Chapitre 64

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 Le docteur Louis R. médecin-chef du service psychiatrie infanto-juvénile (S.P.I.J) ne correspondait pas vraiment à l'image qu'en avaient présentée mes collègues de l'internat. C'était un jeune homme de trente-trois ans, avenant et communicatif, avide de bons mots bien sentis et porté sur l'humour du prochain, de taille moyenne, avec un corps plus rembourré que filiforme. Au caractère bien trempé. Au visage rondelet, mais sans lui conférer l'aspect poupon qui s'accorde généralement à cet adjectif. Aux cheveux bruns, coupés court, au regard joyeux et pétillant d'intelligence. Sa tenue vestimentaire, confectionnée à la main par son tailleur attitré, sans être hyper luxueuse, traduisait une certaine recherche qui lui donnait un air à la fois majestueux et décontracté. Il pratiquait la randonnée pédestre, le tennis et jouissait d'une réputation de joueur de poker redoutable. Il adorait la polémique, savait trouver les saillies assassines pour clouer le bec de ses interlocuteurs. On pouvait citer ses emportements, voire ses accès de colère, liés à son investissement de la thérapeutique, mais cela ne m'a jamais effrayé, d'autant plus que j'adhérais à la plupart de ses idées fermement accrochées à l'intérêt des enfants, et que le courant est d'emblée passé entre nous deux.


Sa culture dans le domaine des arts en général, et plus particulièrement en littérature, théâtre, musique et cinéma... dépassait largement la mienne. Il nous fit partager ses connaissances en nous présentant son service lors d'une visite guidée conviviale et bon enfant. Parisien jusqu'au bout des ongles, il échangea avec Aksel des souvenirs, pas si lointains, sur leur parcours initiatique dans le même HP de la capitale. En ce petit village de Province, ils formaient avec la surveillante-chef un fameux trio de parigots à la pointe des avancées technologiques en matière de cette discipline qui commençait tout juste à se développer dans toute la France, la pédopsychiatrie.


Le cadre législatif revêtait une importance considérable pour Louis R. Il semblait évoluer dans son milieu socio-professionnel comme un poisson dans l'eau. Athée et homme de gauche, il admirait les grands pontes et les brillants esprits de l'époque dans tous les domaines de la société... les politiciens, savants, enseignants, artistes, philosophes, psychanalystes... ses maîtres représentaient ses modèles, qu'il n'hésitait pas à critiquer le cas échéant, en bon élève, certes, mais en bon élève qui savait se montrer impertinent et caustique quand il le fallait. Nous percevions son ambition de vouloir les égaler et même, si possible, les dépasser. Contrairement à ce qui émergeait à la surface, il conservait au fond de lui une profonde humilité, manquait parfois d'assurance, et s'il paraissait plus attiré par la fréquentation du haut de l'échelle sociale, le pouvoir pour le pouvoir ne l'intéressait pas, car il s'en est toujours servi dans le but d'enrichir la thérapeutique, d'apporter aide et mieux être à ses semblables.


Essentiellement grâce à lui, je compris comment avait évolué le cadre juridique de notre profession. Je compris que le législateur ne se souciait pas beaucoup des malades mentaux adultes, et quasiment pas du tout des malades mentaux enfants.


En 1973 lorsque je découvris la psychiatrie enfants, à laquelle je restai attaché durant toute ma carrière, je me spécialisai pour devenir psychiatre tout court et non plus neuropsychiatre. Et comme la spécialisation en pédopsychiatrie n'existait pas encore, j'allai devenir trois années plus tard, psychiatre « généraliste » en quelque sorte. Cela est important à signaler au niveau symbolique, car comme il existait des médecins généralistes, je tenais beaucoup à exercer en tant que psychiatre généraliste, afin de ne jamais être tenté de négliger les troubles mentaux des adultes.


Ces derniers, pendant très longtemps n'ont pas bénéficié de protection juridique adaptée à l'évolution de la société. La loi du 30 juin 1838, concernant le placement des aliénés, encore nommée Loi Esquirol, est restée en vigueur jusqu'en 1990. Elle avait le mérite de vouloir créer un établissement d'accueil par département, d'améliorer les conditions d'internement et enfin, de préciser les deux modes de placement dans les asiles, le PV (placement volontaire) à la demande de membres de la famille, d'amis ou de simples citoyens, sur certificat médical, et le PO (placement d'office) sur arrêté du préfet, du commissaire de police, ou du maire, pour « les personnes dont l'état d’aliénation compromettrait l'ordre public ou la sécurité des personnes ».


Pour les enfants c'était le néant absolu. Heureusement, rares furent ceux qui se sont retrouvés internés dans des asiles.


Bien sûr, les choses ont évolué. Au début du XXème siècle de grands pédagogues ont développé des expériences enrichissantes concernant la prise en charge d'enfants et adolescents en difficulté. Je citerai ceux qui m'ont marqué, Ovide Decroly, Alfred Binet, Fernand Deligny, Célestin Freinet, A.S Neill (« libres enfants de Summerhill »), Maria Montessori, et aussi Anton Makarenko et Janusz Korczak. Des psychanalystes de renom ont complété ces expériences en y ajoutant leur éclairage théorico pratique, tels que Anna Freud, Mélanie Klein, Donald W Winnicott (les objets et phénomènes transitionnels), August Aichhorn (« jeunesse à l'abandon »), Jean Oury et d'autres...


Des psychologues tels que Henri Wallon et Jean Piaget ont influencé les modes d'enseignement dans les écoles de la nation. Toutefois le fameux plan Langevin-Wallon visant à réformer l'Instruction Publique en 1947, n'a jamais été mis en application.


S'il n'y avait pas de lois pour encadrer la psychiatrie, il y avait néanmoins de nombreuses circulaires ministérielles, qui n'ont certes pas la même valeur que les lois, mais qui ont grandement amélioré la situation. Elles ont par exemple institué, en 1937, la création des dispensaires d'hygiène mentale (D.H.M), le changement d'appellation des asiles d'aliénés en hôpitaux psychiatriques. Malgré tout il a fallu du temps pour que, sous l'influence des « désaliénistes », le terme « aliénés » soit remplacé par « malades mentaux » dans les textes officiels.


Mais la circulaire la plus importante, celle qui a fait éclore la « politique de secteur », est celle du 15 mars 1960. Elle imposait un véritable plan d'action pour soigner les malades mentaux, une véritable politique générale pour la santé mentale. Elle divisait chaque département en « secteurs pour adultes », et « inter secteurs pour enfants », qui devaient posséder les moyens de répondre à tous les besoins en soins psychiatriques dans leur fief, c'est-à-dire de l'hospitalisation complète et fermée aux soins ambulatoires dans les dispensaires, en passant par l'hospitalisation libre et l'hôpital de jour. Elle encourageait en outre l'ouverture de foyers de post-cure, ainsi que la création d'ateliers protégés. Cette « sectorisation psy », après avoir somnolé dix ans dans les tiroirs gouvernementaux, voyait sa mise en application s'accélérer dans les années 1970.


Ainsi, avec le Dr Louis R. nous formions une équipe de pionniers ravis de s'engager dans cette construction d'une pédopsychiatrie publique de qualité, avant même la circulaire du 9 mai 1974 qui légalisait notre engagement en faveur des enfants et adolescents handicapés mentaux. Et avant la promulgation de la loi du 30 juin 1975 en faveur des personnes handicapées.

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