ai vu s’afficher sur l’écran de mon téléphone, l’annonce d’un message en attente. D’une voix émue à l’intonation sincère, Roxane, après s’être annoncée et m’avoir demandé si j’allais bien, a laissé un petit blanc et puis s’est lancé dans un mea culpa où, tour à tour, son orgueil mal placé, son côté enfantin, et sa trop vive spontanéité avaient leur part de responsabilité. Elle était sincèrement désolée de nous avoir mis sa cousine chérie et moi-même dans un tel embarras. Elle avait en outre plein de choses à me dire, à me raconter, et une grande envie de me revoir, qu’elle m’avait proposé, si je n’avais pas d’autres engagements, que nous passions la journée de mercredi à Marseille ; enfin, elle concluait le tout en m’embrassant très fort.

Je l’ai rappelée aussitôt :

« Bonsoir sauterelle, tu vas bien ?

— Anicet ?... » Un blanc et puis : « Tu te souviens encore que tu m’appelais comme ça ?

— Je ne l’ai jamais oublié, Roxane. » J’allais ajouter : comme je n’avais jamais oublié son regard du 29 août et la pensée commune qui avait traversé notre esprit. « J’ai entendu ton message… »

Elle m’a interrompu, d’un ton affolé, contrarié :

« Je suis désolée, je ne vais pas pouvoir te parler trop longtemps. Il faut que je me prépare. J’ai un dîner. Tu peux m’appeler demain à midi. J’ai ma coupure ou à dix-sept heures à la fin des cours et… »

Je l’ai interrompue à mon tour :

« Je voulais te dire que j’étais d’accord pour venir à Marseille, mercredi.

— C’est vrai ? Comme ça me fera plaisir de te revoir… Je sais que tu auras beaucoup de choses à me demander. Je ne me déroberai pas. Je t’embrasse. Je t’embrasse très fort. Je t’…. » Nouveau blanc : « Je t’embrasse. »

Dans les allées du parc, nous nous tenions par la main, elle avait posé sa tête sur mon épaule. Nous avons évoqué certains souvenirs, dont :

« Tu te souviens du jour où j’ai voulu faire ton portrait ?

— Oh oui. Je voulais le garder.

— Quelle horreur. Je t’avais loupé.

— Quelle importance. Tu l’avais fait avec ton cœur.

— C’est ce que tu m’as dit. Et je t’ai répondu, que j’aurais préféré le faire avec un peu plus de technique. »

Puis nous sommes passés au couloir du métro :

« Je croyais que tu m’avais reconnue

— Hélas non. Pourquoi tu ne m’as rien dit au ‘’Cadratin’’ ?

— Je voulais te faire marcher.

— Je n’ai couru qu’à moitié. Je me suis toujours douté que Rosy Ram sentait le pseudonyme.

— Ah bon ?

— Tu n’as pas une tête à t’appeler Rosy.

— Parce qu’il y a une tête pour chaque prénom ?

— Oui. »

Elle a haussé les épaules :

« N’importe quoi. Si je m’étais vraiment appelée Rosy… »

Je l’ai interrompue :

« J’aurais fait un procès à tes parents. »

Elle a pouffé de rire, puis :

« Je crois que, moi aussi. »

Puis, nous sommes passés à la dédicace :

« Qu’est-ce que tu aurais voulu m’écrire ?

— Une ode à ta beauté. »

Elle a de nouveau haussé les épaules et gratifié d’un ‘’N’importe quoi’’, comme elle me le disait les fois où je la faisais marcher un peu trop et que j’adorais entendre de sa petite voix flûtée.

« Tu ne me crois pas. »

Elle s’est laissé choir sur un banc. Je l’ai imitée

« Comment ne pas te croire. Et comment n’avoir pas cru tous ceux qui m’ont dit que j’avais de beaux cheveux, de jolis yeux, d’adorables pommettes saillantes, une fossette au menton très chic, un sourire d’ange et enfin venaient mes lèvres. Elles étaient tantôt sensuelles, tantôt sucrées, tantôt faites pour des baisers d’anthologie ; et moi, comme une gourde je les leur offrais, mais ça ne leur suffisait pas. Ils voulaient voir ce qu’il y avait sous ce chemisier et ce soutien-gorge et puis sous cette petite culotte ; et moi je leur donnais tout ce que je pouvais leur donner. J’étais heureuse, parce que ces quelques mots avaient fait battre mon cœur. Je pensais que si l’âme était aussi belle que les paroles que je venais d’entendre, que les caresses que mon corps avait reçu, alors nous pourrions être heureux ensemble. Après, c’était la dure réalité du garçon qui se rhabille en me disant, d’un ton neutre que c’était bien, qu’on pourrait se revoir, mais il ne savait pas quand. » Elle a enfoui sa tête dans mon torse et s’est mise à pleurer : « Qu’est-ce que je suis conne ! Qu’est-ce que je suis conne. Contrairement à ce que chantait Brel, qu’est-ce que je donnerais pour être moche et intelligente. » Elle a reniflé : « Alors, tu peux y aller de ton ode à ma beauté. Venant de toi, elle me touchera, je la trouverai sincère, parce que je sais qu’elle vient de loin, n’est-ce pas ?

— Elle vient d’un âge où j’avais le droit de le penser, de le penser assez fort que tu puisses l’entendre. Mais je n’avais pas le droit de te le dire.

— Alors, c’est Déborah qui y avait droit.

— Je ne lui ai jamais dit qu’elle était belle ; sinon qu’elle était jolie.

— Jamais ?

— Jamais. Tu sais, ta sœur n’était qu’un flirt d’été.

— Et moi ? »

Je l’ai regardée dans les yeux :

« Toi… »

J’ai laissé la phrase en suspens, j’ai approché mes lèvres des siennes et j’ai attendu. Elle a fermé ses yeux. Elles ont avancé.

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